Direction Etoile #5

Une randonnée, deux sorties vélo et trois footings pour découvrir la beauté du Luberon, sortir de l’hiver et renouer avec des températures printanières qui font du bien partout. Mon corps et ma motivation étaient engourdis par le froid givrant au point que mon esprit engourdi ne réalisait pas la veille du départ quelle chance se profilait de pouvoir s’échapper un peu de la capitale sous couvre-feu et de la routine remplie de contraintes. Il faisait moins trois degrés lorsque je suis sortie dimanche matin le vélo à la main, comment peut-on être canadien et supporter un quotidien fait de températures négatives et de nuit précoce pendant des mois sans rechercher les premiers signes du printemps, j’imagine que dans ce contexte chaque sourire, le moindre lien humain réchauffe le cœur et la tête au centuple, la cohésion sociale doit prendre le pas sur le plaisir ici maintenant. Depuis l’église de Clignancourt, les chants religieux s’envolent dans le ciel livide, jamais je n’avais entendu raisonner la petite chapelle si tôt le matin et j’en suis émue. Quand la beauté enthousiasme, c’est tout l’environnement qui s’en trouve métamorphosé et de fait, je remarque à présent la quiétude de ma rue, animée seulement par le restaurant italien repris récemment et dont les travaux sont sur le point de finir. Au moment de partir, j’ai envie de faire un signe au coupe de siciliens pour leur souhaiter bon courage pour les derniers préparatifs dans l’attente de tester ce lieu qui m’est cher parce que je l’ai connu café puis lounge bar et restaurant italien pour la deuxième fois, j’ai bon espoir d’adopter un nouveau repère dans ce quartier que j’ai hâte de retrouver. Joigny, Aloxe-Corton, Chardonnay, Saulieu, Vonnas, Roanne, Valence, les lieux sacrés. La Nationale 7 n’a rien à envier à l’Autoroute du Soleil, elle reste la route mythique des vacances depuis que les parisiens ont eu le droit de descendre prendre le soleil à Menton. Ce soleil justement, si réconfortant au départ de Paris, s’est éclipsé une fois que les destinations d’Avignon puis de Cavaillon apparaissent, il s’en va donner de l’espoir ailleurs et la fin de trajet se déroule sous l’œil du Mont Ventoux et des cèdres dressés. Les cèdres sont l’emblème du Lubéron, ils façonnent son paysage et érigent sa fierté, leur taille en haut du massif montagneux m’impressionne, j’avais déjà gravi les quatre kilomètres depuis la départementale qui mène à Bonnieux jusqu’à la Route des Cèdres, mais c’était il y a presque quatre décennies et je n’ai pas le souvenir de ce raide sentier. La brume est omniprésente sur toute la montée, le Luberon était à peine dégagé depuis la maison de mes parents, on en distingue à peine le sommet mais les prévisions annoncent un ciel dégagé pour le déjeuner et il ne pleut pas, seule la rosée du matin qui perle depuis les branches permettent de se rafraîchir pendant une heure d’ascension entre les pierres et les feuilles qui changent d’identité à mesure que le ciel se rapproche enfin. C’est une fois arrivé sur la Route des Cèdres que la brume se dissipe doucement pour faire apparaître un lieu magique et envouté, le soleil chauffe, le ciel se dégage d’un coup. D’un côté la route mène à Ménerbes et de l’autre à Bonnieux, ce dernier village se dessine rapidement depuis les hauteurs du massif, avec son église en bas et celle en haut du rocher, de nombreux sentiers proposent de rejoindre par le haut ce joli point perché. Je me souviens de nos périples en voiture avec mes parents pour visiter tous les villages du coin et admirer les belles maisons construites sur la départementale et sur les petites routes bordées de bories dont je me suis toujours demandée combien de temps il avait fallu pour poser une à une ces pierres si parfaitement alignées pour protéger les mas.

