Direction Etoile #22

S’il y a bien une personne qui m’a encouragée à chacune de mes sorties, que je parte tôt le matin ou que le vélo soit de sortie le soir, ou encore lorsque je passais avec mon sac de natation en filant vers la piscine, c’est mon concierge et pour cause, c’était son métier. Depuis le début, il me suivait et me conseillait, il s’est intéressé, hier matin il s’est éteint. Ce quartier, notre quartier, il l’aimait au moins autant que moi, je le croisais aux bonnes adresses, sorti de sa loge c’était un plaisir surprenant de croiser son sourire dans la rue. Et c’est d’autant plus bouleversant de voir partir quelqu’un qui, sans être un ami intime, faisait partie de ma vie pour en connaître plus de détails que la plupart de mes amis, comme un confident au quotidien avec qui j’ai partagé les trois confinements et à qui j’ai laissé plusieurs fois mes clés pour garder mes chats dont il connaissait les humeurs. J’ai suivi ses tentatives pour arrêter de fumer, son numéro de charme avec l’une ou l’autre voisine qui venait d’emménager, ses escapades dans le Sud-Ouest et sa coupe très court lorsque la France avait gagné au foot alors qu’il portait les cheveux très longs. Souvent, je l’entendais râler dans la cour parce que les poubelles n’étaient pas triées comme il l’aurait souhaité, ou alors j’entendais sa voix grave qui s’échappait d’une messe basse avec le voisin marathonien du rez de chaussée, il avait l’art de mettre en valeur et en contact les gens entre eux, beaucoup se connaissent grâce à lui aujourd’hui. La plupart du temps, il était dans la rue et m’ouvrait la porte lorsqu’il me voyait chargée. Il offrait l’accueil le plus chaleureux que l’on puisse recevoir après une journée harassante à l’extérieur, j’étais heureuse d’être rentrée à la maison rien qu’en le voyant. Aujourd’hui, sa loge est éteinte et les rideaux sont tirés, les bouquets de fleurs devant sa porte et sa fenêtre lui rendent hommage, une photo de lui a été affichée, il avait 60 ans et j’avais bien remarqué qu’il n’était plus en forme comme avant ces dernières semaines. Je découvre mon attachement pour lui au moment où je perds sa présence si précieuse, jamais je n’aurais pensé un jour me sentir triste de ne pas le lui avoir dit ça de vive voix. Tous les matins, je m’attends encore à voir la lumière dans sa loge avant de me reprendre parce que je ne réalise pas qu’il a disparu, j’ai l’impression de le croiser dans la rue et lorsque j’approche de mon immeuble, je m’attends encore à voir sa silhouette de loin, qui me reconnaîtrait et m’ouvrirait la porte pour me faciliter la vie, par gentillesse aussi, et je crois toujours entendre sa voix qui résonne dans la cour à n’importe quel propos. Comme beaucoup de personnes, tu es parti trop tôt et j’aurais voulu prendre le temps d’échanger plus posément au lieu de passer en coup de vent ou chargée comme un mulet, tu resteras cette présence devenue omniprésence rassurante et bienveillante, tu as marqué mon quartier de tes conseils et de ton aisance à lier amitié avec tout le monde. J’espère que de là où tu es, quelqu’un prend soin de toi comme tu as pris soin de nous, Eric.

