Nous nous sommes quittées ce dimanche soir – une semaine après l’avoir vue s’envoler de chez moi le cœur battant et l’esprit serein, et deux semaines seulement après l’avoir embrassée en bas de mon immeuble -, en nous séparant non pas devant sa porte, comme c’était devenu une habitude lorsque je la raccompagnais chez elle, mais sur le trottoir d’en face, du côté de la rue du Mont Cenis. Du mauvais côté, me semblait-il. Certes, je n’avais plus à traverser la rue Caulaincourt, il me suffisait de dégringoler les cinq cent mètres qui menaient à la mairie pour arriver chez moi. Je pouvais tout aussi bien poursuivre sur Caulaincourt vers le cimetière Montmartre et y creuser ma tombe, ou alors continuer la rue dans l’autre direction et me jeter depuis le pont Marcadet sur les voies ferrées. Mais je n’avais pas envie d’en finir avec moi, avec elle non plus. Jamais rue pentue ne fut plus difficile à descendre, une descente aux Enfers, littéralement.

 

Depuis les profondeurs de la terre, un grondement sourd s’élevait indistinctement et secouait mes pieds, je ne parvenais plus à marcher droit, le trajet me paraissait interminablement long, fatiguant. Ma respiration était saccadée, je soufflais davantage que je n’inspirais vraiment, quelque chose en moi était en passe d’exploser et je le retenais, une chose énorme, difforme, et qui prenait de la place depuis le bas du ventre jusqu’à la cage thoracique comme pour m’empêcher de fonctionner normalement. Je suis entrée dans l’église de Clignancourt, cela fait plus d’une décennie que j’habite ce quartier, en face de cette église, et jamais encore je n’avais eu l’idée de pénétrer dans cet édifice. Je me suis avancée jusqu’à la statue de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées. J’aurais voulu hurler ma rage, j’en étais incapable. J’en étais réduite à constater mon impuissance.

 

Je suis sortie de l’église et en inspirant à nouveau l’air frais dehors, ma poitrine s’est gonflée, j’ai levé les yeux au ciel, un gémissement est sorti de ma bouche, faible comme dans les rêves où le son ne veut pas sortir, le ciel n’a pas bronché. Une brise est timidement venue me caresser la joue pour y essuyer les larmes qui finissaient de couler. Derrière les nuages, la lune a fait son apparition, pâle et bienveillante, elle m’a fixée un moment, juste le temps que je sois certaine que ce soir dans le ciel, elle reste présente pour moi. Mes épaules ont tressailli, j’ai poussé un soupir. Toute la tension nerveuse est sortie de mon corps, happée bientôt par quelques piétons que je me suis empressée de suivre.

 

Un lundi d’automne, c’est la nuit. Sans nouvelle d’elle, j’ère sans fin. Vient le lendemain, on ne sait comment. J’ai reçu un message de sa part au milieu de ce paysage désertique et lunaire.

Elle me disait ne pas avoir dormi du tout et traverser la pire journée de sa vie, entre pleurs et peurs, conflit et réconciliation, j’avais tremblée toute la journée à l’idée de la perdre tandis qu’elle se battait pour sauver sa propre relation face au rapprochement initié ces dernières semaines entre nous deux. A nouveau, j’ai l’impression d’être du mauvais côté de la frontière, de l’autre côté. Mais elle est vivante et semblait même pressée de me parler, de me voir aussi.

C’est au moment où les choses ont semblé rentrer dans l’ordre de son côté, conflit et larmes essuyés avec sa partenaire, que pour ma part j’ai commencé à ressentir le déséquilibre d’une situation dans laquelle j’étais l’élément sortant (I am the underdog). Je jouais les trouble-fête et en aucun cas j’avais le ticket gagnant, sinon dans le cas où l’autre décampait. Et l’histoire ne prenait pas cette tournure, au contraire on s’arrangeait de ma présence malgré tout, les choses pouvaient reprendre leur cours normal après un bref intermède, une parenthèse sans plus. De fait, je n’avais pas voix à mon propre chapitre, sinon pour tout arrêter, en aucun cas pour faire évoluer l’histoire dans mon sens, tout était écrit à l’avance. J’étais plantée dans le décor, destinée à agrémenter quoi, je ne sais pas et à la limite, cela ne me concernait que très peu.

J’étais ainsi en proie à mon propre désarroi lorsqu’elle m’a prévenue que nous pouvions nous voir le lendemain, mardi, après mon cours de chant, tard dans la soirée, je n’avais rien avalé de la journée. Rien la veille non plus. Elle m’attendait, guillerette, à la sortie du métro, je lui ai demandé si elle avait dîné de son côté, elle m’a répondu qu’elle avait partagé le repas avec sa compagne et que les choses étaient à nouveau comme avant, c’est-à dire convenues, entendues. Sauf pour moi, mais je n’avais pas la force de réagir, et j’avais vraiment très faim. Nous avons commencé à marcher et je lui ai demandé de me raconter sa journée, elle m’a proposé d’aller chez moi. Je n’y avais pas pensé moi-même, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, cette invitation impromptue et spontanée de sa part, d’aussi loin qu’elle me parvenait, a commencé à me réchauffé le cœur. Je me suis rendue compte alors à quel point j’avais froid.

Je pensais qu’elle m’avait rejoint à l’improviste pour parler, pour me raconter ses derniers jours de tourmente et me donner des explications à moi qui ne comprenait plus rien à rien. Je m’attendais à ce qu’elle m’éclaire sur ce qu’il se passait entre nous pour elle, au contraire à partir de ce jour je n’ai plus eu de sa part aucune expression sur ses sentiments. Les miens se débattaient, en moi la raison voulait le reprendre sur la passion, cette dernière restait la plus forte. Il suffisait qu’elle apparaisse pour me nourrir, me ramener à la vie, lui donner du sens. Comment résister à l’envoûtement.

 

Elle est restée jusqu’au petit matin. Le mercredi, après la chorale, il était hors de question que nous passions la nuit ensemble comme cela avait été envisagé, en début de semaine. Nous avions eu notre moment ensemble et il fallait que je m’en contente en attendant la prochaine occasion de la retrouver. Tout doucement, mais délibérément, j’ai commencé à montrer des signes d’impatience, puis des marques d’agacement, enfin des menaces de disparition, pour autant que je puisse disparaître de sa vie dans laquelle je n’avais pas le début d’une place. J’avais ouvert les portes, les fenêtres de ma maison pour qu’elle puisse entrer n’importe quand, y compris si je n’y étais pas.

 

Il a commencé à faire froid, vraiment froid. J’ai continué à me lever le matin pour courir. Surtout ne pas réfléchir, ne pas penser à d’autres options, ne pas même envisager la possibilité d’avoir le choix. Le repli sous la couette n’existe pas à partir du moment où le réveil a sonné. Le réveil a fonctionné, il s’est acquitté de sa tâche et me demande d’en faire autant. Une fois dehors, il n’y a plus de retour possible. Le plus dur est fait, courir n’est que la récompense pour être sortie, le meilleur reste à venir. Rentrer au chaud, rester sans rien faire et contempler l’infini. En moi, je sens la blessure et la fin des saisons, les pluies torrentielles des transitions, le sentiment de finitude.

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