Qui aurait pu vouloir me déconnecter, m’empêcher de mener ma course à son terme ? Telle est la question que je me posais pour me distraire tandis que l’appui sur mon pied droit, à mesure que les muscles se refroidissaient l’un après l’autre, semblait devenir problématique. Je n’avais été alerté par rien de particulier concernant une possible et latente douleur, personne ne m’avait bousculé, chacun des autres coureurs était bien trop occupé par sa propre foulée et son souffle pour s’intéresser aux aléas extérieurs, je devais être la seule à focaliser de la sorte sur l’impression de défaite que je pouvais communiquer au moment de mon désarroi. Pourtant, tout allait dans le sens de l’excès, de l’usure et de la blessure, je n’ai pas voulu voir.  Je continuais de penser aux autres coureurs du matin plutôt que de traverser la douleur aigüe, toujours les mêmes coureurs du matin au stade et rien de compétitif entre nous tous, sinon que dans les faits, aussi personnels que soit allure, régularité de l’entraînement et objectifs fixés, force est de constater que nous jaugions les uns les autres nos performances discrètement, notamment lors de programmes bien spécifiques comme le fractionné, ou bien les étirements. Ce matin-là, il y avait trois hommes et deux femmes, dont la jeune fille à la queue de cheval et à la tenue aux couleurs vivres, j’étais devenue son référent horaire, elle ne portait pas de montre sur elle. Je crains que me voyant abandonner la piste, elle ne me demande plus rien. Pour quelle raison aurait-elle voulu me jeter un sort et court-circuiter mon entraînement, me demandais-je dans la confusion de mon esprit en pleine fuite, et en feignant d’entreprendre mes étirements directement en bord de piste, sauf que la douleur, devenue vive et lancinante, ne me laissait pas prendre appui sur la jambe et caler l’autre pour étirer les muscles endoloris.  Mes soupçons se portèrent sur les trois autres habitués du lieu, un monsieur d’un certain âge qui persistait à vouloir saluer les autres coureurs dont moi en les fixant de manière insistante au moment d’être lui-même doublé, et deux jeunes coureurs dont un sprinter qui me semblait talentueux tant il maîtriser l’art de survoler la surface de caoutchouc sans jamais l’effleurer. Les quatre coureurs continuaient à avancer sur la piste chacun dans son couloir et à son allure. Depuis le sommet d’un arbre, le stade pouvait ressembler à un disque ovale aux sillons réguliers, j’aurais volontiers endossé le rôle de la tête de lecture pour parfaire la scène du tourne–disque sauf qu’il se trouvait justement que je n’étais plus en état de fonctionner. J’avais déraillé de mon propre sillon, ma petite musique intérieure avait cessé de jouer. A moins que, par quelques subterfuges issus de la magie noire, je n’ai été évincée pour mieux créer un accord parfait entre les quatre protagonistes en lice pour les derniers tours de piste. De fait, j’étais dépitée et bien incapable encore de comprendre ce qu’il venait de m’arriver, dépassée par le chaos de pensées qui semaient la zizanie dans mon esprit, j’étais en train de sortir d’un sommeil qui m’avait laissée courir tous les jours d’hiver sans éveiller ma vigilance.

Je sentais la sueur dégouliner dans mon dos et sur mon front, l’air était frais et mon corps ne se réchauffait plus à l’arrêt, à mesure que le muscle lésé se refroidissait la douleur s’intensifiait, ralentissant toujours davantage mes tentatives pour sortir du stade, inévitablement. Il était hors de question que je boîte, cela ne ferait que confirmer l’idée que j’avais mal couru et que je ne reviendrai pas de si tôt, or je ne voulais pas m’avouer vaincue. Le jour se levait à contrecœur pour moi, je ne pouvais pas en vouloir au soleil de suivre le cours naturel des choses alors que ma propre course avait été soudainement interrompue. J’étais évincée du rythme des saisons, j’étais persuadée que le printemps n’adviendrait jamais. Le soleil ne se lèverait plus, sinon en accumulant les pannes de réveil et les saisons se succéderaient avec retard, bientôt nous n’en remarquerions même plus la moindre différence, il n’y aurait pas cette attente des belles transitions auburn de l’automne et des tombées de rideau franc comme le poids du manteau givré de l’hiver et du grondement tonitruant de l’été, fini tout ce théâtre et place au terrain vague. Je peinais vraiment à gagner la sortie du stade, ma jambe était raide comme du bois qu’une lance maléfique venait transpercer chaque fois que je prenais appui dessus, je n’avais de ma vie marché aussi lentement, comme au ralentis, en prenant soin de décomposer chaque pas pour ne pas perdre pied totalement non plus. J’avais l’impression de rejoindre la nuit et ses ténèbres. Au fond de mon cœur, je revivais une scène humiliante du primaire, lorsque ne parvenant à écrire mon âge correctement sur l’ardoise, c’est-à dire le chiffre cinq à l’endroit, je l’inscrivais à l’envers avec la petite queue du côté droit, la maîtresse m’intimait l’ordre de sortir de la classe, de traverser la cour où donnaient toutes les classes de l’établissement, or en plein après-midi celle-ci était vide et j’étais la seule à la traverser d’un bout à l’autre si bien qu’il était difficile de manquer le spectacle de ma déchéance, et de l’autre côté de la cour je me voyais retourner en maternelle. C’est là que j’avais ma place, soi-disant. Si j’avais lu la Bible, j’aurais su qu’au cinquième jour Dieu crée les oiseaux et les reptiles, les animaux qui volent et aussi tous ceux qui rampent, juste après avoir créé le soleil et la lune. L’intuition qu’il n’était peut-être pas nécessaire de poursuivre la Création jusqu’à l’espèce humaine. L’orientation à rebours de mon chiffre cinq, c’était une fuite, un retour vers le règne végétal le plus primitif, c’est-à dire le cycle des jours et des saisons selon un rythme naturel et régulier, imperturbable et rassurant, bref constructif. Je n’avais pas encore entamé le kilomètre entier qu’il me fallait parcourir pour rentrer chez moi que déjà, j’en voulais à ma condition d’être humain d’avoir encore voulu aller trop loin, au-delà de mes propres limites. A présent, je boitais et franchissais moins d’une enjambée à chaque pas. Définitivement, l’éveil du printemps s’annonçait perturbé cette année de mon côté.  Le cœur lourd, je me suis enfouie dans mon lit tandis que le monde se levait.

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