En son absence, je me suis passionnée pour les noms des monts et des villes qu’elle traversait de l’autre côté de l’hémisphère, « Maromotokro » et «Tsaratanana », je disais ces mots comme s’ils évoquaient la montagne magique et le jardin d’Eden, en secret je creusais. Je peux l’entendre prononcer les mots, former les « o » et les « a » en exagérant sa voix d’alto pour insister sur le comique de l’assonance, on croirait entendre une formule magique dont l’effet serait mon apparition dans ces paysages qu’elle me rend presque familiers alors que je n’y ai jamais mis les pieds. Je crée des itinéraires, je fais des liens, j’anticipe son retour. J’entends sa voix à des milliers de kilomètres et je me surprends à sillonner avec elle les paysages qui exaltent son enthousiasme et me transportent de joie, je jubile comme si j’étais en train de créer cette nature sauvage et indomptée, inspirée par son récit dont je ne sais pas quelle est la part d’imaginaire – une grande magicienne ne sait se cantonner à la réalité et il est difficile de cerner le moment où le récit bascule dans la poésie pure -, et celle des faits réels.  Depuis qu’elle était partie, à la toute fin du mois de juillet et alors que le soleil était au zénith de son rendez-vous annuel avec la belle saison, le ciel était devenu gris et replié sur lui-même, comme s’il avait eu l’intention de bâcler tout le reste de l’été pour nous emmener en traînant la savate vers l’automne où s’écourtent les journées et avec elles, les occasions de s’éterniser aux terrasses des cafés, le temps était à la tristesse, il pleuvait même si la pluie ne tombait pas. Pour autant, quelque part sous le ciel détrempé ici, à des lustres là-bas, elle existait bel et bien. A la faveur d’un nuage créé par la condensation des sentiments et mu par un souffle magique, je pouvais m’imaginer traverser la Mer Méditerranée depuis Montmartre jusqu’à Ambalavao, à vol d’alto la rejoindre sur son île rouge le temps d’une caresse, un soir du mois d’août.  En attendant, la vanille et le poivre, la grosse crevette et le petit lémurien, tout ce qu’elle découvrait sur place, presque plus rien n’avait de secret pour moi, sur le papier en tout cas. J’avalais des articles entiers sur le baobab dans l’idée d’en adopter un pour qu’elle ne soit pas trop dépaysée à son retour, à force de focaliser sur une destination en particulier, il me prenait l’envie d’en découvrir d’autres avec elle, toutes les autres, la découvrir elle sous tous les ciels. Sous celui d’ici devenu tout gris, j’ai pris l’habitude de faire le trajet, d’envisager toute la panoplie des possibilités de trajets entre chez elle et chez moi, et c’est comme d’inventer la pluie et le beau temps à chaque fois. Sur le chemin, j’emprunte les sentiers d’un grand parc, je traverse un canal et je franchis un pont au-dessus de rails, parfois je croise quelques marchés. Je sais qu’elle aussi apprécie le charme si particulier des marchés locaux, ne serait-ce que pour l’occasion d’entrer en contact avec les gens et de les rencontrer au détour d’un regard, d’une photo et de quelques mots échangés. La photo parle d’elle-même et raconte l’échange entre la grande magicienne au regard aiguisé et les personnages, héros d’un quotidien unique.

Légende photo : « Le marché aux zébus d’Ambalavao [Madagascar] – 2017 »

Crédit photo : cloud9.fr, site édité par Christine Marquaire

Source : http://cloud9.fr/le-marche-d-ambalavao-madagascar

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