L #40

L’heure est au confinement et le reste n’a plus d’intérêt, seul importe de rester chez soi. Depuis chez moi j’imagine les familles se décomposer, les parents composer avec les enfants, les jeunes se reposer sans se presser, les anciens s’empresser de subvenir à leurs besoins, les couples assouvir leurs envies, les fratries s’asservir pour mieux régner, et les chats s’assoupir. De mon balcon, j’entends un virtuose du ukulélé reprendre des tubes et j’aimerais entonner les refrains avec lui, un gamin fait du tricycle dans la cour et des conversations téléphoniques me parviennent depuis l’étage supérieur, un voisin fait traîner de lourdes valises dans l’escalier comme pour s’échapper d’une capitale devenue trop étriquée ces derniers temps. Moi je reste. Je reste enfermée dans mon appartement durant les heures de bureau, c’est ce qu’on m’a demandé, je continue à fonctionner en mode confinement, je n’en suis pas à parler aux chats. Pas encore mais j’aimerais ouvrir la fenêtre, hurler mon besoin, mon envie, et les faire rimer au son du ukulélé, voler au gamin son tricycle et me barrer vers le Nord, toujours tout droit, pédaler à perdre haleine sans savoir si j’avance vraiment, pourvu que mon élan me guide à bon port car chez moi, je ne suis pas tranquille, l’inquiétude me gagne, le manque me ronge. J’ai beau courir vers l’Est le matin pour que l’horizon m’emporte dans la vague de son réveil, je peux redoubler d’effort pour talonner le soleil qui se couche en suivant l’autre direction jusqu’à ce que l’obscurité du soir qui tombe me ramène docilement au bercail, rien n’y fait. Les chats peuvent faire les beaux, m’assurer de leur empathie par étirements et miaulements, ça ne passe pas. Et je sens chaque heure, chaque minute et chaque seconde de la journée marteler le temps et la distance, et l’éloignement toujours plus prononcé faire son chemin sans que rien ne change à la situation, les couples se reposent, les anciens s’assoupissent, je reste. Et j’ai beau ouvrir la fenêtre en grand, aucun son ne sort de ma bouche, encore moins un hurlement, au mieux l’un des chats va se mettre à frissonner et me demandera de bien vouloir fermer la fenêtre parce que le courant d’air l’incommode, car les chats ont profité de mon isolement pour commencer à me parler, ils me persuadent qu’ils sont mon dernier contact ici. Alors je m’enfuis en courant vers le soleil pour qu’un nouveau jour se lève et avec lui la possibilité pour moi de m’assoupir aussi et enfin me poser dans ses bras, et j’y retourne le soir pour quémander un dernier rayon d’espoir, une lueur qui me permette de rentrer sereine. Certes, les kilomètres s’accumulent, la distance se creuse et le temps n’en finit pas de filer, mais j’ai beau multiplier les foulées, l’éloignement se fait toujours plus grand et la fenêtre des possibilités infinies se rétrécie en même temps que les chats m’acculent au mutisme total. J’aurais beau miauler à présent, elle ne m’entendrait plus dans le chaos des besoins et des besoins recomposés par le confinement, pas plus que le courant d’air plutôt incommodant. Alors tous les matins je finis par rentrer chez moi, et je rentre chez moi tous les soirs aussi, sauf que tant qu’elle n’y est pas, chez moi je n’y suis pas non plus.

