J’en avais rêvé de cette vie à deux, au sein d’un tout qui me dépasserait pour faire place à toujours plus de place encore, un espace illimité d’intimité, d’ouverture, de partage, un nous. Cela avait commencé par une rencontre, un rapprochement et des discussions, beaucoup d’échanges, parfois une tension dans laquelle je voyais apparaître tout l’enjeu d’une relation qui devait être au moins à la hauteur de ses espérances et des miennes, voire tellement mieux. Si elle avait été ma première rencontre, c’est avec elle assurément que j’aurais voulu faire toutes les erreurs, les faux-pas qui participent aussi au tracé et remettant le chemin à l’endroit. Mais voilà, j’ai voulu qu’elle soit ma dernière rencontre, celle avant laquelle les pires erreurs ont été commises, celles qu’on ne refera plus parce qu’on les appréhende, on sait les prévenir, c’est d’ailleurs parce qu’on les sent si bien arriver, que le drame éclate comme un faux départ alors qu’il ne s’est rien passé, sinon un puissant effet d’annonce, une menace qui rit de nous. Avec elle, j’ai passé en revue tous mes travers, fait l’inventaire de mes incorrigibles défauts, revu à la baisse le chemin parcouru pour donner la part belle à la route qu’il reste à construire. Et j’ai suivi la ligne en me riant de la menace, j’ai accepté de perdre pour continuer à avancer. Perdre la face pour sauver le Nord. Garder l’aiguille dirigée sur notre cap et croire en nous. Nous avons été sur le point tant de fois. Sur le point de défaire. Cet abysse nous a façonnées. Le confinement nous a rattrapées dans notre première saison, nous venions de passer notre premier week-end ensemble, la dernière occasion de partir un peu ailleurs, comme par hasard. Rien, jamais rien n’avait relevé du hasard entre nous, tout faisait sens, ou plutôt chaque événement, tous ces petits faits qui émaillaient notre affinité réciproque, nous les investissions en sens pour que l’histoire se tienne et ressemble à quelque chose car à la fin il reste la beauté. Et puis les chats sont arrivés. Après trois semaines de confinement, dont la première avec eux et deux semaines loin de nos réflexes félins pour profiter d’une vie à deux, donc loin d’eux. Bien sûr, ils me manquaient, mais je savais aussi qu’elle n’aimait pas vraiment les chats, trop de poils. Evidemment, je pouvais faire sans eux le temps qu’il fallait, seulement le confinement semblait se prolonger toujours plus à mesure qu’on se projetait dans l’après. Et forcément, il a question d’aller les chercher pour qu’on soit tous ensemble dans cette attente. Tous, c’est-à-dire les chats les enfants et nous, ce n’était pas prévu comme cela, en tout cas pas aussi tôt et je n’ai pas su quoi en penser sinon que la vie pourrait ne plus être pareille après le confinement à ce qu’elle avait été jusqu’ici, avec ses rites, sa solitude, mais vraiment. Le printemps ne nous a pas attendu pour s’installer, le soleil s’est invité par la fenêtre, toujours plus matinal, les oiseaux nous ont rappelé que pendant d’interminables mois ils s’étaient tus, enfin la chaleur a explosé pour qu’on ouvre nos horizons vers un après plus conscient d’avoir le bonheur de profiter encore de ce jouissif changement de saisons. Encore. Nous sommes allées avec les enfants acheter de quoi accueillir les chats, l’arbre à chat qu’ils n’ont jamais eu chez moi et la litière la moins inappropriée pour le dire facilement, à peu près. Puis nous sommes allées chercher les chats sans les enfants, logistique de base, pour tester. Bien sûr, il a fallu les capturer, évidemment ils ont opposé résistance comme ils ont pu, forcément j’ai stressé comme si j’étais à leur place et que l’idée n’était jamais venue de moi. Ils sont arrivés le soir, ont passé leur première nuit enfermés dans la cuisine et me l’ont fait payer toute la journée. Moi qui aime vraiment mes chats, ils m’embarrassaient tant à présent. C’est comme si j’étais prise en flagrant délit de célibat aux habitudes endurcies et que je devais soudain justifier tous ces manquements à une éducation féline, le savoir-vivre, la base. Jamais auparavant, je ne les avais entendu miauler autant, réclamer à ce point, tout depuis le partage de la couette jusqu’à l’agrandissement du bac à litière en passant par le droit de grimper sur le canapé et entrer dans toutes les chambres, détériorer le tapis si moelleux et sortir courir avec nous pour échapper à ce confinement nouveau, à croire que cela n’avait pas été leur mode de vie jusqu’ici, le confinement, la distance de l’autre, la fuite, leur philosophie. Tous leurs instincts s’étaient concertés d’un coup d’un seul pour faire éclater enfin la vérité, ils m’avaient toujours échappé, je leur avais toujours appartenu, ils me tenaient et tentaient de me faire plier pour retrouver leur sacro-sainte tranquillité qui n’était plus la mienne depuis.

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