Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. C’est ce qui m’a décidé à partir découvrir l’Amérique du Sud, Montevideo et Buenos Aires, depuis quelques temps j’hésitais à partir seule, je me suis retrouvée presque au pied du mur. Au moment où j’ai touché le fond un étage plus bas, j’ai saisi cette occasion d’aller voir ailleurs si j’y étais, le plus loin possible pour être certaine de trouver l’autre plus différent et étranger, inconnu et intriguant, le plus fou et étonnant possible et peut-être m’oublier en lui. J’ai toujours fait ainsi, ou plutôt je n’ai jamais pu faire autrement que de l’envoyer elle que je suis à la rencontre de cet autre que j’aimerais être et que je devine en creux là au fond de moi, à travers des aspirations non assumées et un élan silencieux, que j’écoute à défaut de me faire entendre parce que je sens bien que je n’ai pas trouvé la bonne direction, la façon d’exprimer. La première fois, je me suis exilée à Cologne et j’ai arpenté les rues en partant de la cathédrale pour m’éloigner de plus en plus et revenir vers elle le soir par les bords du Rhin, tous les jours je déambulais comme un zombi en traversant les trois marchés de Noël en guise de points d’ancrage dans ma déperdition, là les gens s’arrêtaient et je faisais mine d’en faire autant pour avoir l’air vivante le temps d’un arrêt sur image, le besoin de fuir restait plus fort. Un besoin inavoué de sentir la fatigue, le froid et la faim s’emparer de moi jusqu’à l’insupportable pour pouvoir je ne sais comment – il me fallait trouver ça -, renaître autrement. Dans l’hiver 1995, je m’exerçais dans l’exil à une mutation pour trouver le vrai sens à tout ça. Vingt ans plus tard j’arpentais les rues de Montevideo au lendemain des attentats du Bataclan. La trouille au ventre, comme la plupart des personnes autour de moi, j’avais pris l’attaque contre moi et je ne voyais plus aucun sens à un rien dans ce monde après cet acte de barbarie, et je ne me sentais toujours pas aussi solide pour affronter la peur, l’autre et les possibilités. Alors j’ai trouvé dans le ciel d’Uruguay cette liberté de voir plus et de prendre du recul, l’horizon était là-bas pareil à nul autre sur Terre, je m’y réfugie encore souvent par la pensée. Partout où je suis allée me chercher ailleurs, j’ai commencé par changer mes habitudes pour faire autrement, ici en laissant le temps au temps pour traverser la peur, là en prenant conscience à chaque instant de la chance de profiter d’une liberté que je n’avais même pas eu besoin de conquérir moi-même, celle de sortir et rencontrer et m’exprimer, devenir qui je suis. De toutes ces terres d’exil, depuis les bords du Rhin ou du Rio, en passant par la baie de Tinos et jusqu’aux centres-villes débordantes d’hystéries collectives et d’histoires individuelle, j’ai rapporté un peu de ce qui me singularise et beaucoup de ce qui me rapproche des autres en moi, de leurs espoirs et de nos traumatismes, de notre force et de la pluralité des voix qui voulaient s’exprimer depuis le puzzle des expériences à poursuivre ici, librement, maintenant.

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