« Rien de tout cela, rien de ce qui constitue pour moi ma lumière propre, n’a été oublié. » André Breton, Nadja, 1928

« Sans fuseau d’ombre, pas de fuseau de lumière. » André Breton, Nadja, Note de l’auteur, 1962

Et si par exception nous partions du principe que tout reviendrait à savoir qui nous éclairons ? Nous passons notre vie à tourner les uns autour des autres et à créer certaines connivences parfois autour d’une zone d’ombre qu’une relation en particulier met singulièrement en lumière. Je pense à elle donc je suis éclairée, et tant que je pense à elle je cherche l’origine de sa lumière, je veux percer son secret, je m’approche de sa source pour la sentir plus proche et moi vivante ; et pourtant je doute. Tandis que je pense à elle, je commence à douter de ses pensées pour moi. Elle, c’est Claire. Je l’ai appelée LUX le premier jour parce que son regard m’a transpercée, elle a été mon guide dans les ténèbres de l’époque que nous vivions à bord d’un même navire rue de Seine, une start-up en train de faire naufrage en multipliant les coups foireux et plans obscurs pour demander toujours plus et nous enfoncer dans notre prétendue ignorance de tout. Au commencement, c’était elle. Son éclairage sur les autres et sur moi dès que je l’ai rencontrée, j’en fus abasourdie comme si d’un coup on me braquait un projecteur dessus pour me sonder, à croire que je n’avais jamais existé auparavant ou alors dans un néant total sans même le savoir, sans avoir la force et le courage d’ouvrir les yeux vraiment et distinguer le vrai du moins vrai, les bons des plus méchants pour surtout voir au-delà de la morale la possibilité d’une critique. Nous étions voisines de bureau et je ne supportais pas ce réflexe qu’elle avait tous les matins d’allumer la lumière dans la pièce où j’étais arrivée avant elle, comme si elle instaurait le début de la journée alors que le soleil était levé depuis que j’avais couru bien plus tôt, cette arrogance et ce ton supérieur qu’elle prenait pour poser cette sempiternelle question T’es dans le noir ? D’abord je ne répondais rien parce qu’il n’y avait rien à répondre, si elle avait trouvé l’interrupteur sans tâtonner aveuglément, il ne fallait pas être devin pour deviner qu’il y faisait suffisamment jour pour y voir clair, la lumière ne manquait vraiment pas, en tout cas pas à moi ; ensuite, par quel truchement de ma lanterne intérieure je ne saurais le dire, j’avais pris l’habitude de répondre à sa question pour moi-même, elle avait pris celle de son côté de n’attendre aucune réponse valable, je lui disais en mon for intérieur J’étais dans le noir jusqu’à ce que tu arrives. J’ai déménagé de bureau, c’est fou comme l’éloignement peut affaiblir la flamme aussi vite. Nous étions séparées d’une cloison, on ne se rend pas compte de ce qui peut obstruer la lumière, notre relation s’est dégradée du jour au lendemain si bien qu’une fois, affaiblie, en réel manque, je suis venue à elle pour lui dire que je ne la détestais pas et je n’ai plus supporté la luminosité de sa présence à laquelle j’avais été arrachée, j’ai balbutié comme tirée de ma grotte et résultat, elle a compris le contraire de ce que j’étais venue lui dire, comme un négatif, Toi je te déteste. Nous nous sommes mises à marcher ensemble en sortant du travail, sans savoir où nous allions, simplement pour grappiller les derniers instants du jour qui me permettaient de la regarder en biais tandis qu’elle continuait à me parler, à partir d’un moment je ne voyais plus que l’extrémité incandescente de sa cigarette s’illuminer dans le noir lorsqu’elle tirait dessus, mon cœur battait, il battait si fort que la chaleur de sa vibration me rendait visionnaire, je me voyais l’embrasser.

11 réflexions sur “LUX #1

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