L #12

27/10-17/11. Un petit 7km après la publication de mon texte, déjà sept visiteurs, belle reprise. De retour à Paris et je pense au prochain départ pour Palerme, retrouver les couleurs du Sud, revoir la mer me console déjà de l’idée de ne pas pouvoir courir le marathon, ou quasiment. Le lendemain du dîner à la Table du Chef de l’hôtel Plaza e de Russie, je retourne sur la promenade à 7h du matin, il fait encore nuit et cette fois je suis seule, je double la distance. J’ai à l’esprit l’image de l’écrivain Sylvain Tesson, que j’ai entendu la veille jusque tard dans une interview où il parle de sa rencontre avec l’animal comme d’une manière d’éprouver l’Altérité, je suis pendue à ses mots et aussi à l’expression de son visage marqué par sa chute. Le premier livre que j’ai lu de Sylvain Tesson m’a sauvé un premier janvier alors qu’il pleuvait de manière désespérée et que j’étais de retour d’un trek aux Canaries, j’ai lu une nouvelle sur un lac de Sibérie, le récit millimétré de la vengeance froide d’un ours sur l’homme. J’avais lu le livre en entier et son auteur m’avait réconcilié avec les éléments, la vie. Les trois dernières courses sur lesquelles je n’ai pas pu m’aligner parce que j’étais blessée ont toutes fini sous la pluie, je n’y vois pas un signe, simplement je n’aime pas la pluie et sa tristesse infinie, le Paris-Versailles, la Traversée Nocturne et la Voie Royale, tombées à l’eau. Le matin de ma course à travers Norcia, je tombe cette fois sur l’interview donnée sur ZDF, la deuxième chaîne allemande, de la championne du monde d’Ironman, Anne Haug. On revoit à l’image le moment où la triathlète allemande dépasse la concurrente anglaise, Lucy Charles, sortie première de l’eau et dont j’admire tant la technique de crawl, on l’a même surprise en train de chanter sur son vélo pendant le trajet tant sa course semblait la satisfaire jusqu’ici. Jusqu’à ce moment où elle est rattrapée sur le marathon. Le journaliste demande alors à Anne Haug si elle a senti à cet instant précis qu’elle avait gagné la course et l’athlète de lui répondre, avec la même sagesse mêlée de décontraction comme un Hussain Bolt, qu’une course n’est pas gagnée tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie. Tout peut encore arriver.

Le seul matin durant mon périple toscan où je ne sois pas sortie tôt le matin pour courir ou tenter de le faire, ce fut pour écrire une lettre en utilisant le joli papier mis à disposition par l’hôtel Borgo San Felice. J’ai d’abord pris un bain avant de me mettre au bureau et les mots sont venus tous seuls, avec évidence et simplicité. Je me suis rendue compte plusieurs jours après l’avoir postée que j’avais indiqué un mauvais numéro de rue sur l’enveloppe. Tant pis pour les explications donc, cela m’a fait du bien d’écrire cette lettre, comme une forme de lâcher prise. Parfois, les choses ne doivent pas arriver.

Trois éternités #7

Trois jours à attendre des nouvelles, trois jours pour trouver un coiffeur, changer de tête. Ma grand-mère disait toujours que pour se changer les idées, il suffisait de changer de tête, elle disait aussi que la bière était comme du pain liquide, elle savait s’arranger avec la réalité. Pas de nouvelle le vendredi et, contrairement à l’habitude prise au cours de ces derniers mois, il n’était pas prévu de se retrouver le lendemain pour un ciné ou une exposition, pour se voir. Autant changer de tête dans ce cas et ôter ce casque devenu trop lourd pour mon crâne, comme pour rendre les armes au moment où j’aspirais à retrouver légèreté face à l’impuissance dans laquelle me plongeait soudainement la situation d’attente et de déroute. Un vendredi matin, j’avais reçu de la grande magicienne l’un de ses plus jolis messages, nous venions de nous quitter quelques instants auparavant, il était prévu de se voir le lendemain. Elle tenait à me faire savoir qu’elle était heureuse, je ne connais rien de plus gratifiant à ce jour qu’un message de quelqu’un qui vous faire comprendre que grâce à vous, c’est plus doux, pourquoi avoir recouvert ces moments de grâce de ton manteau sans prévenir, cher automne ? Tu es arrivé un matin où elle ne s’est pas retournée tout de suite vers moi avec le premier sourire de la journée, et avec toi les premiers doutes, la froide réalité d’être dehors, ce vent – il balaie les souvenirs comme des instants morts qui n’auraient jamais appartenus à une vie, alors que l’arbre abrite encore tous mes espoirs, je caresse les branches et nourris les racines. Il y a eu ce samedi aussi où elle a été prise d’un fou rire jusqu’à pleurer parce que je ne parvenais pas à prononcer correctement un mot, le nom d’une ville peut-être, une formule. Je n’avais pas besoin de vérifier son envie de me voir voire me revoir, tout était encore évident. Le dimanche que nous passions ensemble, je l’ai occupé à trouver un coiffeur ouvert dans mon quartier, ma quête est devenue la nouvelle obsession du moment, la vie n’est peut-être rien d’autre qu’une série de substitutions. Toujours est-il qu’il me fallait substituer la gêne du désagrément si je ne trouvais pas mon coiffeur, au manque cruel d’une personne très spéciale. J’ai trouvé un petit salon de coiffure tout de rose habillé à seulement deux rues de chez moi, il était ouvert un dimanche tandis que les primeurs de la rue du Poteau repliaient leurs stands, et surtout la coiffeuse avait l’air disponible lorsque j’ai franchi la porte pour m’approcher d’elle. Sans doute a-t-elle compris que j’entrais pour demander un renseignement, parce que lorsque je lui ai demandé si elle était disposée à rafraîchir ma coupe, elle a eu ce geste de mettre ses deux mains devant sa bouche en me fixant avec terreur comme si je lui avais annoncé une mauvaise nouvelle, avant de se confondre en excuses parce qu’elle ne savait pas couper court, mais sa patronne oui qui serait  là dès le lendemain. Je suis sortie du salon persuadée que la réaction de la coiffeuse n’était pas étrangère totalement à la détresse qui devait se lire sur mon visage à un point que je n’avais peut-être pas moi-même envisagé. J’ai redoublé de patience.

