Ce n’est pas non plus comme si nous n’avions jamais de la vie chevauché ensemble. Depuis les vignobles champenois jusqu’au Berry de George Sand en passant par les bords de la Marne, les sentiers de la campagne française ont accueilli nos premières marches et animé mon enthousiasme pour ces longues heures de bonheur passées à m’extasier de tous mes sens. Des forêts entières nous ont laissé pénétrer le secret de leur majesté, des passerelles nous ont frayé des chemins insoupçonnés, des cours d’eau nous ont suivi à la trace et cessaient de murmurer sitôt que nous nous retournions pour surveiller la surface plane, faussement lisse. Le soleil dansait entre les arbres, les branches balayaient nos cheveux et sa main venait parfois frôler la main, ou alors elle se retournait sans prévenir et m’embrassait dans la foulée, folie. J’ai vu la grande magicienne imiter le tintamarre d’une fanfare en plein défilé estival, brassant l’air de ses baguettes et foulant le sol de mille pas guidés au rythme strict et cadencé, le moment d’après elle était une biche apparue soudainement à la faveur d’une brise silencieuse et il ne fallait surtout pas effrayer la frêle silhouette au risque de rompre le charme. Je l’ai entendue attirer mon attention sur l’air grave que j’avais l’instant d’avant en marchant. Jamais je ne l’ai surprise en train de m’observer et encore moins n’ai-je croisé son regard en la guettant comme toujours du coin de l’œil avant d’imprimer mes instantanés en mon faible  intérieur pour y décortiquer le geste de sa main dans les cheveux, le sens d’un soupir, trois fois rien, l’attente investie dans un silence qui plane ou le sifflement d’une mélodie indélébile. Parfois, la nature reprenait ses droits et nous rappelait à l’ordre, un coup de vent ou la chute d’une branche à notre passage, une envolée d’oiseaux sauvages, il en fallait peu pour que nous nous concentrions à nouveau sur le spectacle de paysages où dessiner rêves, vies et projets. Pendant des semaines, toutes mes pensées ont convergé vers ce voyage avec elle sur notre ile, nous y étions à présent et il était temps de nous trouver un lieu ouvert en cette veillée de Noël pour nous restaurer avant d’attaquer le lendemain la première journée de randonnée prévue. Lorsque nous croyons laisser les choses en arrière, celles-ci ont tendance à nous rattraper à la manière d’un clin d’œil glissé entre deux sages conseils, non pas pour insister sur la sagesse mais plutôt pour envelopper l’instant d’une intention précieuse et le graver comme marquant. Il a fallu que nous nous installions au restaurant de « La Abuela », chez la grand-mère, et que je me retrouve en plein Noël avec ma grand-mère aux fourneaux et mon grand-père en train de faire le pitre et l’aller-retour entre la table et la cuisine où cohabitaient le chaos et la joie. Les gestes du grand-père sont hésitants, je me surprends à ne pas m’agacer face à notre serveur qui déploie des efforts pour satisfaire notre appétit, et la grand-mère se démène seule, rien n’a changé depuis mon enfance, rien sinon que la tortilla est devenue la spécialité de Noël et que je m’imagine présenter en fin de repas à ma grand-mère cette autre grande magicienne. L’été où j’ai enterré ma grand-mère se déroulaient les mondiaux d’athlétisme à Berlin, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain, nouveau détenteur du record sur 100m, et qui expliquera que cette détente est à l’origine de son succès. J’ai rêvé de cette capacité inouïe au moment où le monde entier a les yeux braqué sur son héros, à pouvoir donner le meilleur de soi le plus simplement du monde, ce talent à s’extraire des attentes extérieures et de la pression immense pour se centrer sur l’effort et le plaisir. J’envie la force d’abstraction comme si elle permettait aux pensées de converger sans peser et qu’il était possible d’aller décrocher la lune sans ressentir de trop l’attraction vers les éléments présents autour de soi au moment de s’élancer, justement pour pouvoir s’élancer légèrement. Au lieu de cela, souvent le soleil m’éblouit et la terre au contraire me ramène aux choses, abruptement et sans équivoque, entre les deux nait le vertige de l’hésitation, l’ombre du doute.  L’instant d’avant, je rêve, celui d’après je me réveille sur une île, la mer menace de monter. Le vertige se déverse en vagues par milliers, qui envahissent le confort des habitations et la tranquillité du sommeil, pareil à une obsession dont on se débarrasserait à condition d’avoir trouvé un substitut, une idée fixe plus puissante et captivante encore, la chute par exemple. Pire que tout, la chute. La voilà qui s’immisce dans tout mon corps et cherche à peser à travers tous les tissus qu’elle découvre sur son passage pour les faire gonfler et m’empêcher de tout mouvement. Je titube, observée, et me rattrape, je trébuche et tombe. Je succombe. Lentement, j’émerge, je suis étendue sur une plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais pas comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis bien réveillée, j’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune et faire plaisir à quelqu’un que je serais allée chercher ici-bas, sur terre.

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