Je n’avais qu’une idée en sortant de l’hôpital, retrouver la vie, l’animation d’une ville. L’idée de passer la prochaine nuit dans le foyer de ma grand-mère décédée m’était insupportable. J’ai décidé de regagner Cologne illico pour retrouver ma cousine le soir même, nous n’avons pas parlé du décès, notre conversation a porté sur la relation à nos chères mères, une forme de deuil à faire aussi, sous une autre forme. J’ai raconté ma surprise en apprenant que ma grand-mère avait déchiré le livret de famille, dans certaines famille on se déchire, dans d’autres on se contente du livret. Je ne m’en sortais peut-être pas aussi mal que cela ?

J’aurais voulu raconter à ma grand-mère que dans le restaurant thaïlandais où nous dînions au bord du Rhin, « Frühlingsrolle » était traduit dans notre menu par « roulette de printemps ». Elle aurait adoré. Souvent, lorsqu’un incident sans gravité particulière ni autre enjeu survenait, elle s’exclamait d’un air faussement dramatique « Rien ne va plus !». Sans doute imaginait-elle que nous autres Français utilisions cette expression à tout bout de champ et surtout pour exprimer notre sacro-sainte insatisfaction le plus sérieusement du monde. Mais d’autres fois, le même incident pouvait déclencher chez elle des larmes hystériques, une scène de drame, l’incompréhension. Rien n’allait plus ce soir, je prenais sur moi, je parlais peu. Envie de crier.

La vie ne continue pas. Elle nous rattrape en cours de route et  nous projette dans un ailleurs. Il a plu les deux jours suivants sur Cologne. La cathédrale, le « Dom », semblait inconsolable. Puis le ciel rhénan a commencé à se dégager péniblement, et ma mère est arrivée. Je l’ai retrouvée au foyer, en pleine conversation avec une femme pasteur, vêtue de noir, taciturne. Quelques photos et autres bouts de papiers étaient étalés sur la table, ma grand-mère aimait griffonner des citations, elle en avait des tiroirs entiers remplis. L’échange entre ma mère et la femme pasteur était sur le point de se conclure, cette dernière nous a tendu sa carte de visite en précisant : « Ne vous étonnez pas en lisant cette carte que je vienne en aide aux âmes en peine, certaines personnes sont effondrées au point qu’en apprenant la mort d’un proche, elles en oublient d’avaler leur dîner ou même une gorgée d’eau ». Nous n’avions sans doute pas l’air, ni ma mère ni moi-même, effondrées et désemparées ainsi qu’il aurait convenu de l’être alors. La femme pasteur m’a rappelé ma grand-mère dans ses pires moments d’abattement, au mieux de sa forme elle se serait mise à préparer le dîner et c’est ce que nous avons fait sitôt le porte fermée sur la représentante du deuil sur terre. Une fois un soupir de soulagement poussé, nous avons ouvert une petite bouteille de Sekt, laissée au frais pour une grande occasion. J’ai servi deux coupes et nous avons orné la table sur la terrasse de la plus belle nappe dénichée dans les placards. Au moment de trinquer, ma mère s’est étouffée en constatant que la vue donnait sur les pompes funèbres, où se trouvait ce soir le corps de feu ma grand-mère. Je l’ai imaginée jubiler de ce tour de force avec lequel l’ironie de la vie s’était jouée de nous.

Une réflexion sur “La poésie des petits pas #6

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