Genre #3.2.1

Et lorsque je rentre essoufflée et satisfaite, je me sens vidée et prête à construire quelque chose de différent sur cette nouvelle base épurée, comme une case départ dont je ne sais pas encore qu’elle deviendra une obsession à chaque étape, après chaque coup, chaque blessure. L’épuisement devient le seuil d’une possibilité d’éveil à autre chose, forcément plus beau, d’abord il faut en finir avec la grande fatigue, aller au bout de cette lassitude à rester la même, pour ensuite pouvoir appréhender les distances à parcourir et évaluer les forces nécessaires. Toutes les longueurs sont à revoir, les formes dans leurs acceptions les plus larges et banales, à commencer par la coupe de cheveux pour les tirer en arrière et voir les traits du visage se creuser jour après jour, il ne me vient pas à l’idée à ce moment encore de les couper court, d’abord je veux les tenir attachés pour faire apparaître une identité derrière cette chevelure, comme si j’étais l’arbre à découvrir derrière la confuse forêt que je n’aurais pas oser pénétrer. Ensuite, je mesure tous les jours combien mon vieux jogging du temps de mon adolescence ne me va plus, il flotte un peu plus à chaque nouvelle sortie, peut-être finirais-je par le perdre tout entier et ainsi retarder le plus possible mon entrée dans le monde adulte puisque je ne sais pas encore sous quelle identité je dois l’appréhender ni à travers quelle apparence me présenter pour trouver ma place dans un monde dont j’envisage les catégories avec méfiance.

Genre #2.2.1

Tu n’as jamais vu tes faiblesses comme un trait féminin, tu as une faiblesse pour le masculin en toi qui ne te pousse pas vers une force démesurée, plutôt une certaine tendance à la mesure, oui comme une articulation qui te permettrait d’appréhender ton penchant pour les extrêmes. C’est ton masculin à toi, lié à ton côté féminin, et tous deux te nourrissent plus que tout cliché. Ta force nait des vases communicants incessants entre le masculin et le féminin à tout propos, et tu te plais à imaginer un monde où il en serait ainsi en chacun, entre les gens, naturellement. Pourquoi le genre devrait-il composer une identité plutôt que l’ouverture à soi. A tout son soi. Depuis la connaissance intime de ses faiblesses, l’acceptation de celles en face, l’admiration de cette connaissance peut-être davantage que celle pour la force qui divise tout. Tu mises sur ton souffle, tu t’entraînes à l’endurance pour gagner en profondeur, pour tenir, parce que la vie t’a appris à éprouver certains épisodes d’asphyxie, apprendre à respirer donc. Bien sûr le masculin voudrait te pousser à gagner en coffre et te faire entendre, hurler plus fort et tu es tentée parce que la satisfaction est immédiate, tu aimerais en imposer là tout de suite. Mais patience, l’ouverture à soi est une formation qui prend du temps, tout le temps de la vie, tu es ton pire ennemi dans la lutte mais aussi ton meilleur allié dans la victoire qui t’appartient et tu la partages car elle concerne tous ceux qui avec toi forment la grande chorale de la Vie.

