C’est ainsi qu’est entrée dans ma vie la grande magicienne, l’artiste de l’instant, l’aventurière d’espaces insoupçonnés ici et révélés depuis un ailleurs qu’elle met en scène là, par le seul truchement de sa voix, démultipliée en une multitude d’êtres et d’idées originaux, et de ses gestes mimant la féérie d’histoires qui parlent d’elle et des autres, de vous et de moi. Il y a ce mot de Brel qui dit qu’il y en a qui ont le cœur si vaste qu’ils sont toujours en voyage. Elle est partie pour un nouveau voyage sitôt que nous nous fumes rencontrées, seulement rien n’était plus comme avant depuis la Saint Comète, elle était entrée dans mon intimité et moi dans la sienne, toutes les possibilités les plus heureuses de partage me semblaient accessibles. Son voyage était prévu depuis longue date, elle ne partait pas forcément très loin ni pour longtemps non plus, pour moi cependant que ce séjour concernait depuis peu, elle me paraissait partir à l’autre bout de la terre et pour trois éternités, nous venions de nous croiser. Il aurait très bien pu ne rien se passer entre nous et de fait, il ne s’était rien passé de plus que quelques rencontres en l’espace de deux semaines, c’était là en tout cas une vue que mon esprit pouvait s’arranger d’adopter. Un autre point de vue, plus physique et concret, nettement plus perturbant aussi, était celui de mon corps qui manifestait un penchant certain pour tout ce qui la concernait, si possible en son absence et sans même que je n’y prête attention au début. Il y a ce philosophe aussi, selon lequel on ne sait ce que peut le corps. Autant de critères de distinction de la personne qui se distingue de toutes les autres rencontrés jusqu’ici, parce qu’en sa présence je voyage et qu’en son absence tout me ramène à elle, et quand je dis tout je parle bel et bien des manifestations physiques et des alertes que m’envoie mon propre corps. On ne sait pas quoi exactement, mais on sait que le corps peut. Cette puissance, quand même. Une force originelle et quasi régressive parce qu’en sortant de chez elle la toute première fois, j’aurais voulu me mettre à courir à perdre haleine et hurler ma joie et la folie de mon bonheur, vivre et mourir dans le même instant et sans savoir moi-même pourquoi je souris dans la nuit. Je cours et je crie, ou plutôt mon cœur détale et mon esprit s’agite, vite que je rentre cacher cet enthousiasme pour le comprendre et en prendre soin, comme un animal recueilli et dont on ne saurait pas encore trop bien comment le nourrir pour qu’il puisse croitre selon ses besoins. J’imagine parfaitement un type comme Dieu rentrer un soir assez tard d’un rendez-vous dont il n’aurait pas pensé une seule seconde qu’il en advienne ainsi avec la vie, et au moment de rentrer chez lui inspiré comme jamais auparavant et incapable de dormir, et d’un coup c’est là, le jour et la nuit, la terre et le ciel, l’océan des premiers mammifères et sur le relief des premiers sommets l’ombre des grands volatils, et poussé par cet inlassable élan passionnel, l’homme et la femme qui se cachent comme j’ai caché mes émotions dans un jardin secret, tenu loin des convenances qui disent que crier et courir comme un fou furieux, ça se fait pas. Si je ne sais ce que peux mon propre corps, j’ai vite compris après chaque rencontre et tant d’émerveillement vécu, qu’il ne voulait pas me laisser m’endormir, comme pour s’assurer que je prenne l’entière mesure de l’événement qui était en train de se dérouler ici et maintenant, une attirance sans précédent, enveloppante et dont je sentais les bienfaits très longtemps après, bien après que l’effet grisant de la bouteille de Champagne que nous avons bue se soit dissipé, bien plus longtemps encore après que nous nous soyons embrassées, sa présence était toujours aussi vive et énergisante une fois que nous nous sommes quittées, je suis partie un peu aussi.  Elle s’est envolée un samedi, je n’étais toujours pas de retour à la réalité des choses depuis la première invitation deux semaines plus tôt, à moins que ladite réalité n’ait gagné en douceur. Quelque chose en moi avait lâché, je me sentais légère comme une plume, libre comme l’air, j’avais des envies de vie plus vives qu’un volcan en activité, je me sentais présente et entière. Il me fallait attendre son retour certes, j’avais pleinement conscience de ressentir le manque de sa présence, mais par-dessus tout je savais que quelque part sur cette planète à des lustres de mes préoccupations quotidiennes, quelqu’un existait vers qui mes pensées convergeaient. Et d’aussi loin que je me trouvais d’elle, je me sentais capable de partager ses pérégrinations et l’imaginer dans son aventure à la découverte des gens et des coutumes, des autres et de soi, je décuplais des facultés animales inenvisageables pour sentir son humeur et deviner ses rêveries, lui insuffler des