„Freudig wie ein Held zum siegen.“
Friedrich Schiller, An die Freude

 

Dernier jour sur l’île. J’ai aligné 47km de course à pied cette semaine, au virage près la même distance que la semaine précédente, sans pour le coup l’avoir calculée un traitre instant. En partant pour la dernière course, mon téléphone était complètement chargé et à mon retour, j’ai remarqué à mon grand désarroi que mon câble avait définitivement lâché, je n’avais plus aucun moyen de rester en contact avec le reste du monde sinon en utilisant un ordinateur qui ne m’est pas familier. L’addiction fait son apparition à chacune de mes habitudes, dès lors que celles-ci se trouve frustrées comme lorsque mon portable se décharge jusqu’à ne plus s’allumer, m’empêchant ainsi de rester connectée. L’addiction à la connexion, comme s’il s’agissait d’un lien véritable, comme si j’allais manquer quelque chose d’essentiel en n’étant plus connectée à un appareil. Nous sommes dimanche, la veille du 15 août, et je ne pourrai pas remplacer le câble avant mardi, jour de mon départ pour Mykonos. Je sens un vent de panique m’envahir. Il y avait de quoi s’inquiéter en effet, ma vie tient à un câble en plastique. La partie centrale de ce dernier avait fait l’objet de mordillements répétitifs de la part de mes chats, une manière sans doute pour eux, à la manière d’une bombe à retardement, de me les rappeler à mon bon souvenir à quelques jours de mon retour, le compte à rebours est lancé. Je me sens observée comme s’il s’agissait d’une mise à l’épreuve, l’ultime et la plus dure, et dont l’enjeu est de surmonter le manque et l’attente. Si j’y parviens, je suis autorisée à quitter l’île.

Venir à bout des démangeaisons du manque et de l’attente insatiable. La destinataire des cartes postales me raconte l’histoire qu’elle vit avec celle qui l’a rejetée pour mieux revenir vers elle un an après, elles sont parties ensemble en week-end. Une mise à l’épreuve, il faut en venir à bout de cette relation. Entre elles, les névroses semblent incompatibles, la rupture est proche. Je reconnais chez mon interlocutrice les doutes et le malaise, je reste témoin, présente, intéressée, disponible et consciente d’être tout cela et rien de plus dans cette histoire. Elle m’avait prévenue de ses dysfonctionnements, plusieurs fois même, j’ai fait sourde oreille pour mieux continuer à la chercher et surtout, je ne l’ai pas prévenue moi-même de ma dépendance. Il était hors de question pour elle de sortir avec une dépendante, si tant est que je l’étais réellement, elle me l’avait dit et répété, c’est la raison pour laquelle je l’ai laissée jouer avec mes sentiments. Pour cette raison et aussi parce que sans elle, jamais je n’aurais mis les pieds dans le rétablissement, je lui dois mon premier pas dans ma nouvelle vie d’abstinence et de liberté.

J’ai couru tous les jours sauf un matin où le trajet en voiture pour gagner l’autre bout de l’île et la plage de sable blanc et chaud a remplacé ma sacro-sainte sortie. J’ai manqué une séance de relecture par pure flemme et parce que j’arrivais au terme d’un récit difficile, dont je ne maîtrisais pas les tenants et encore moins les aboutissants, comme d’habitude. Il fallait que je lâche prise pour laisser les choses suivre leur propre cours et laisser l’inspiration reprendre la main, plutôt que l’inverse. La destinataire des cartes postales m’a assurée que nous pourrions nous voir le jour de mon retour, cette annonce m’a mise dans un état d’excitation semblable à celui que j’ai connu, pour d’autres raisons, le jour de notre première rencontre au marché d’Aligre.

Le jour de notre rencontre, elle m’a rattrapée sur le trottoir d’en face, où elle s’était réfugiée elle-même pour mieux guetter mon arrivée. Je ne l’ai pas embrassée, non pas que je n’en ai pas eu envie, au contraire j’ai trouvé en face de moi le sourire et l’ouverture dans ce visage très avenants, j’en ai ressenti un immense soulagement qui s’est transformé en un éclat de rire. L’instant d’avant je m’échappais, la seconde suivante je fusionnais. Mon sourire faisait écho au sien tandis que j’attendais la suite. Sans doute l’incohérence de mon comportement ne lui avait pas échappé mais elle faisait mine de ne pas s’en être rendue compte, elle riait de me voir interloquée de la sorte et je riais de plus belle, notre hilarité en disait long sur la récente tension, maintenant que l’enjeu du rendez-vous était désamorcé. Il pouvait ne rien advenir de cette rencontre, dont nous avons profité en discutant pendant plusieurs heures et sans voir le temps passer. Elle m’a raccompagnée jusqu’au métro, nous sommes arrivées devant la station, nous ne parlions plus. Le malaise était palpable. J’avais encore sa dernière réflexion à l’esprit, « voilà, on s’est vues », elle semblait dater de quelques heures déjà. À mon tour, j’ai lancé une réflexion qui aurait tout aussi bien pu tomber dans une bouche d’égout, « j’en ai déjà trop fait ». Le nombre de phrases insensées qu’on est capable de sortir au moment où il est simplement question de passer à l’action, ou pas. Je peux imaginer que dans son message crypté, il était question de savoir si oui ou non, on s’était plu, et que le mieux visait à exprimer l’idée selon laquelle j’avais provoqué a rencontre et qu’elle devait assumer la suite, si suite il devait y avoir. Ma missive a du lui parvenir cette fois-ci, un miracle au milieu de tant de complications, car elle s’est approchée de moi et a pris l’initiative de ce premier baiser tant désiré. Sa manière à elle de ne pas fermer les yeux comme pour mieux garder le contrôle, même dans ce genre de situation. L’art de maîtriser le sujet, de le savoir, tout en gardant cet air farouche jusqu’au dernier moment, une timidité qui ne dit pas son nom pour ne pas rompre le charme.

