Un dimanche sur une île est un jour comme un autre, baignade matinale, messe ou pas. Disons que ce dimanche 8 août eut été un jour ordinaire sur Tinos si mon père n’avait reçu de l’une de ses sœurs un appel tôt le matin l’informant que sa mère, ma grand-mère française, avait sombré dans le coma. C’eut pu être un jour particulier, où le sable se serait évaporé et la mer retirée, sauf qu’il n’en fut rien. Je n’ai pas vu mon père ne s’effondrer, mort d’inquiétude, et ma mère ne s’est pas organisée autrement. Elle a préparé le café en notant qu’il faudrait acheter des filtres, de son côté il a avalé sa tartine de pain en grondant le chien qui ce matin, pour une raison inconnue, ne voulait pas avaler le morceau que d’ordinaire il engloutissait sans même le mâcher. Je m’imaginais qu’une fois retrouvés leurs esprits somme toute égarés, mes parents décideraient de notre départ vers Paris, pour nous recueillir sur le lit de mort de ma grand-mère, cette fois je ne serais pas toute seule à affronter à nouveau pareille situation. Il n’en fut rien. Mes parents sont partis promener le chien et je me suis retrouvée seule face au dilemme de savoir si je devais préparer mes affaires ou vider mon sac. Je suis montée dans ma chambre récupérer le cahier d’écriture, je suis descendue m’installer sur la terrasse à l’ombre, dans ma tête c’était le grand huit. Je me suis mise à raconter, l’atterrissage de l’avion, Mykonos, dans les faits je venais à l’instant d’atterrir.

Je n’ai relevé la tête de mon cahier qu’au retour de mes parents, il s’était écoulé près d’une semaine en arrière sur la page, j’étais loin déjà. Je les ai entendu me demander si je venais avec eux à la plage, la plage du matin, celle d’hier et la même que demain matin, j’ai décliné. Pour une fois alors, le chien ne resterait pas seul au moulin, je n’ai pas réagi à cette remarque, j’ai plongé tête baissée dans ma page que je me suis attelée à noircir de toutes mes forces. J’ai nagé à contre-courant vers Barcelone et notre séjour lors duquel Natalie et Elsa, contre toute attente, se sont léguées contre le requin Anne, j’avoue avoir envié plus d’une fois l’insomnie de Natalie comme prétexte pour trouver une âme soeur et un répit aux turpitudes de son cerveau. Que dis-je, j’ai rêvé de ce répit, de cette âme soeur, de ces bras.

J’en étais à découvrir notre appartement barcelonais lorsque mes parents sont apparus sur la terrasse que j’avais investie de mon univers, pour me demander si j’avais préparé la salade. La salade ? Je ne connaissais aucune recette de salade espagnole. La salade grecque, tu n’as pas préparé la salade grecque ? La salade grecque, non je ne crois pas, non je ne l’ai pas préparée, il me semble que cela n’aurait rimé à rien que je la prépare puisque nous devrions être sur le départ. Rien du tout. Ma mère est allée prendre sa douche pour se débarrasser du sable dont j’appris par l’occasion qu’il ne s’était lui non plus pas évaporé, puis elle s’est mise à confectionner la salade grecque prévue pour le déjeuner, celle d’hier et la même que demain, avec  les mêmes gestes et la même découpe des légumes, tomates, concombre, oignon rouge.

Mes parents se raccrochaient d’autant plus à leur rythme de vie ici, à ce semblant de survie, que la mort les guettait de toute part, depuis la mort de ma grand-mère allemande jusqu’au coma de ma grand-mère française, en passant par le vieillissement du chien à échelle visible. Ma grand-mère française est décédée le dimanche 5 septembre, je l’ai appris par un message de mon père, qui a lui-même eu la décence d’employer le terme « décédé » plutôt que « morte ». Au message de mon père a succédé un appel de ma tante, elle ne savait pas si j’avais été prévenue. Et surtout, elle tenait à me faire savoir à quel point mon père avait fait défaut durant ces dernières semaines, où non seulement les conseils d’un médecin eussent été plus avisés que les approximations médicamenteuses de mes tantes, mais surtout la famille entière savait que ma grand-mère n’attendait pour mourir enfin que de revoir son fils unique. J’abondais dans le sens des reproches qu’exprimait ma tante, d’autant plus que j’avais encore en mémoire ce dimanche passé au moulin dans une ambiance alarmante de tranquillité. Je ne sais pas pourquoi il m’a prit cependant de lui rétorquer que chacun réagissait différemment face à la mort et qu’il fallait peut-être prendre cela en compte, l’indifférence apparente des uns trahissait peut-être une tristesse et un désarroi d’autant plus profonds et plus mal assumés, donc ingérables. Il y eu un silence, l’écho de ma phrase me frappa l’esprit, je ne connaissais pas son origine ni ne mesurais son impact, ma tante soupira et me répondit que j’avais raison, mais qu’elle en voudrait à vie à mon père. Pas moi mais je ne saurais dire pourquoi. Projection.