Direction Etoile #4

Parfois, le 31 n’est pas là où on l’attend, ni le jour ni le mois ni les conditions expectées. Souvent le 31 est le jour qui se démarque du restant du mois et plus rarement le 31 est la somme de tous les jours précédents celui-ci pour parvenir à construire une promesse. Tout était prêt pour que le dimanche 31 soit la conclusion parfaite à ce mois de janvier et en même temps je n’avais rien prévu de particulier pour que ce jour soit différent, sinon que j’avais avancé à petits pas et posé une pierre chaque jour, matin midi et soir. Contrairement au mois de décembre, je n’ai pas disparu, je n’en ai même pas eu envie, je me suis accrochée au moment où il n’y avait plus aucune branche pour le faire, où le tronc menaçait d’être scié, les racines déracinées, l’arbre oublié de la mémoire terrestre ; mon cœur écœuré n’a pas seulement continué à battre, il s’est débattu pour s’en sortir. A force de ne pas aller au bout des choses, les choses finissent par se lasser de vous, même le parcours d’échauffement sur une ligne droite de 3km ne voulait plus me voir courir et poussait tous les feux à passer au rouge pour m’empêcher de poursuivre et ainsi me renvoyer au souvenir de la blessure et du retour à la case départ, tellement humiliant. Dimanche, j’ai pu courir trois fois cette distance sans avoir à envisager d’abandonner, cela ne m’était pas arrivée depuis des mois entiers, plusieurs confinements successifs, une éternité qui prenait fin parce que j’ai décidé de m’accrocher à la branche arrachée. Si je la revoyais – pas la branche mais celle dont il est question sans en faire un sujet -, c’était pour aller au bout de tout ce qui n’avait pas été dit encore, ou toujours pas assez. Alors je l’ai revue. C’était comme de renouer avec l’arbre de la vie que j’avais entouré de mes bras ce matin de novembre givrant au Danemark, je me suis sentie ressourcée, reliée à nouveau à mes racines, ou pour le dire autrement connectée à celle que je suis quand je me sens plutôt très bien avec le reste du monde et que je peux enfin m’étirer, toucher le ciel pour y balayer les pensées tristes et m’allonger de tout mon long, sereine.

Genre #1.2.1

Le masculin défonce la norme rassurante, il s’impose et pousse le féminin à fuir mais pas trop loin parce que sans elle, il n’existe pas non plus, elle apprend à composer avec ce double élan. Le féminin tente une approche subtile et à force d’observer encore et rester toujours en retrait, la manœuvre échoue et tous les plans de séduction s’effondrent par manque de confiance, forcément le masculin s’en mêle et attise la colère, elle sent souffler fort un vent de rébellion. Et puis le masculin suggère au féminin de s’affirmer un peu plus en s’inspirant de sa virilité, la moue faisant elle se fait couper les cheveux plus court, à la garçonne comme on dit si bien, et les traits de son visage s’en trouvent plus dessinés, elle pourrait presque se prendre à les contourner d’un rien de maquillage, une touche de féminité à la Jeanne Moreau dans Nikita. Elle allonge le pas et le féminin invite le masculin à adoucir sa marche militaire en cadence, au rythme des regards lancés ici et là, à l’affût d’une nouvelle image qu’elle voudrait inspirer, un regard plus ferme et moins fuyant, une démarche plus assurée, des gestes moins évasifs parce qu’il n’y aurait plus d’hésitation entre deux bords mais une harmonie improvisée entre sa brutale envie d’exploser à tout instant et cette sempiternelle tendance à devoir disparaître. Alors elle tâtonne et teste les pistes qui la mène d’une extrémité de sa personnalité à l’autre, un Grand Huit depuis les profondeurs de la mélancolie auquel le masculin refuse de se laisser aller jusqu’à la superficialité d’une crânerie qui ferait honte au féminin si elle ne commençait à bien connaître en elle cet autre qui remet en cause l’intention véritable de ses propres élans. Je suis féminin moi aussi, dit le masculin en bombant la poitrine, et le féminin part d’un éclat de rire tonitruant, je suis masculin moi aussi, dit le féminin en lui claquant l’épaule avec force. Et elle repart d’un pas leste, fière de pouvoir porter sa faiblesse et ses doutes en bandoulière.

