La dernière fois. A quand remonte donc la dernière fois que j’ai vu ma grand-mère ? Cela fait trois ans que je ne l’ai pas revue, pire : cela fait autant d’années je ne l’ai plus entendue au téléphone, celle dont je me dis pourtant si proche. J’ai des nouvelles par le biais de ma mère seulement, sa fille unique, et qui va la voir quand elle peut, elle me demande régulièrement quand je songe lui rendre visite à mon tour. Cette année, j’aurais pu y aller en mai, au lieu de cela je suis partie à Marrakech et au moment d’écrire quelques cartes postales, je me suis rendue compte que je n’avais pas la nouvelle adresse de ma grand-mère. Toutes mes pensées ont convergé vers celle avec qui je ne me suis jamais sentie étrangère et je me suis transportée au-delà de la Méditerranée et par-delà le Rhin pour la retrouver devant un café avec elle, en me demandant si elle avait encore la force de se le préparer dans sa cuisine. J’aurais pu voir ma grand-mère en juillet, j’aurais pu. Au lieu de cela j’ai privilégié une invitation en tête-à-tête pendant un week-end, dans le Nord de la France, avec quelqu’un que je venais de rencontrer fin juin et lorsque l’occasion s’est présentée de s’exiler à deux peu de temps après hors de la capitale, il n’y avait plus de famille qui tienne. Au lieu de rendre visite à ma grand-mère, je parlais d’elle avec ma sœur comme si parler d’elle nous déculpabilisait chacune de ne pas avoir de nouvelles plus personnelles et vivantes qu’à travers notre mère. J’ai parlé d’une éventuelle visite au mois d’août et nous avons attaqué l’apéritif.

A propos « Camembert », comme disent les allemands, et pour éviter toute confusion, autant la prononciation du mot dans la bouche de ma grand-mère française, sans la diphtongue et en traînant au contraire sur le « m » autrement muet, m’a effectivement marquée, autant le goût du fromage à pâte molle ne m’a pas laissé un souvenir ému qu’il me plaît de retrouver à chaque fois que j’en dégusterais à nouveau un morceau. En revanche, j’ai mis un temps long à faire le deuil du mot désignant le partage des cheveux de part et d’autre d’une ligne tracée méticuleusement au peigne fin, à croire que ma mère m’aura fait défaut jusqu’à l’âge adulte à ce moment matinal et capillaire plutôt compliqué de la journée. D’aucun parlerait sans état d’âme d’un manque d’autonomie récurrent. J’y vois plus grave encore, il semblerait que la ligne de démarcation au sommet du crâne ne soit pas la seule que j’ai du mal à tracer, toute ligne me pose difficulté dans sa conception même et sa délimitation. J’ai plutôt tendance à franchir la ligne si elle existe et à occulter celle-ci s’il s’avère qu’elle demande à être signifiée à l’autre, au reste du monde et à soi-même en premier lieu, pour le bien de tous et dans l’intérêt de la permanence des espèces et de l’univers. Je lui préfère les sentiers sinon défendus, du moins contre-indiqués, voire totalement indéfinis, nuls de sens et de direction, vides de tout intérêt particulier quel qu’il soit sinon qu’ils ne ferment la voie à aucun possible, jusqu’au plus improbable.

La distinction entre ma sœur et moi s’est marquée très tôt sans créer de distance pour autant, elle se faisait entendre tandis que j’étais celle qui restait sage et ne se manifestait que très peu. Mais surtout, j’étais la préférée de ma grand-mère allemande, sans l’avoir jamais demandé. J’étais sa préférée, forcément, évidemment. Sa langue était ma langue maternelle plus que ne l’auraient pu être les langues maternelles de mes sœurs que j’ai dévergondées aux baragouinages pratiqués en maternelle. J’étais sa préférée, impunément et aux vues de tous, elle aimait le dire à la fin d’un dîner dans notre restaurant chinois familial ou, de manière plus intime, en me souhaitant une bonne nuit, après la prière du soir. Même lorsqu’elle ne me souhaitait plus bonne nuit bien plus tard, j’ai prié tous les soirs de rester sa préférée.

La menace de la mort pouvait balayer toutes mes prières, j’ai préféré ne pas voir, ne pas savoir avec quelle évidence cela était envisageable. Le message de mon père était plutôt direct : « si morte demain, nous partons en Allemagne ». Morte. Comme si ma grand-mère pouvait mourir. Tous les enfants savent que leurs parents sont mortels. Tous les enfants veulent croire que leurs parents ne vivent que pour avoir mis au monde leur progéniture, c’est égoïste mais cela nous rend vivants voire existants, un temps au moins. Les grands-parents font partie du paysage familial depuis toujours, ils sont la raison même de l’existence d’un tronc commun, d’une appartenance et de son désir de perdurer par-delà chaque génération. S’ils disparaissent, c’est un peu comme si l’arbre perdait ses racines et se desséchait. A chaque saison sa perte de feuilles, mais les racines, intactes ou déjà ravagées, doivent rester. C’est comme une certitude, plus forte que tout, une conviction.