fantasmes, je passais des heures et des heures avec elle, à son insu. Et soudain, l’instant d’après, j’avais de ses nouvelles et le temps de sa connexion à ma réalité, je restais alors, vibrante et tendue, dans l’attente d’informations concrètes pour me rassurer, voir et savoir ce qu’elle avait vécu de nouveau pour être au plus proche d’elle, partager et comprendre les joies de son voyage. J’avais des frissons de bonheur rien qu’à lire son nom. Elle m’appelle « chica alambica », elle est ma grande magicienne, mon aventurière sur Terre. Je l’imagine en train d’inscrire son message sur des bambous en le voyant s’afficher sous mes yeux, je l’entends tapoter et pouffer de rire, je peux deviner sa respiration et les inflexions de sa voix, même lorsqu’elle ne parle pas, ou à peine, le temps d’un commentaire évasif, son parfum m’envahit dont je ne me souviens même pas de l’avoir retenu ni d’en identifier les aromes, c’est l’odeur de sa peau et de sa sueur peut-être aussi, il me suffit de fermer les yeux. C’est tout mon corps qui vibre à la réception de son message, elle est à nouveau devant moi au moment de tomber dans ses bras et la serrer si fort que je sentais mon propre cœur battre contre sa poitrine, d’émotion. Il y a cette alchimie qui se produit à son contact et mon corps s’en souvient à distance, qui déclenche les mêmes réactions physiques à son évocation, elle ne fait pas que m’inspirer ou m’attirer, à ce moment où je me sens plus intime qu’intimidée, j’aspire à fusionner furieusement avec elle qui sait me faire rire jouir et rêver d’aussi loin déjà.

En attendant, elle me fait voyager depuis son île qu’elle parcourt et connaît vite par cœur. Tour à tout, je l’imagine rencontrer des gens avec qui elle échange dans tous les langages rendus possibles par la gestuelle et l’envie d’entrer en contact, son talent dans la mimique doit la rendre particulièrement populaire, je fabule sur l’idée qu’elle puisse se retrouver adoptée par une tribu de lémuriens en mal d’un leader qui ne se prendrait pas excessivement au sérieux, parfois je me demande si elle n’est pas un pirate semant le trouble dans les eaux profondes des océans, à la recherche d’un fabuleux trésor ancien enfoui six pieds sous terre. Et d’un coup, elle me raconte comment le gardien de la connexion avec le reste du monde est en train de lui faire de grands sourires édentées, je me dis qu’il attend le moindre signe pour la jeter dans la marmite pour épaissir le bouillon qu’il y prépare. Sans doute se trouve-t-elle tout simplement dans un café qui lui permet de capter et de se poser tranquillement loin des autres, tandis que je lui prête des rôles qui me permettent de la rejoindre dans mes propres rêves. Comme si je pouvais m’assurer qu’elle dorme mieux quand je m’enveloppe en pensant à elle. J’ai compté les jours et les nuits depuis celle, lumineuse et étoilée, passée avec elle enlacées, tous ces couchers et ces réveils passés dans le tourment de son absence et tournés vers l’espoir de la revoir, la voir, oui l’avoir à nouveau pour moi tout un soir, comme au tout premier soir.
Le vent a effacé tout ce que j’avais marché jusqu’ici, pas après pas, les traces se sont perdues et je ne suis pas revenue en arrière, j’ai pu écrire de mon histoire une version sans aversion. Sans la tristesse et la colère, et dénuée de culpabilité aussi, presqu’avec soulagement au fond. Je me suis perdue en marchant et j’ai couru à ma perte, j’ai appris à ralentir, enfin j’ai avancé. Et pendant tout ce temps, il me semble l’avoir entendue marcher non loin de moi et vivre ses aventures tandis que je la cherchais au détour d’un chemin sinueux, à la croisée d’une idée, dans l’horizon dessiné par le coucher d’un soleil réconfortant un soir de grand désœuvrement. Et c’est au moment où je ne m’attendais plus à elle que son apparition m’a tant surprise, comme dans ces tours de magie lorsqu’on écarquille les yeux parce qu’on ne comprend pas comment on a pu ne pas voir l’essentiel, ce qu’il fallait voir depuis le tout début de l’histoire. Les meilleures rencontres sont peut-être celles parmi les dernières que l’on fait parce qu’alors on rencontre la personne telle qu’elle se présente réellement en face de nous et non pas telle que nous voudrions la voir, c’est- dire montrée dans toute la splendeur de nos projections. Toujours est-il qu’en consacrant tout le temps que je ne passais pas avec elle à me documenter sur son île, il me semblait me rapprocher d’elle à petits pas. Je ne rêve pas tant d’apprendre à la connaître par cœur un jour, que du bonheur tous les jours de la voir réinventer son univers, et je jubile à l’idée du nombre infini d’instants magiques égrenés dans une même journée, moi qui suis à l’aube seulement de la première saison des milles autres que je veux vivre avec elle.

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