L’enterrement était fixé pour le vendredi suivant, mon père avait prévu de prendre un avion vers Paris le jeudi et de repartir le samedi pour Tinos, ma mère resterait pour garder le chien. Le vendredi de l’enterrement, j’ai retrouvé ma soeur sur le quai du RER aux Halles. Nous avions écrit un texte le mercredi soir, rempli de souvenirs et d’anecdotes liés à ma grand-mère, chacune avait sa partie à dire, nous répétions sur le trajet en nous demandant quel accueil allait être réservé à mon père. Je repensais au discours du pasteur à l’enterrement de ma grand-mère allemande et à l’interprétation trop facile que l’on pouvait faire d’une vie sans connaître la personne concernée. Nous connaissions bien ma grand-mère française, après tout, c’est elle qui m’avait appris les premiers rudiments de la langue française, je lui rendais hommage d’une certaine façon. C’était une belle journée ensoleillée. Arrivées à l’appartement triste et petit, nous avons appris que c’était l’anniversaire de ma tante le jour même, heureuse coïncidence. J’ai décidé d’aller acheter deux bouteilles de champagne au supermarché du coin, je suppose que ma grand-mère aurait apprécié l’attention, elle qui nous traitait de « vilaine » à la moindre effusion de larme. Mon père est arrivé en dernier, comme prévu il ne fut pas accueilli avec l’enthousiasme que l’on réserva dans les temps anciens à Ulysse lors de son retour sur Ithaque. Mon père tente de faire le pitre et fanfaronne avec son bronzage tandis que nous autres faisons plutôt des têtes d’enterrement, et pour cause. Il y a déjà du monde rassemblé devant l’église, beaucoup plus que pour ma grand-mère allemande, le corbillard est arrivé en même temps que nous, tout le monde s’est tut. Ce fut difficile d’imaginer qu’à l’intérieur du cercueil se trouvait le corps de ma grand-mère avec laquelle je m’étais encore entretenue un mois auparavant et qui me disait l’espoir qu’elle avait de revoir mon père avant de partir rejoindre les défunts dont elle avait l’habitude de parler comme s’ils étaient encore vivants et auraient pu nous entendre. Le prêtre semblait connaître ma grand-mère parfaitement, j’appris qu’elle allait à la messe plusieurs fois par semaine, je savais qu’elle ne manquait jamais d’allumer un cierge pour chacun de ses petits enfants, elle en avait dix tout pile et une relation particulière avec chacun. Les cierges de ma grand-mère française et les pensées qui y étaient liées ont accompagné mon adolescence à l’instar des marches dans la grande maison de ma grand-mère allemande.

Le texte que nous avions écrit avec ma sœur a trouvé écho auprès du public durant la messe, les proches souriaient à l’énonciation de nos anecdotes et semblaient s’y retrouver fidèlement. En sortant, des gens que nous ne connaissions pas nous ont félicitées pour avoir retranscrit la joie de vivre de notre grand-mère. J’étais fière, j’espérais qu’elle le fût aussi, où qu’elle soit.

Une fois de retour dans mon quartier, j’étais soulagée que tout cela soit enfin derrière moi. J »ai appelé Annie pour lui proposer de prendre un café en terrasse, elle a accepté tout de suite. Je lui ai raconté l’enterrement et le champagne, la lecture du texte, l’accueil réservé à mon père et les retrouvailles avec un cousin éloigné que j’ai croisé une seule fois à l’occasion de la fête pour mes dix-huit ans, il avait déjà publié son premier roman, je me souviens encore du titre. Elle m’a écouté jusqu’au bout sans m’interrompre.

Nous sommes montées au Sacré-Cœur et j’y ai allumé un cierge, de moi-même je ne l’aurais jamais fait. J’ai pris le temps de me recueillir, peut-être même ai-je prié, je ne saurais pas dire.  Tout s’emmêlait dans mon esprit, mes sentiments étaient mélangés entre l’admiration que je portais à mes grands-mères et la compassion que je ressentais pour elles deux face à l’absence sur leur lit de mort de l’être qui leur était le plus cher. Je ne pouvais m’empêcher non plus d’éprouver quelque chose comme de l’empathie pour mes parents, absents l’un après l’autre – peut-être devrais-je parler de « mes absents » ?-, ne serait-ce que parce que je cherchais à comprendre ce qui pourrait pousser à faire défaut à ce point et au moment le plus crucial dans la vie d’une personne. Je me suis demandée ce que j’aurais fait à leur place.

Toutes ces questions n’ont trouvé aucune réponse mais j’ai ressenti une forme d’apaisement, favorisé par la présence d’Annie.

En sortant de l’édifice sacré, je me suis rendue compte que je venais d’y mettre les pieds pour la toute première fois.

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