J’ai cessé de croire en mes convictions lorsque j’ai appris que ma grand-mère pouvait mourir. Pendant toute la nuit du jeudi, veille de mon départ pour l’Allemagne, je me suis projetée à son enterrement, comme si j’assistais à la cérémonie d’une personne qui venait de disparaître et que je connaissais de son vivant depuis ma propre naissance, et dont j’aurais même pu affirmer qu’il s’agit de cette personne toujours proche de moi, là maintenant tout de suite. Avec force je me suis projetée, et je me suis forcée encore, car c’était tout sauf naturel. Je me suis imaginée son cercueil, la boîte en bois dans lequel on enferme des corps qu’on a serré contre soi et qui nous ont tenu au chaud même quand il ne faisait pas si froid. Je me tiens devant l’assistance, des gens au regard glacial, et je baisse les yeux, tellement je m’en veux de ne pas lui avoir rendu visite avant la fracture qui lui sera fatale, cette blessure qui me déchire. Je ne suis pas encore partie, je n’ai pas franchi la frontière et déjà, j’ai conscience d’arriver trop tard, dans l’après, là où il n’y a plus rien à faire qu’être là sans pouvoir éviter cette chute, l’accident arrivé comme un appel, à croire qu’il fallait qu’elle crie pour que je vienne la voir, elle qui a toujours été là sans que je ne demande rien.

Je me tiens debout devant l’assistance et je déclame : « Je n’ai rien préparé, je n’étais pas préparée. J’ai vu ma grand-mère il y a psi longtemps de ça, je ne sais pas si elle m’a reconnue, en revanche elle a reconnu le second mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart que je lui ai fait écouter. Elle aurait souri en reconnaissant Mozart, comme s’il avait été devant elle. A présent, elle n’est plus là, et je dois lui dire au revoir. Mozart n’est évidemment plus là, lui non plus, cela fait un certain temps même qu’il est mort, pourtant il est toujours parmi nous. Ne pourrait-il en être de même pour ma grand-mère ? A chaque fois que je mettrais le second mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart, à chaque fois que je passerai la frontière ou que je défierai la limite, je penserai à celle qui a fugué de sa première maison de retraite pour retrouver son cher piano à queue. A chaque fois que j’entendrai mon téléphone sonner, je l’entendrai rouspéter comme à chaque fois que la sonnerie venait la déranger dans un moment de contemplation. Et à chaque fois que je couperai la tige d’une fleur pour qu’elle vive plus longtemps, je la verrai en train de faire ce geste que je lui ai vu faire si souvent.  Et je penserai à elle en me versant un verre de vin rouge tout à l’heure, en l’entendant gronder parce que le sien est décidément de nouveau vide, alors je verserai à son attention une rasade de jolies pensées.

J’ai fini par m’endormir. La mort, le sommeil et les mots, tout est arrivé très vite, beaucoup trop brusquement. Tout cela s’est précipité dans ma tête et a semé une confusion. Au fond de moi, je redoutais moins de n’être pas reconnue que de ne plus reconnaître la grand-mère que j’avais connue et aimée. Trois ans auparavant, lorsque je me suis rendue dans l’hôpital psychiatrique où elle avait été internée après son hémorragie cérébrale, je n’ai pas reconnu ma grand-mère. Celle à qui j’ai toujours connu des hauts et des bas, des très bas aussi, semblait avoir égaré sa dernière pensée. Il lui arrivait souvent de sombrer dans un silence morose, perdue dans ses songes et occupée à marmonner devant elle en tapotant le bras de son fauteuil d’un doigt frénétique, et la minute d’après elle soupirait un grand coup et levait les bras au ciel en s’exclamant : « Ach, ist das Leben nicht schön! » (Elle est pas belle, la vie ?).

Je viens de corriger un lapsus, elle l’aurait fait à ma place et aurait ri aux éclats. J’avais écrit « Ist das Lieben nicht schön! » (C’est beau, l’amour !), comme si cette erreur de ma part trahissait la grande absence dans la vie de ma grand-mère, pourtant épouse fidèle et mère inquiète d’une fille unique, grand-mère de trois petites filles auxquelles elle portait une adoration inconditionnelle. Toute sa vie, elle l’avait passée dans le jardin à tailler ses fleurs, elle y passait ses moments les plus heureux, dans la quiétude de sa solitude, à cultiver son jardin secret surtout, dont elle semble vouloir m’ouvrir la porte au seuil de sa vie.

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