Comme au premier jour, courir comme au premier jour, sauf qu’au premier jour de la vie, nous ne courons pas encore, nous ne marcherons pas avant quelques mois, nous naissons. Que faisons-nous si bien ce premier jour de la naissance dont nous ne retrouvons plus le naturel et la facilité tous les autres jours que la vie nous mettra sur le chemin, respirer et crier. Crier comme au premier jour, revenir à ce hurlement primaire au moment où l’oxygène entre dans les poumons et que nous sortons de cette zone de confort et de sécurité, qui sait si j’ai la moindre chance de percer le secret de la magie du premier jour en m’initiant au cri primaire. On m’a tellement dit que crier ne se faisait pas, courir en prenant ses jambes à son cou comme le font les enfants en poussant un hurlement, tout cela qui nous rapproche d’un réflexe enfoui mais présent et naturel en nous, tout cela passe après l’enfance pour des accès de folie, pourtant tout pousse à hurler et fuir à l’autre bout, ailleurs, pour trouver un endroit où respirer. Cet endroit lointain ne connaîtrait pas l’ombre d’un doute ni le moindre soupçon d’obscurité, l’idée même des ténèbres y serait étrangère, il suffirait de fermer les yeux pour trouver le repos de la nuit. Cet endroit où tout n’est encore que lumière, j’ai voulu l’envisager sur l’île.

Nous nous étions retrouvées, après avoir traversé de multiples états et de  nombreuses couleurs qui puisaient toutes leur source dans le sol volcanique de l’île, jusqu’à son extrémité méridionale, une partie plutôt abrupte avec pour issue l’océan qui se dégageait face à nous à perte de vue, plus rien d’autre des kilomètres à la ronde sinon la possibilité de reculer et revenir sur nos pas, avoir perdu notre temps. Nous avons trouvé un café en bout de piste, particulièrement bien aménagé en plein no-mans land, j’y serais restée des heures ne serait-ce que pour ne pas me rendre à l’évidence, notre avenir attendait derrière nous, il faudrait ensuite rebrousser chemin. Le prochain continent était invisible à l’horizon, tout s’arrêtait ici, au moins un temps. Face à tant de beauté, après des heures et des jours de marche passés à admirer, guetter et écouter, durant ces instants incessants d’étonnement et de ravissement, j’avais pris conscience de ce qui me tourmentait depuis le début et que je n’avais pas ressenti depuis des années et des relations avec d’autres personnes que la grande magicienne, le sentiment insidieux de peur qui me traversait à l’idée de la perdre. Tous les matins à nouveau, je m’étais surprise en train de la regarder comme pour la dernière fois et mon cœur se nouait dans ma poitrine sans raison apparente aucune, j’aurais pu faire comme si de rien n’était et continuer à donner le change pour ne pas créer un malaise plus grand encore, mais l’équilibre était bel et bien rompu à ce jour. Seules les couleurs décuplées pouvaient me consoler un peu, et aussi ce sentiment de n’être plus tout à fait sur Terre, mais bien exilée sur la Lune, loin des autres, loin d’elle. Cela permettait de justifier une certaine forme de distance qui s’était installée, je ne cherchais plus de vains sujets de conversations et m’installais dans le silence. Une fois posées dans ce café, avec la vue sur l’infini et le soleil sur nos visages, je la regardais en admirant les jolies couleurs de son visage détendu et souriant. Elle avait pris une teinte hâlée et rien dans son regard ne justifiait mon inquiétude croissante, rien ne rassurait non plus ma peur de la perdre, sinon sa présence ici maintenant, à la même table que moi et avec la même envie de se poser un instant après cette traversée d’un paysage aussi lunaire. J’ai bu la bière que nous nous sommes commandée comme si ce fut la première que je buvais de toute ma vie, avec l’envie de profiter de chaque gorgée comme si c’était la dernière. Je redoutais de ne plus rien avoir à dire, plus jamais, les paysages lunaires se passent de tout commentaire, c’est bien connu.

 

Une réflexion sur “A vol d’alto #2

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