Il n’y a pas de hasard, ou plutôt il y a ce hasard qui donne à la vie des airs d’évidence, à travers certains phénomènes faits de tout petits riens, on n’y est pour pas grand chose, pourtant cela advient aussi naturellement que si on l’avait voulu, sauf que c’est là avant même d’avoir pu l’envisager, c’est donc qu’il y a ce quelque chose d’un peu sacré qui nous dépasse. A partir du jour où j’ai su après un examen complet que je souffrais d’une fracture de fatigue, je me suis abstenue de toute tentative de course, j’avais plusieurs fois essayé quelques sorties. Je ne pouvais plus ne pas savoir et j’ai passé sagement tout l’hiver à lire, écrire et chanter. Puis les prémices du printemps ont éveillé chez moi l’impatience terrée jusque-là par le froid, la lumière matinal m’a chatouillée, suscitant l’envie d’oser une nouvelle sortie au stade. Pendant plusieurs semaines, je me suis contenue encore et à l’approche de Pâques, le désir de ressusciter moi aussi a été plus fort, j’ai pris la décision de me remettre à courir dix jours avant le marathon de Paris. Loin de moi l’idée d’avoir pensé courir la distance mythique de 42,195km après une période de convalescence aussi longue, sans entraînement aucun. De fait, j’étais inscrite à l’épreuve depuis l’année précédente et je n’avais pas revendue mon dossard. A nouveau, il me faut redoubler de précision sans quoi plus rien n’a réellement de sens et il n’advient plus d’événement aucun, la précision étant cet art de rogner au point qu’à la fin il ne reste plus que l’origine et l’essentiel, débarrassé du superficiel et des choses arbitraires aussi. Je me suis remise à la course un samedi matin tôt, j’ai parcouru au petit trot cinq kilomètres, sans éveiller de douleur particulière ou de tension quelconque, mon rythme cardiaque jubilait. Je n’avais plus couru depuis tant de temps, depuis le dix-sept mars, soit dix jours après mon premier semi-marathon, plus d’une année entière passée à attendre et ne plus faire que cela, attendre. J’en venais à croire que la blessure, au-delà de m’indiquer les excès à éviter, m’invitait à me montrer patiente pour un autre événement encore, et dont l’enjeu serait plus important que les retrouvailles avec mon petit stade. Attendre est un art, il faut le reconnaître. Mon corps retrouvait ses repères. Je reprenais mon rythme progressivement et j’allais de l’avant, mon élan enthousiaste ressemblait à celui d’une amante transie qui tombe dans les bras de l’être tant attendu sur un quai de gare, après des mois et des années de séparation. Parfois, je sentais ms yeux mouillés d’émotion en courant. La course avait pris un sens nouveau, une forme vitale, m’enveloppant de ma propre fragilité, je courais avec conscience. Je me suis remise à sortir avec la vigilance de celle qui ne voudrait pas manquer l’événement de sa vie, comme pour provoquer la rencontre sans avoir rien fait d’autre que me rendre disponible, alerte, après avoir assez souffert et forcé l’incompatibilité quand ça ne voulait pas, je me suis perdue dans l’autre, éperdument, au point de m’oublier moi-même dans la relation et n’avoir plus rien à donner, je n’avais plus l’énergie d’aller vers une nouvelle rencontre.