Trois éternités #4

J’ai attendu trois jours, samedi dimanche et lundi, avant de la contacter, et puis peu avant midi j’ai cédé à la tentation de prendre de ses nouvelles, à douze heures moins une minute. Quelques semaines plus tôt, c’est-à-dire un peu avant le mois de mai et la délectation de ses longues journées, jamais je ne serais restée trois jours sans nouvelle de la grande magicienne, que je quittais le vendredi matin, fourbue à l’idée de retourner travailler, mais heureuse. Heureuse d’avoir vécu ces quelques heures de magie loin, très loin du reste du monde, je retournais sur terre enrichie d’un secret, comblée de mille souvenirs comme au retour d’un voyage qu’il me tardait de reprendre rapidement, à l’occasion d’un prochain rendez-vous. Comme on prépare un départ, je passais des heures et des heures, un temps infini que même le cadran d’une montre n’aurait pas suffi à exprimer, avec elle à son insu, à poursuivre nos discussions et trouver de nouvelles issues aux questions restées en suspens, je tricotais. Des pelotes entières d’histoires et d’intrigues se dénouaient dans mon esprit tandis que mes pieds effectuaient le trajet quotidien, je renouais avec l’évolution des choses et le destin des personnes en forgeant le mien sous le feu attisé de ses récits et des souvenirs que j’en gardais. Un véritable univers émergeait, peuplé de tribus et de chefs, de collègues et de relations communes, dont le visage changeait en fonction du rôle que je leur prêtait et des rêves qu’ils m’inspiraient et où je les croisais, n’ayant pas eu la chance de rencontrer ces personnages dans la réalité, mon imagination se chargeait de m’en donner une impression que je colorais. Je découvrais alors une palette extraordinaire de couleurs pareille à l’immensité des possibilités et des intensions dans chaque geste, au sein de chaque mot, pour peu qu’il soit chargé du sens qu’on aura pris la peine d’exprimer avec le plus de précision et de sincérité. Chaque jour, une nouvelle couleur apparaissait sur la toile qui me plongeait dans une joie inouïe à l’idée de pouvoir l’utiliser pour dire l’effet produit sur moi par un sourire ou un silence, selon. Une joie qui me consolait presque de la tristesse causée par ce même silence, si la couleur trouvée comme par magie pour dépeindre mon sentiment et ma peine sonnait juste. J’apprenais à user des couleurs comme on apprend à se maquiller jusqu’à se cacher derrière un masque qui n’aurait plus rien à voir avec le vrai visage, justement par besoin de le cacher, j’en abusais parfois comme pour n’importe quelle substance dont le novice veut expérimenter les effets trop vite tant l’expérience dépasse tout ce qui existait auparavant pour se transporter ailleurs, transcender la raison même qui aurait permis d’accéder un jour au moyen d’évasion. Ce jour où le silence fait son apparition, entre deux voyages, et le sentiment de tristesse envahissant avec lui et dont on ne sait que faire, ni le lendemain, encore moins le jour d’après.