Je suis restée  des journées entières sur l’île à regarder dans le port les bateaux accoster puis repartir à une cadence millimétrée. Je les entendais s’annoncer chaque jour à la même heure, mais aucun message et surtout aucun passager en arrivée ne me concernait personnellement. J’avais simplement conscience du temps écoulé au fil des programmes télévisés et des arrivées portuaires. Les passagers arrivaient et partaient, mon humeur ne variait pas. Les pèlerins débarquaient par hordes entières, tandis qu’ailleurs dans le monde on distribuait les médailles des Jeux Olympiques.

Elle a reçu la première des trois cartes postales que j’ai envoyée depuis mon île, celle qui montre la basilique depuis une vue aérienne, le lieu de la vierge Marie vers lequel convergeront tous les pèlerins à l’occasion de la célébration du 15 août. C’est ce que je raconte sur la carte postale, je partage avec sa destinataire le goût du sacré. La carte a mis une semaine pour lui parvenir, mon humeur n’avait pas varié. Elle m’a envoyé un message pour m’indiquer que rarement carte postale lui avait fait autant plaisir. J’étais ravie comme si elle m’avait annoncé qu’elle me rejoignait par le prochain ferry, ce qui n’était pas le cas bien sûr. Tout au plus pouvais-je attendre de ses nouvelles. Attendre et se détendre, attendre de n’avoir plus rien à attendre.
Se détendre, ne plus rien attendre, rester dans le moment et s’y enfoncer jusqu’au cou, disparaître pour les autres et refaire surface à soi-même. Et dans l’attente de cette détente, manger des salades à la fêta et aux câpres, cueillir des figues au bord de la route et caresser des félins qui s’arrêtent sur mon passage, courir et écrire, tous les matins et toujours plus loin, plus loin et plus longtemps, creuser approfondir compléter corriger rectifier effacer et laisser filer le temps.

Laisser filer les autres et la tentation. Et crier. Crier le manque et l’absence, les brûlures de la frustration, la tristesse amère des abandons, crier les aspirations à un peu de douceur et beaucoup de bienveillance. Crier passionnément, à la folie.

Tendre vers la détente et s’y attendre, s’y attendre tellement qu’enfin elle apparaît, évidente et pleinement entendue.

S’y laisser aller.

Plage de Panormos. L’été où j’ai enterré ma grand-mère allemande, les championnats mondiaux d’athlétisme qui se déroulaient à Berlin ont vu la consécration d’un coureur jamaïcain dans la discipline du 100 mètres, un athlète d’un genre nouveau. A chaque époque ses héros. Les grecs anciens ont connu Achille et son talon défaillant, un peu celui que je ramène régulièrement chez mon cordonnier pour une remise à niveau, Hercule dont j’ai l’impression d’accomplir au réveil les douze travaux, ou encore Ulysse et son périlleux voyage, et pourquoi pas Pénélope dont la patience reste exemplaire à mes yeux pour avoir attendu son époux durant dix longues années sans succomber aux avances des prétendants qui avaient envahi sa maison. A l’unanimité, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain en plein effort. Dans les entretiens qu’il donnera par la suite aux journalistes, ce nouveau héros expliquera que cette même détente était à l’origine même de sa victoire et que sans elle jamais il n’aurait inscrit son record dans l’Histoire du Stade. Je garde en mémoire son sourire éclatant en fin de course, celui que j’aime imaginer aux héros grecs, gorgé d’humanité comme le concentré de soleil dans un fruit mûr.

Lentement, j’émerge, je suis étendue sur la plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais plus comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis éveillée, bel et bien en vie. J’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune.

Je n’ai pas forcément envie de décrocher la lune, il faut la laisser briller pour tout le monde, parce que cela fait plaisir à tout le monde de voir briller la lune. Si déjà j’avais touché quelqu’un sur cette terre, ne serait qu’une seule et unique personne, ce serait un sacré commencement.

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