Direction Etoile #3

Béatrice Adnot. Depuis quand n’avais-je pas prononcé son nom et pourtant je pense à elle chaque fois que je descends dans ma rue et que je lève les yeux vers son balcon. C’était à l’époque où notre petit restaurant italien était un troquet qui n’était même pas devenu encore le Tralali, lieu de convivialité dans tout le quartier, c’était encore La Isla. Les lieux eux aussi traversent des transitions de genre indispensables à leur bien-être, qu’il est passionnant de suivre sur une décennie entière, ce qui était le cas de Béa comme de moi puisque nous étions voisines, nous nous sommes rencontrés dans ce troquet. Tous mes souvenirs de cette époque reviennent lorsque j’évoque sur une idée subite le nom de Béa, j’ai l’impression d’être en train de discuter avec Virginie Despentes et je sais que mon interlocutrice ne peut que connaître ma voisine, de fait elle était sa marraine dans ce monde si spécial de la production de musique, mon intuition était juste. Je suis toute retournée, rencontrer quelqu’un qui a connu Béa, il faut que je la rencontre. On parle bien de la même personnalité extraordinaire, excentrique dans ses habits orange, lunettes vertes et chapeau, touchante au moment de se confier, et très raleuse. J’ai appris son décès le jour où je courrais le marathon de Paris, c’était un dimanche et Reda, le patron du Tralali, m’a appelé, impossible d’envisager son absence dans ma rue. Béa rentrait souvent tard de ses soirées et passait au troquet pour danser les pieds nus avec Annie, la rouquine et la bonde, je me sentais si bien entourée ces soirs de fête, souvent je la croisais aussi qui commentait ses achats ou m’emmenait découvrir un lieu. Lorsque la voix d’une habituée de notre troquet nous insupportait, nous avions la même réaction, il était si facile de rire de tout avec elle, et surtout de soi-même, elle s’en prenait souvent aux autres à qui son style ne plaisait pas, quelque part elle aimait ne pas plaire. Mais pour la plupart des gens, Béa restait la voisine qu’il fallait absolument croiser dans la journée parce qu’elle donnait une pêche incomparable et recevait tout ce qu’on avait sur le cœur et à fleur de peau, une générosité et une humanité qui m’inspirent encore. Incroyable d’avoir cet échange avec cette nouvelle Despentes de quartier qui me raconte le dernier hommage rendue à la productrice à La Timbale, rendez-vous est pris là-bas. Moi qui rêvait de visiter le village de La Goutte d’Or, mon vœu se réalisera peut-être. Toute la journée, je sens la présence de Béa, lorsque ce jour-là le GPS de ma montre se remet miraculeusement à marcher et que je trace à nouveau des cœurs dans le quartier de Clignancourt, ou que j’obtiens en cinq minutes le saint document pour aller nager, j’ai un ange au ciel qui veille sur moi et me rend la vie plus douce en cette journée, un ange qui me conforte joliment dans la direction que prend mon cœur à chaque instant.