Le lendemain de ma première sortie, je suis retournée au stade courir sept bons kilomètres, puis huit kilomètres en me disant que la distance d’un marathon équivalait à plus ou moins cinq fois cette dernière, puis j’ai fini la semaine en courant dix kilomètres en un tout petit peu moins d’une heure, mais néanmoins en-deçà du seuil psychologique, j’étais plutôt satisfaite. Je n’avais pas oublié mon inscription au marathon de Paris, même si je n’y avais plus cru. L’entraînement de la semaine, certes à dix jours seulement du grand événement d’endurance, m’avait donné à nouveau confiance dans la possibilité de tenter l’improbable, à savoir revenir à la course à l’occasion de mon premier marathon, c’est très exactement ce qu’il s’est passé.  Comme tout participant, je suis allée retirer mon dossard et à l’instar de n’importe quel coureur, je me suis alignée derrière la borne de départ en attendant que mon peloton s’élance. Il faisait un temps magnifique, le soleil brillait de jubilation en ces premières heures de la matinée, sans qu’aucun nuage ne vienne entraver le bleu du ciel, impeccable et curieux. L’air était doux et la fraîcheur presque enveloppante et suave, le temps idéal pour courir un matin. Je n’avais parlé à personne de ma participation au marathon de Paris, ne serait-ce que parce que je n’étais pas certaine moi-même de finir la course, déjà j’étais dans les starting-blocks. Lorsque le départ a été donné, un silence immense s’est imposé au long du premier kilomètre, je n’entendais plus que mon souffle, excité et trop rapide, la foulée des autres coureurs sur l’asphalte et mon cœur qui battait fort comme s’il m’encourageait, je ne réalisais pas vraiment, de fait je venais de m’élancer sur une distance de 42,195km pour la première fois. Quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres d’endurance jusqu’à l’arrivée. Pendant toute la première moitié du parcours, je me suis sentie parfaitement à ma place et à mon propre rythme parmi les autres coureurs et la foule venue nombreuse, j’entendais mon nom crié par des personnes que je ne connaissais pas, aussi n’avais-je pas le droit d’arrêter sous peine de sentir la déception dans le regard d’inconnus, miroir de mon propre désarroi. Une fois passé le cap du semi-marathon, chaque kilomètre était franchi comme un nouveau record personnel, je n’avais jamais couru aussi longtemps, ni autant, ni ainsi soutenue. Pourtant, le seuil psychologique de mes propres limites étant passé, il m’a bien semblé basculer de l’effort vers une envie de réconfort pour avoir pris le départ de cette course et participer pour de vrai à l’événement pour moi le plus exceptionnel et fou de l’année en cours. J’ai donc décéléré sans en faire un enjeu d’abandon, je restais dans la course et, pire que tout, je n’avais pas envie d’arriver déjà et que tout s’arrête, comme si la vie finissait aussi là-bas. J’ai couru tant que j’ai pu jusqu’au 30e kilomètre, puis j’ai alterné marche et petit trot, plus je m’arrêtais et plus les muscles endoloris se manifestaient, mais j’ai continué à avancer encore. Jamais kilomètre précédent les 195 derniers mètres ne m’a paru aussi insupportablement long.

Comme si cela n’était pas assez de franchir la ligne d’arrivée de mon premier marathon, j’avais prévu de traverser le Rhin pour me remettre de l’épreuve et me rendre sur les lieux de mon enfance, visiter la tombe de ma grand-mère et profiter d’un séjour dans l’auberge où nous avions nos habitudes de petites françaises, régalées par la cuisine généreuse des Reinholdt. A l’occasion de la réservation de ma chambre, je leur ai envoyé un roman par mail. Je ne savais pas encore à l’époque de mon premier marathon qu’il m’importerait tellement de présenter à la Lorelei la grande magicienne au pouvoir plus puissant que celui de toute sirène. Contrairement au premier, j’ai couru mon deuxième marathon sans profiter un seul instant du moment, dès le départ l’élan et le souffle m’ont manqué, je n’avais pas ma place et l’envie n’y était plus de participer, courir et profiter de l’effort collectif pour me stimuler, j’étais arrivée au bout de ma vie sitôt partis les coureurs de mon peloton, épuisée comme si j’avais tout donné et pas moyen d’arrêter l’engrenage sinon en abandonnant l’idée même de rester en vie. C’est dans cet état, triste et défaite, que je suis arrivée le premier soir chez la magicienne dont je ne soupçonnais pas la grandeur, parce que je n’avais fait que la croiser une première fois pour remarquer la couleur de son jean et la deuxième fois pour lui claquer une bise sur sa joue mouillée, tout au plus pouvais-je deviner que j’aurais l’occasion de la rencontrer pour de vrai. Et c’est ce qui est arrivé. Elle m’a refait. En l’espace d’une soirée, j’ai ressuscité, par magie. Si je n’ai couru que deux marathons, j’ai fait davantage de rencontres avec plus ou moins de chance sur la ligne d’arrivée, plus ou moins l’envie d’arriver à la ligne et passer à autre chose. Une fois franchie la ligne d’arrivée de mon premier marathon, cela n’était plus à faire. C’est ce qui a tout changé, je pouvais passer à autre chose, ouvrir encore et toujours plus le champ des possibles et le faire dans une confiance retrouvée puisque j’avais franchi ma propre limite.  Je ne sais pas si le prochain marathon que j’envisage de courir sera aussi le dernier parce que celui où j’aurais pris le maximum de plaisir et que je l’aurais couru sans un quelconque enjeu. Il faut avoir franchi la ligne pour apprécier le parcours, parfois. Je n’avais pas conscience en courant mon premier marathon de parcourir une distance de 42,195km, j’ai couru 42 fois un kilomètre, chaque fois jusqu’au prochain, puis celui d’après encore. Rien ne sert de vouloir maîtriser. Je n’ai jamais su non plus si la prochaine rencontre serait enfin la bonne personne. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai plus voulu savoir, j’ai lâché prise, j’ai laissé faire la vie. Je ne pensais plus rencontrer qui que ce soit, je me laissais simplement porter par le hasard et la vie, et il a fallu que dans ce contexte de vague à l’âme non seulement je rencontre une magicienne, mais aussi que la rencontre en vrai se réalise le jour de mes 42 ans et 195 jours. Ce hasard là de la vie.

Crédit photo : Christine Marquaire

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