‘round S. #1.5

Nous nous sommes quittées ce dimanche soir – une semaine après l’avoir vue s’envoler de chez moi le cœur battant et l’esprit serein, et deux semaines seulement après l’avoir embrassée en bas de mon immeuble -, en nous séparant non pas devant sa porte, comme c’était devenu une habitude lorsque je la raccompagnais chez elle, mais sur le trottoir d’en face, du côté de la rue du Mont Cenis. Du mauvais côté, me semblait-il. Certes, je n’avais plus à traverser la rue Caulaincourt, il me suffisait de dégringoler les cinq cent mètres qui menaient à la mairie pour arriver chez moi. Je pouvais tout aussi bien poursuivre sur Caulaincourt vers le cimetière Montmartre et y creuser ma tombe, ou alors continuer la rue dans l’autre direction et me jeter depuis le pont Marcadet sur les voies ferrées. Mais je n’avais pas envie d’en finir avec moi, avec elle non plus. Jamais rue pentue ne fut plus difficile à descendre, une descente aux Enfers, littéralement.

 

Depuis les profondeurs de la terre, un grondement sourd s’élevait indistinctement et secouait mes pieds, je ne parvenais plus à marcher droit, le trajet me paraissait interminablement long, fatiguant. Ma respiration était saccadée, je soufflais davantage que je n’inspirais vraiment, quelque chose en moi était en passe d’exploser et je le retenais, une chose énorme, difforme, et qui prenait de la place depuis le bas du ventre jusqu’à la cage thoracique comme pour m’empêcher de fonctionner normalement. Je suis entrée dans l’église de Clignancourt, cela fait plus d’une décennie que j’habite ce quartier, en face de cette église, et jamais encore je n’avais eu l’idée de pénétrer dans cet édifice. Je me suis avancée jusqu’à la statue de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées. J’aurais voulu hurler ma rage, j’en étais incapable. J’en étais réduite à constater mon impuissance.

 

Je suis sortie de l’église et en inspirant à nouveau l’air frais dehors, ma poitrine s’est gonflée, j’ai levé les yeux au ciel, un gémissement est sorti de ma bouche, faible comme dans les rêves où le son ne veut pas sortir, le ciel n’a pas bronché. Une brise est timidement venue me caresser la joue pour y essuyer les larmes qui finissaient de couler. Derrière les nuages, la lune a fait son apparition, pâle et bienveillante, elle m’a fixée un moment, juste le temps que je sois certaine que ce soir dans le ciel, elle reste présente pour moi. Mes épaules ont tressailli, j’ai poussé un soupir. Toute la tension nerveuse est sortie de mon corps, happée bientôt par quelques piétons que je me suis empressée de suivre.

 

Un lundi d’automne, c’est la nuit. Sans nouvelle d’elle, j’ère sans fin. Vient le lendemain, on ne sait comment. J’ai reçu un message de sa part au milieu de ce paysage désertique et lunaire.

Elle me disait ne pas avoir dormi du tout et traverser la pire journée de sa vie, entre pleurs et peurs, conflit et réconciliation, j’avais tremblée toute la journée à l’idée de la perdre tandis qu’elle se battait pour sauver sa propre relation face au rapprochement initié ces dernières semaines entre nous deux. A nouveau, j’ai l’impression d’être du mauvais côté de la frontière, de l’autre côté. Mais elle est vivante et semblait même pressée de me parler, de me voir aussi.