Direction Etoile #2

Quand saveurs et valeurs se marient, alors ce sont les plus belles histoires que l’on écrit. Ces histoires précédentes que je fais défiler dans l’autre direction lorsque je veux prendre mon élan pour cette fois-ci aller décrocher la lune, d’un seul coup et sans retour. Le réveil matinal avec ma marathonienne préférée pour l’accompagner à l’aéroport en passant par la porte de La Chapelle et de l’autre côté de la ligne 2, la ligne des amoureux, ces petits bouis-bouis indiens parmi lequel ce havre de saveurs qui m’a emportée loin. Pareil pour les échoppes de Belleville auxquelles je n’aurais jamais prêté attention sans le conseil avisé ce mon amatrice préférée des bonnes choses, toujours la même et à l’affût des meilleurs plans sur Paris, elle m’initie et me donne envie de partager le Clean. A Belleville aussi, la piscine Nakache où se déroule l’entraînement du samedi et deux stations plus loin ma nageuse préférée qui m’accompagne pour ma première séance en eau libre, l’excitation qui me noue le thorax lorsque je m’enfonce dans le lac en riant. Plus loin, ma trésorière préférée qui m’encourage à présider l’association qui enchante mon cœur et fait battre ce chœur de femmes au sein duquel je me sens vibrer, toujours. Père Lachaise, ce trajet que je fais par une sublime nuit d’été après avoir parlé pendant des heures, sans voir le temps s’écouler ni la lumière décliner, l’impression d’être saisie. Ces souvenirs qui me réchauffent lorsque je marche sous la pluie dans mes jolis villages. Marcher et finir un beau jour par provoquer l’histoire parfaite, l’histoire faite pour moi, je continue à marcher au moment où une tempête de neige recouvre le quartier de blanc. J’entre en terrain vierge et j’ai des étoiles de neige plein les yeux lorsque j’arrive plus tôt que prévu dans le village des Abbesses que j’avais quelque peu délaissé jusqu’alors, j’ai eu le temps de courir et m’étirer, douter de tout et faire les courses, j’arrive détendue. Ou plutôt j’en suis encore à arriver lorsqu’elle m’appelle, donc elle existe, elle sera là, elle était déjà cet espoir, présence en creux, de finir ma semaine d’anniversaire par un feu d’artifice et je ne me suis pas trompée lorsque j’avance vers elle rue Lepic, magique. Est-ce la tempête qui me rend hilare ou bien cette impression qui me fige au moment où je reconnais une magicienne, je retire ma capuche et mon masque comme pour me mettre à nu et mieux la dévisager, ce n’est plus à l’extérieur que sévit la tempête et d’ailleurs je ne sais même plus s’il neige encore et s’il faut monter ou descendre la rue au moment où nous posons sur la table libre d’une terrasse chauffée face à un buffet. J’aurais voulu inventer la même scène digne de ces téléfilms de Noël qui passent l’après-midi et que personne ne regarde mais dont tout le monde connaît l’existence au cas où, je n’aurais pas pu faire mieux et je serais à nouveau passée devant ce bistrot mythique sans qu’il ne m’inspire rien d’autre que l’admiration pour sa devanture, La Mascotte. 1889 sa date d’inauguration, un accueil drôle et chaleureux qui met en appétit pour tout.

Direction Etoile #1

Combien de fois ai-je emprunté ce même trajet et jamais je n’avais encore remarqué qu’une ligne verte conduisait directement de chez moi à chez ma sœur, pareille à celle tracée la veille du marathon et qui permet de respecter la distance des 42,195km. Depuis Barbès, la direction Nation me mène sur une succession de repères qui s’enfilent comme les perles de nacre sur un collier, l’adresse du meilleur restaurant indien dans le quartier de La Chapelle, les rendez-vous savoureux à La Rotonde et mes cinémas préférés sur les quais de Seine et de Loire, les séances de Gestalt et le lieu incontournable pour déguster une soupe pho à Belleville, la station de métro de ma nageuse préférée et ensuite la station de métro de ma trésorière préférée, puis celle d’Elsa dans une autre vie et celle encore de ma marraine le temps d’explorer mon identité d’abstinente 90 jours. Les dénominateurs communs et ces infimes détails dans le glissement subtil vers l’autre, d’un côté ce que je vais répéter dans ma quête incessante de l’histoire qui va marcher à partir de ce que j’ai retenu des précédentes, faits et gestes ou encore échec et expérience, et toute la magie qui va apparaître cette fois-là où la répétition bascule, de l’autre côté. J’ai tendance, si deux mois se succèdent avec les jours qui tombent à la même date, surtout avec un 1er jour du mois qui initie la semaine, à en comparer les événements. C’est exactement ce que j’ai fait pour rapprocher les deux week-end si semblables que cela devait cacher quelque chose, comme un cadre planté qu’il me fallait reconnaitre pour appréhender l’inconnu, être à l’affut de la nouveauté et y déceler le merveilleux. Ce week-end-là, à nouveau je déjeunais entre sœurs et je recevais des cadeaux, pour mon anniversaire cette fois, et j’amenais toujours de quoi boire et des fruits en dessert, mieux choisis et dont je me suis davantage régalée parce que j’avais envie de rester pour prolonger la discussion, continuer à être fêtée et profiter de la promenade sur le retour. Je me souviens de la légèreté de cette balade sur le terre-plein du boulevard de la Villette qui suit la ligne 2 et sur lequel est tracé une ligne verte pour suivre un parcours de la santé qui m’amuse, je me mets en scène, je prends des photos, Barbès m’attend là-bas. Direction Etoile, tout reste à explorer et c’est vers cette destination que j’entends voler. Le lendemain de ce premier déjeuner entre sœurs, ma balade une première fois annulée pour cause de tempête de neige me mène par les boulevards des Maréchaux au-delà de la porte de Clichy vers laquelle je cours tous les midis à la rencontre du soleil au-dessus de l’Arc de Triomphe, il est à son zénith comme j’aimerais l’être moi peut-être un jour. Le lendemain de ce nouveau déjeuner, c’est la tempête de neige et j’imagine que la balade sera annulée. Non seulement il n’en est rien mais nous nous retrouvons plus tôt que prévu et au chaud. Combien de fois suis-je passée par ici. J’ai pris la bonne direction.

