L’heure est au confinement et le reste n’a plus d’intérêt, seul importe de rester chez soi. Depuis chez moi j’imagine les familles se décomposer, les parents composer avec les enfants, les jeunes se reposer sans se presser, les anciens s’empresser de subvenir à leurs besoins, les couples assouvir leurs envies, les fratries s’asservir pour mieux régner, et les chats s’assoupir. De mon balcon, j’entends un virtuose du ukulélé reprendre des tubes et j’aimerais entonner les refrains avec lui, un gamin fait du tricycle dans la cour et des conversations téléphoniques me parviennent depuis l’étage supérieur, un voisin fait traîner de lourdes valises dans l’escalier comme pour s’échapper d’une capitale devenue trop étriquée ces derniers temps. Moi je reste. Je reste enfermée dans mon appartement durant les heures de bureau, c’est ce qu’on m’a demandé, je continue à fonctionner en mode confinement, je n’en suis pas à parler aux chats. Pas encore mais j’aimerais ouvrir la fenêtre, hurler mon besoin, mon envie, et les faire rimer au son du ukulélé, voler au gamin son tricycle et me barrer vers le Nord, toujours tout droit, pédaler à perdre haleine sans savoir si j’avance vraiment, pourvu que mon élan me guide à bon port car chez moi, je ne suis pas tranquille, l’inquiétude me gagne, le manque me ronge. J’ai beau courir vers l’Est le matin pour que l’horizon m’emporte dans la vague de son réveil, je peux redoubler d’effort pour talonner le soleil qui se couche en suivant l’autre direction jusqu’à ce que l’obscurité du soir qui tombe me ramène docilement au bercail, rien n’y fait. Les chats peuvent faire les beaux, m’assurer de leur empathie par étirements et miaulements, ça ne passe pas. Et je sens chaque heure, chaque minute et chaque seconde de la journée marteler le temps et la distance, et l’éloignement toujours plus prononcé faire son chemin sans que rien ne change à la situation, les couples se reposent, les anciens s’assoupissent, je reste. Et j’ai beau ouvrir la fenêtre en grand, aucun son ne sort de ma bouche, encore moins un hurlement, au mieux l’un des chats va se mettre à frissonner et me demandera de bien vouloir fermer la fenêtre parce que le courant d’air l’incommode, car les chats ont profité de mon isolement pour commencer à me parler, ils me persuadent qu’ils sont mon dernier contact ici. Alors je m’enfuis en courant vers le soleil pour qu’un nouveau jour se lève et avec lui la possibilité pour moi de m’assoupir aussi et enfin me poser dans ses bras, et j’y retourne le soir pour quémander un dernier rayon d’espoir, une lueur qui me permette de rentrer sereine. Certes, les kilomètres s’accumulent, la distance se creuse et le temps n’en finit pas de filer, mais j’ai beau multiplier les foulées, l’éloignement se fait toujours plus grand et la fenêtre des possibilités infinies se rétrécie en même temps que les chats m’acculent au mutisme total. J’aurais beau miauler à présent, elle ne m’entendrait plus dans le chaos des besoins et des besoins recomposés par le confinement, pas plus que le courant d’air plutôt incommodant. Alors tous les matins je finis par rentrer chez moi, et je rentre chez moi tous les soirs aussi, sauf que tant qu’elle n’y est pas, chez moi je n’y suis pas non plus.

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