C’est au moment où les choses ont semblé rentrer dans l’ordre de son côté, conflit et larmes essuyés avec sa partenaire, que pour ma part j’ai commencé à ressentir le déséquilibre d’une situation dans laquelle j’étais l’élément sortant (I am the underdog). Je jouais les trouble-fête et en aucun cas j’avais le ticket gagnant, sinon dans le cas où l’autre décampait. Et l’histoire ne prenait pas cette tournure, au contraire on s’arrangeait de ma présence malgré tout, les choses pouvaient reprendre leur cours normal après un bref intermède, une parenthèse sans plus. De fait, je n’avais pas voix à mon propre chapitre, sinon pour tout arrêter, en aucun cas pour faire évoluer l’histoire dans mon sens, tout était écrit à l’avance. J’étais plantée dans le décor, destinée à agrémenter quoi, je ne sais pas et à la limite, cela ne me concernait que très peu.

J’étais ainsi en proie à mon propre désarroi lorsqu’elle m’a prévenue que nous pouvions nous voir le lendemain, mardi, après mon cours de chant, tard dans la soirée, je n’avais rien avalé de la journée. Rien la veille non plus. Elle m’attendait, guillerette, à la sortie du métro, je lui ai demandé si elle avait dîné de son côté, elle m’a répondu qu’elle avait partagé le repas avec sa compagne et que les choses étaient à nouveau comme avant, c’est-à dire convenues, entendues. Sauf pour moi, mais je n’avais pas la force de réagir, et j’avais vraiment très faim. Nous avons commencé à marcher et je lui ai demandé de me raconter sa journée, elle m’a proposé d’aller chez moi. Je n’y avais pas pensé moi-même, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, cette invitation impromptue et spontanée de sa part, d’aussi loin qu’elle me parvenait, a commencé à me réchauffé le cœur. Je me suis rendue compte alors à quel point j’avais froid.

Je pensais qu’elle m’avait rejoint à l’improviste pour parler, pour me raconter ses derniers jours de tourmente et me donner des explications à moi qui ne comprenait plus rien à rien. Je m’attendais à ce qu’elle m’éclaire sur ce qu’il se passait entre nous pour elle, au contraire à partir de ce jour je n’ai plus eu de sa part aucune expression sur ses sentiments. Les miens se débattaient, en moi la raison voulait le reprendre sur la passion, cette dernière restait la plus forte. Il suffisait qu’elle apparaisse pour me nourrir, me ramener à la vie, lui donner du sens. Comment résister à l’envoûtement.

 

Elle est restée jusqu’au petit matin. Le mercredi, après la chorale, il était hors de question que nous passions la nuit ensemble comme cela avait été envisagé, en début de semaine. Nous avions eu notre moment ensemble et il fallait que je m’en contente en attendant la prochaine occasion de la retrouver. Tout doucement, mais délibérément, j’ai commencé à montrer des signes d’impatience, puis des marques d’agacement, enfin des menaces de disparition, pour autant que je puisse disparaître de sa vie dans laquelle je n’avais pas le début d’une place. J’avais ouvert les portes, les fenêtres de ma maison pour qu’elle puisse entrer n’importe quand, y compris si je n’y étais pas.

 

Il a commencé à faire froid, vraiment froid. J’ai continué à me lever le matin pour courir. Surtout ne pas réfléchir, ne pas penser à d’autres options, ne pas même envisager la possibilité d’avoir le choix. Le repli sous la couette n’existe pas à partir du moment où le réveil a sonné. Le réveil a fonctionné, il s’est acquitté de sa tâche et me demande d’en faire autant. Une fois dehors, il n’y a plus de retour possible. Le plus dur est fait, courir n’est que la récompense pour être sortie, le meilleur reste à venir. Rentrer au chaud, rester sans rien faire et contempler l’infini. En moi, je sens la blessure et la fin des saisons, les pluies torrentielles des transitions, le sentiment de finitude.