Tandis que je prenais enfin soin de ne pas accentuer plus encore la fracture de fatigue, j’ai fait la rencontre d’une chorale. D’une manière générale, dans la vie de tous les jours, j’aurais davantage tendance à me situer plutôt côté public, j’observe plutôt que je ne participe. Je n’ai jamais aimé être sollicitée pour un jeu, j’ai une tendance beaucoup plus rare que la moyenne des gens à prendre la parole, j’apprécie d’autant ces personnes qui initient l’action. Il paraît que pour chanter, il faut apprendre à crier, oui crier à tue-tête, alors pensez-vous ! Souvent, j’ai préféré écouter les autres me raconter le récit de leurs histoires, réelles ou pas, pire j’étais persuadée au fil des récits d’être la seule personne ici-bas à n’avoir pas d’histoire. Du temps de ma grand-mère, c’est-à dire lorsque la possibilité de retourner en enfance chez elle à Noël existait encore, du moins encore un peu, je me croyais privée de toute histoire. J’écoutais tous ces récits d’autres que moi et me projetais presque avec indécence et avidité. Puis vint ce jour où j’ai entendu la femme pasteur lire devant l’assemblée des proches de ma grand-mère l’éloge funéraire pour lequel la représentante de l’église était venue récolter quelques anecdotes auprès de ma mère, je n’ai pas pu ne pas vouloir rectifier cet amas de bêtises mises bout à bout pour évoquer non pas le personnage fantasque et espiègle qu’était ma grand-mère, mais servir le discours dogmatique des dangers de l’âme loin de l’église. C’est ainsi que j’ai commencé à raconter les Noëls et leur invariable et sacro-saint rituel, depuis les dernières courses le matin jusqu’au concert intime précédent l’ouverture des cadeaux, en passant par la soupe aux lentilles revigorante au déjeuner, mon moment préféré. Dans chacun de ces instants, il y avait de la grâce sinon divine du moins ineffable, et du sacré, et tous nous étions acteurs consentants et bienveillants autour de ce bonheur éphémère peut-être mais palpable et bien présent, physique autant qu’émotionnel, réel et donc renouvelable. Unité de temps, celui des préparatifs de Noël, unité de lieu, la maison d’enfance de ma mère, et unité d’action : l’ouverture des cadeaux, tous costumés à la perfection dans les mêmes rôles. Je cherche la clé du bonheur et la cherchant, je sens que celui-ci n’était pas si parfait bien sûr, il y a les fissures où s’insèrent les grimaces de la comédie, attentes déçues, déceptions voilées. Enfin, je n’ai plus été capable du tout de supporter le sempiternel masque de cette mascarade, et le personnage est tombé dans toute sa folie, ma béquille avec, moi et mes idéaux à terre. L’un après l’autre, je me suis défait des sempiternels repères que l’on ne prend plus le temps de repérer, ces fâcheuses habitudes qui nous habitent plus que nous ne les créons sciemment, peu à peu j’ai repoussé la limite de l’inconfort jusqu’à ne plus vouloir entendre ni le froid ni la faim ou la fatigue, sans m’en apercevoir je suis devenue mon fantôme, pareille à une ombre, les choses s’accélérant une fois installée une logique, la transformation a fini par m’échapper, je n’ai plus rien maîtrisé, pas même le rien. C’est à partir de ce rien que mon histoire a débuté.

 J’ai continué à raconter les Noëls et leur invariable et sacro-saint rituel, mais autrement, mon récit évoluait à mesure que je le déclinais, selon le rythme et les fluctuations de la mémoire. Mon histoire a commencé à se mêler à celle d’autres personnes auprès desquelles il m’est devenu à nouveau simple de prendre la parole et certaines décisions aussi, comme avec Natalie à qui je me suis confiée avec une facilité toute naturelle. J’avais voix au chapitre, pire je me suis appliquée dans le récit de mes aventures à travestir ce rien dont je viens en exploit. Ma toute première foulée de course née de la simple accélération d’un pas de marche fut racontée comme l’envol vers une liberté inédite, celle d’aller chercher ailleurs ce qui n’était pas venu à moi ici, je ne pouvais pas savoir que quelqu’un allait m’apprendre un jour à voler. Et mon tout premier son chanté émis avec hésitation à partir d’un son parlé donna lieu à une logorrhée sur le bonheur ineffable d’appartenir à un pupitre et de reconnaître dans l’harmonie d’une chorale la présence en chacun de quelque chose de grand et de beau comme l’humanité. Au stade comme à la chorale, j’ai appris cette chose banale et fondamentale qu’est la répétition. Faire la même chose tous les jours et s’apercevoir un jour qu’on le fait autrement. Faire les choses par cœur, littéralement. Comme lorsque je veux tout savoir de la magicienne. C’est au mois de juin, à peu près au moment de la fête de la musique, que la cheffe de choeur a demandé à ses choristes parmi lesquelles une amie, si certaines connaissaient des volontaires pour gonfler le pupitre des altos trop fluet pour assurer le prochain concert prévu. Je suis arrivée à ma première répétition en avance, j’ai attendu sagement que la cheffe arrive, et la consigne m’a été donné de faire semblant de chanter au début, pour voir si je pouvais suivre. Si d’emblée je voulais chanter, et que j’étais sûre de chanter juste, libre à moi de voler. Je me suis assise au sein du pupitre des altos et j’ai écouté les choristes chanter ma voix, comme lorsque j’écoutais les autres avant me raconter les histoires que j’aurais voulu vivre.  Je n’aurais su dire objectivement si ce que j’entendais était beau, sans doute quelqu’un d’extérieur serait entré et aurait parlé d’une sacrée cacophonie, cela me procurait des frissons, je m’imaginais fusionner avec la lame de fond et me fondre dans la vague suave des graves. La chorale est moins le lieu pour se faire entendre que pour apprendre à écouter l’autre, surtout pour entendre sa propre voix à l’écoute de celles des autres. Je m’amusais de la démultiplication des répétitions au sein d’une même répétition, ce moment où la cheffe est obligée de lever la voix pour faire régner à nouveau le silence après l’exécution d’un morceau, suivi tout de suite par un flot de tergiversations sur telle note et la difficulté sur ce rythme, chaque choriste avait son mot à dire sur ce qu’il venait de se passer entre nous, et c’était fou. Il y avait, derrière l’exécution le mieux possible d’un morceau de musique, l’envie partagée de trouver sa respiration dans ce monde où il existe autant de partitions que de choristes.

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