J-40. La sortie longue du dimanche est vite devenue le rendez-vous incontournable, l’occasion pour chacun de mesurer son endurance personnelle et pour le groupe sa cohésion. Le premier rendez-vous fut donné porte de Clignancourt, quelle aubaine pour moi puisque je n’avais pas à emprunter les transports communs pour retrouver les autres, j’étais à domicile. Le groupe m’attendait déjà tandis que je me demandais encore quelle direction nous allions prendre pour gagner ce fameux parc de Chanteclair dont je n’avais pas entendu parler et qui m’intriguais par son nom, pas plus que celui de Saint Ouen situé pourtant à deux kilomètres de chez moi à partir d’un chemin que j’avais jusqu’ici emprunté uniquement pour revenir dans le quartier et non pour aller explorer au-delà de ses limites. Je suis en terre inconnue. Paris – Saint Ouen – Noisy le Sec. Le parc propose un sentier qui en fait le tour sur trois kilomètre avec un étang en son centre et des zones d’expositions et de loisir un peu partout. Le temps est au beau fixe, le ciel est suffisamment dégagé sans que le soleil ne nous assomme. Nous travaillons sur des accélérations de plusieurs minutes sur une durée croissante puis décroissante, mon cœur bat fort et les poumons s’ouvrent en grand, je tiens le rythme et me retrouve même à partager la même foulée qu’un gars dont je fais la connaissance en courant, je n’ai plus le droit de m’arrêter dans l’effort, engagée dans la conversation que je suis, je reste à la hauteur de mon compagnon de course le temps d’accélérer et de récupérer. Nous sommes même devenus complices d’une récupération plutôt marchée que trottinée. Puis l’exercice achevée au terme de trente-trois minutes d’accélérations toujours plus longues, nous sommes repartis vers Paris et la partie est devenue plus difficile pour moi à partir de là. Le gros de la troupe est partie devant et je me suis laissée le temps de retrouver un rythme de croisière, plus lent que celui du peloton de tête, je gardais l’idée tapie dans un coin de la tête que je pouvais décrocher à tout moment et rentrer chez moi seule, je connaissais le chemin. Seulement voilà, non seulement ce n’était pas l’idée générale partagée par le club, et selon laquelle toute sortie démarrait par un cercle de bienvenue et s’achevait tous ensemble, séance d’étirements ou non. Forcément, ma disparition ne passerait pas inaperçue et je le savais bien. Et surtout, je ne voulais pas avouer ma faiblesse chronique, cette tendance à lâcher avant la fin, une fois la plus intense partie du travail accomplie, la troisième mi-temps de la course, la partie bois de Boulogne du marathon de Paris, cette partie de labyrinthe interminable, usante. J’ai fait en sorte de rassembler mes dernières forces et la douleur lancinante à l’ischio gauche, j’ai rattrapé le groupe en laissant d’autres que moi derrière pour me pousser vers l’avant et nous sommes arrivés porte de Saint Ouen, à deux kilomètres du point de départ de la course. Le temps prévu pour la sortie était écoulée, quelques-uns ont pris le métro, la plupart a continué à courir vers la porte de Clignancourt. J’ai décidé de terminer à pieds, en marchant.

Le deuxième rendez-vous se tint devant une boutique de sport, partenaire de nos coachs et située vers la porte d’Auteuil, à l’opposé complètement cette fois-ci de chez moi, j’en avais pour une heure de trajet. Il ne me serait donc pas possible de finir la course à pieds. Je devais tenir jusqu’au bout et je pouvais compter pour ce faire sur le soutien et la bienveillance de la coach qui m’avait ouvert la voie et motivée sur les deux derniers kilomètres du marathon des Gay Games, à la sortie du bois de Boulogne sur l’avenue Foch. La coach, rassurante, ne m’a pas lâchée, nous repassons par le tracé du marathon dans le bois, dans le sens inverse, avant de partir pour le parc Saint Cloud sous un ciel gris et  lourd, menaçant. Le travail d’accélération se déroule sur un cercle d’environ quatre-cent mètres, avec dix accélérations sur une minute et la minute suivante au petit trot, je garde le même rythme et ne faiblit pas jusqu’à la fin de l’exercice, la coureuse qui me suit ne me double pas. Puis arrive la dernière partie de la sortie, les cinq ou sept kilomètres jusqu’au point de départ, une demi-heure de course au maximum. Quelques gammes sont effectuées, talon fesse genoux et jambes tendues en ciseaux, avant de reprendre un rythme tranquille, sur le papier. Dans les faits, une douleur m’a saisie à l’ischio gauche en déchargeant jusqu’à la rotule une force capable de me paralyser, comparable à une crampe sans que je ne reconnaisse la même souffrance, j’étais lancée sur tout le côté de la cuisse sans que je ne sache ce dont je souffrais. J’ai continué à courir, nous venions de passer le quinzième kilomètre et la fin n’était pas loin, je me suis laissée glisser vers la fin du peloton, la coach assistait les coureurs restés en retrait du groupe plus encore que moi, je ne me voyais pas finir en marchant sur deux kilomètres. Assez étonnement, la douleur s’est dissipée, à moins que je ne me sois accoutumée à celle-ci, je suis arrivée saine et sauve au point d’arrivée. Je ne connaissais pas cette douleur, sinon qu’elle se situait dans ma zone de fragilité chronique depuis la fracture, mais je ne reconnaissais pas cette manière qu’elle avait eu de se diffuser avec cette intensité si soudaine. J’ai eu l’occasion de la reconnaître pas plus tard que le dimanche suivant, au même kilomètre. Le dernier rendez-vous nous avait rassemblés au bois de Vincennes, près de la cabane du lac, pour un départ vers les bords de Marne, le temps s’était nettement rafraîchi durant la semaine. La séance de travail en côtes du mardi et celle de fractionné s’étaient déroulées toutes les deux sans que je ne ressente un seul instant une quelconque inquiétude, je n’y pensais plus. C’est elle, cette décharge de douleur et sa diffusion jusqu’au genou, qui s’est rappelée à moi, nous avions parcouru la distance depuis le bois jusqu’aux bords de Marne vers Champigny, effectué les accélérations sur vingt minutes puis à nouveau sur quinze minutes, en tout nous avions parcouru une quinzaine de kilomètre et j’ai senti ma jambe faiblir sous le coup de la douleur devenue familière, j’ai su que je ne finirai pas la séance sinon en clopinant cette fois.

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