Moi qui n’ai jamais aimé le mois de novembre et sa première journée dédiée aux morts, cette année je lui trouve, en ces circonstances particulières, une certaine douceur. Tout d’abord, une amie m’envoie en photo les couleurs automnales que l’on trouve dans les arbres, depuis le rouge écarlate jusqu’au vert le plus vif en passant par toutes les déclinaisons où se mélangent jusqu’à une intime et intense confusion jaune et orange. Son message me donne envie de sortir et prendre la température de mon quartier, où l’animation bat son plein au cœur du marché dominical, les cafés continuent à proposer les consommations à emporter quitte à ne faire qu’un pas de côté et continuer à profiter d’un regain de convivialité au moment où d’autres gens sortent de la sacro-sainte messe. Il y a vingt ans, j’ai passé ce premier week-end de la Toussaint dans le Sud-Ouest, en compagnie de celle dont j’étais amoureuse et je ne savais pas encore que nous allions sortir ensemble, elle n’allait pas bien et m’avait demandé de l’accompagner chez ses parents, un honneur et un bonheur pour moi qui n’étais plus partie depuis des années. J’ai un souvenir émouvant de ce séjour, je me souviens au jour près des villages que nous avions visités et des plats que j’avais savourés, moi qui ne mangeais vraiment plus. Tout me paraissait unique, magique, comme une première expérience d’état amoureux. Il y a dix ans, je me suis retrouvée le soir d’Halloween poursuivie par une personne dont je ne voulais plus entendre parler, que j’avais rencontrée par malheur, et dont je ne savais plus comment faire pour m’en débarrasser sinon demander de l’aide, de n’importe qui. Et ce ne fut pas n’importe qui ce soir-là pour venir à mon secours, mais ma collègue dont j’étais éperdument éprise et qui m’a vue aux prises d’une barge venue me retrouver jusque devant mon lieu de travail pour essayer de récupérer je ne sais quoi avec moi. Nous nous sommes mises à courir sur le boulevard Saint-Germain, sur l’ordre express de ma collègue, je me souviens des lumières et du prestige de ce quartier où j’étais si fière de travailler, cinq minutes avant j’étais en panique et juste là tout de suite j’exultais. La magie de ce mois de novembre pas comme les autres, et qui nous remet à des âmes. L’année dernière, j’ai eu la chance de faire un séjour au Danemark, un coup de cœur. Jamais encore, et j’ai adoré New York comme je jubile à l’idée de retourner à Köln, non jamais encore je n’avais ressenti pareil coup de cœur pour une destination, j’étais comme hantée par des âmes qui voulaient me souhaiter la bienvenue et raconter leur histoire. Depuis l’aéroport totalement épuré de Copenhague jusqu’au fantôme du Dragsholm Slot en passant par l’Arbre de Vie des Vikings que j’ai enlacé de toutes mes forces, magique. Quatre mois après, nous nous retrouvions confinés, tous autant que nous étions sur cette Terre à ce moment-là de notre vie, nous avons vécu un événement mondial, depuis les jolis villages du Sud-Ouest jusqu’à New York, en passant par les plages du Danemark, les bords de Rhin à Cologne et mon quartier de Clignancourt, et dans cet enfermement physique et mental, j’ai découvert, moi qui ne regardais plus la télé depuis une décennie, un formidable échappatoire dans les séries danoises typiquement illuminées d’Arte. Quel écho à mon coup de cœur pour ce pays dans l’intrigue délirante des épisodes, et quelle inspiration pour mon appétit d’en découdre un jour moi aussi avec un feuilleton. Jamais je ne me suis sentie aussi connectée au reste du monde qu’en ce printemps 2020. Et jamais non plus les âmes de personnes qui m’ont accompagné jusqu’ici n’ont été aussi présentes que lors de cette promenade dominicale dans mon joli village de Clignancourt, ici et maintenant, dans un monde à réinventer pour trouver une issue à l’enfermement dans un engrenage consumériste lancé à outrance, là où chacun individuellement a quelque chose à donner, ce matin un sourire complice devant le stand d’un café qui ne consent pas à fermer, demain un peu de temps pour ma voisine de l’escalier A qui aime parler des occupants de notre immeuble et rechigne à sortir par peur de croiser des gens. En ce jour dédié à la mémoire des morts, je pense à mes deux grands-mères, la française qui n’avait pas son pareil pour trouver la moindre occasion de rire aux larmes et faire cramer tous les plats ; et la deuxième, ma grand-mère allemande, qui trouvait de la joie dans le frétillement d’une feuille dans un arbre. J’espère ne pas l’avoir déçue jusqu’ici.

4 réflexions sur “Clignancourt #18

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