Clignancourt #29

Et si, à force d’écrire des histoires et d’en chercher le fil conducteur comme pour éclairer le cours de sa propre vie, on finissait un beau jour par provoquer l’histoire parfaite ? J’entends par parfaite non pas l’histoire qui finirait bien, mais l’histoire faite pour moi. Je crois aux dénominateurs communs et aux répétitions, ainsi qu’aux infinis détails dans le changement, ce subtil glissement vers quelque chose de nouveau qui s’immisce dans l’incessant retour des mêmes événements, mais pas tout à fait, autrement, pire mieux. Passer les faits et gestes au tamis pour distiller parmi la réalité grossière ce qui fait sens. Distinguer entre ce que je vois et ce que je veux voir au nom de ce à quoi je veux croire, faire fi des expériences passées pour m’ouvrir à ce qui vient quitte à prendre un risque, celui de perdre mes repères et me perdre moi-même dans cet autre qui porte l’histoire que je veux écrire, une partie de cette histoire unique et magique que je cherche à écrire alors qu’il faudrait peut-être commencer par lâcher-prise là-dessus et vivre ce qui vient.

Genre #3.1.3

Une envie, celle de connaître mon désir pour découvrir ce que j’aime, savoir ainsi qui je suis. Qui je suis, ce que j’aime et après quoi je cours tout ce temps où je n’aime pas ce que je suis, c’est ce que je découvre à vingt ans dans la course à pied sans même l’avoir décidé vraiment. Un soir, j’enfile un jogging et une paire de baskets usées pour aller faire le tour de la Marne par le pont de Bry jusqu’à Neuilly-Plaisance puis retour au Perreux-sur-Marne, c’était ça où je finissais suffoquée devant une copie dont je n’arrive pas à noircir la page, crise de panique. Ma première crise de panique du jour au lendemain, ce que je suis je n’aime pas parce que je suis incapable de m’identifier à tout ce qu’on veut que je sois et je ne suis rien d’autre que ça, à croire que je n’ai aucune idée de ce que je veux devenir, une coquille vide, la page blanche, pire même, aucun retour envisageable vers ce qu’on attendait de moi, je rejette tout en bloc. Me voici donc face à du vide à remplir, un néant dont la bouche béante s’ouvre face à moi dans toute son immonde largeur, moi qui suis incapable de la moindre réaction sinon de trembler de tout mon corps, mon cœur s’est désagrégé sur place, l’air ne parvient pas à mes poumons, je ne sais plus comment respirer, pire encore car au seuil de ma nouvelle vie le pire est à venir, le pire est avenir, je ne sais pas que le vide ne se remplit pas, qu’il faut le traverser. J’écoute Queen, tous les titres de l’album dans le même ordre tous les soirs, je ne suis pas au même repère géographique pour chacun des titres, sortie après sortie, j’ai beau emprunter le même parcours jamais le chemin n’est le même, l’état d’esprit non plus je constate cela aussi.