Dodéca si et seulement syllabes #85

le canal est banal
et la Seine est si pleine
Paris a pris une ride
ainsi vide de toi
j’ai les larmes qui s’alarment
au passage des nuages
ils me regardent en coin
ils me disent que t’es loin
le courant d’air bien sûr
n’est au courant de rien
il ignore ma blessure
j’aimerais voir la Loire
j’ai aimé dans l’espoir
disparaître t’apparaître

Photo : Marc Chagall, 1921 (il a alors 34 ans).

Dodéca si et seulement syllabes #84

costard cravate et pinceau à la main je porte le costume en théorie mais sans ta main pas de modernité

pas de lendemains démultipliés sans ton regard en biais pour me moquer et me faire taire par ton point à la ligne

tu défais un à un les nœuds en moi et le trait file il danse sur le papier une musique du silence en aparté

Photo : Vassily Kandinsky peignant « Courbe dominante », 1936.

Dodéca si et seulement syllabes #83

la lumière sur ma table 
c’était pour dire merci
je ne sais pas faire autrement que par l’image
je ne savais pas être autrement qu’enflammée
tu le sais tu m’as vue m’a voulue et m’a lue 
merci pour ça sans quoi rien ne serait
sans toi
rien n’aurait été ni automne
merci à toi 
d’avoir promené ton printemps dans mes saisons
de fracture en lecture 
j’ai trouvé l’écriture
dans tes mots entre les lignes dans tes mains aussi
un peu comme si j’avais cherché une harmonie
aussi loin que possible oh oui loin tu étais
pour être sûre qu’avec elle tu apparaisses
toi
que j’ai lue vue voulue
désirée dévorée
comment faire aujourd’hui pour marcher 
sans tomber
j’ai les ailes certes un peu froissées
mais depuis toi
je sais voler 
je volerai
encore à toi
par la pensée 

Photo : Joan Miro, « Francesc d'Assis», 1975.

Dodéca si et seulement syllabes #82

pour me porter bonheur j’enlève sur le chemin 
tous les cailloux 
et de mes pieds 
les lourds souliers 
je m’abandonne à la légèreté de l’air 
et me fais coccinelle
le temps d’une émergence
j’attire à moi le premier rayon de soleil
et m’enivre de la dernière goutte de rosée
quelque chose vient de m’apparaître à la surface
comme une inspiration
portée par elle je suis
une lumière sur ma table la chance qui me sourit

Photo : Joan Miro, « Coccinelles », 1960.

Dodéca si et seulement syllabes #81

dans ce territoire inhabité ma maison 
n’a pas de toit 
ni mur 
aucun jardin autour
c’est ainsi que tu me l’as dessinée
sans clé
et sans adresse
et pourtant j’y habite
depuis que dans cette jungle qu’est le monde tu crées
des lianes qui nous relient 
entre assoiffés
de sens
une forêt foisonnante sans y poser le pied
pour cause
tout n’est que figuré
l’élan prospère
d’un arbre à un autre et tant que ce mouvement 
maintient en vie
ce lien avec les autres
pourquoi
vouloir tout saborder en donnant plus aux uns
ma maison est la tienne
j’habite
ton univers
nous nous enrichissons à vue d’œil toi et moi

Photo : Aki Kuroda, « Cosmojungle House », 2003.

Dodéca si et seulement syllabes #80

une fois ne suffit pas mille fois parfois non plus
mais plus souvent peut-être 
tenter une deuxième fois
est la seule occasion d’essayer autrement
je reprends la feuille blanche et pars à l’opposé
mon trait dessine une fleur
qui ne ressemble à rien
qui ressemble à ce qui n’existe pas encore
l’instant d’après elle vit je lui donne un surnom
et la couds sur ma veste
pour qu’elle respire dehors
un nouvel oxygène parvient à mon esprit

Photo : Amélie Joos devant ses dessins, exposés au 43 rue de Montmorency, Paris 3e.

Dodéca si et seulement syllabes #79

le matin n’a plus de secret en apparence
le réveil est un art de l’anticipation
je crois toujours maîtriser l’outil
quelle surprise
de voir s’échapper ces rêves rebelles de mon lit
et l’étirement sensoriel phénoménal 
auquel je me contorsionne 
le corps étriqué
à dérouler les volutes de mon esprit 
donne une image incomplète de la cathédrale
construite en une nuit 
de spirales et d’hélices

Photo : Aki Kuroda, « Cosmos », 2018 (vernissage ce soir au 43, rue de Montmorency, Paris 3e).

Dodéca si et seulement syllabes #78

viens 
on joue et je promets de ne pas gagner
tu cours je te rattrape 
et tu deviens le chat
te voilà dotée de sept vie me permets-tu
je reprends les cartes et pour fêter la première
je t’offre un anniversaire 
on a dix-sept ans
comme moi aujourd’hui un peu plus tard que prévu
souffle les bougies et fais un vœu je souris
pourvu que dans la deuxième et troisième vie
ton cœur s’ouvre tes poumons s’inspirent
ton âme s’envole
toujours sur tes pieds promis tu retomberas 
entendre ta respiration comme cette fois-là
puis ta voix la fois d’après deux vies entières
à tout se raconter nous dire rire 
pour de vrai
te rencontrer enfin après combien de vies
combien d’envies en vérité de reviens-y
et te revoir dans une dernière vie 
pour durer
je m’étourdis
tu m’as touchée 
c’est moi le chat

Photo : Alberto Giacometti, « Le chat », 1951.

Dodéca si et seulement syllabes #77

la pluie pianote sur l’étang sa musique d’attente
sa douce mélodie remonte à la surface 
et fait sens dans le vent 
sans autre direction
assis au dernier rang le ciel reste plongé
dans le noir pour mieux écouter tomber les notes
comme dans ces ralentis
où l’on oublie sa vie
et sur la terre des odeurs d’arbre et d’herbe fraîche
parsèment l’esprit d’une inspiration printanière
pourtant à peine crédible
l’air a de la mémoire
il fait beau aujourd’hui à regarder dehors
d’une beauté délavée un peu comme dans l’après
je ne cueille pas de fleur
j’en ai plein dans le cœur 

Photo : Shiro Kasamatsu, "Soir de pluie sur l'étang de Shinobazu", 1938.

Dodéca si et seulement syllabes #76

ton prénom signifie ma détermination
ton nom s’immisce ici 
mon imagination
mange un ange à midi divin fut le festin
festif est ce destin il fait feu de mon choix
ma croix sur le chemin se porte toujours bien
m’emporte toujours loin la nuit l’amour le jour
l’amant du jour me suit sa main réchauffe le cœur
l’hiver est sauf chérie 
je sors en boule de neige
j’essors j’enroule j’abrège les dires des lendemains
et dire que mes deux mains récitent ce soir encore 
ce corps et mon espoir d’un ciel en sept couleurs
l’ancêtre du bonheur serait-ce dans ton regard
hasard d’une éclaircie la promesse du soleil
ta chaleur ton sommeil
semblent me dire merci
semble-t-il un sourire m’aura sauvé la vie

Photo : Amélie Joos, « Liebst du mich », 2017.