Ma grand-mère disait toujours trois choses, d’abord qu’il suffit d’aller chez le coiffeur pour aller mieux, comme si changer de coupe de cheveux avait un impact certain sur l’humeur et l’état d’esprit, ensuite que la bière n’est rien d’autre que du pain liquide, une manière de s’arranger avec la réalité en l’interprétant de manière à en adoucir en l’exultant ce qui autrement aurait eu tendance à déranger la bonne conscience, enfin que l’amour passe par l’estomac.

Je ressentais comme des papillons qui chatouillaient le mien chaque fois qu’il me prenait l’idée de regarder les photos en accès public, une en particulier me plaisait beaucoup pour le côté esthétique de la pose, elle s’était prise de profil dans les toilettes de ce qui semblait être un train comme on en fait plus, vieux comme sorti des années de l’entre-deux guerres, les murs étaient jaunis et les miroirs brisés s’enfilaient par un jeu de mise en abîme ,habilement exploité dans la mise en scène du cliché qui dévoilait son regard azur et son oreille dégagée dans un reflet, sa nuque et l’inclinaison travaillée de la tête dans un autre, un pousse-au-crime cette vision et son contexte. J’avais envie de la croquer intégralement en retournant inlassablement contempler cette photo, j’en inspectais chaque détail, je cherchais encore ce qui pouvait bien m’avoir échappé de la personnalité de celle dont je ne savais rien, ou si peu. Pourtant, la simple vue d’une photo d’elle suffisait à me faire vriller depuis que j’avais entendu parler de son histoire.

Les saisons se sont succédées comme autant d’obsessions se substituant les unes autx autres et sans qu’il ne se passe absolument rien, un automne un peu monotone, puis un hiver beaucoup plus mordant et enfin le printemps avec son ouverture des possibles avant la folie estivale, la saison des extrêmes. C’était le 29 avril, ce jour tombait un vendredi et j’avais besoin de rafraîchir ma coupe de cheveux, me changer les idées, ou me remplir la tête de promesses, selon. Au moment où le coiffeur m’installe dans le fauteuil pour aller fumer une cigarette dehors pendant un moment interminable, je n’ai pas d’autre choix que de faire face à mon propre reflet et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir, pas plus que je ne supporte  ce que je ressens à l’intérieur de moi, une profonde lassitude, comme un abattement démultiplié depuis la nuit des temps. À ce train là, une nouvelle coupe de cheveux ne suffirait pas, j’avais besoin de franchir une ligne, n’importe laquelle. Et ce fut ce passage à l’acte, que j’avais laissé dans un coin de ma tête, qui fit les frais de mon désœuvrement, j’ai su au moment où je me suis vu le faire, que j’avais attendu de toucher mon fonds, pour la contacter.

A la première pinte, j’ai rédigé le message accompagnant ma demande d’amis, à la deuxième pinte je l’ai fait partir et j’ai commandé la troisième pour oublier ce que j’avais fait, si bien que le lendemain j’étais très surprise de trouver une réponse de sa part à mon réveil, elle demandait si nous nous connaissions. Je n’étais pas bien sûre de savoir qui j’étais moi-même au moment de lire son message. J’ai répondu la vérité, à savoir que nous avions une connaissance en commun, que je me gardais bien de qualifier d’amie, le mal était fait. Elle m’aurait posé la question tôt ou tard, le fait est qu’elle m’avait répondu et que la balle était dans mon camp, je devais me montrer honnête pour ne pas la braquer contre moi. L’idée de cette fameuse connaissance en commun m’était tout sauf favorable, elle me l’a bien fait comprendre. Il a d’abord fallu lui prouver que je n’étais pas l’autre, ensuite que je ne venais pas du tout de sa part, et qu’elle ne me manipulait pas non plus pour cueillir toutes les informations nécessaires à je-ne-sais quel plan machiavélique.

Ensuite, elle m’a demandé de lui donner mon numéro de téléphone pour pouvoir vérifier par elle-même mon identité, ma sincérité et mes intentions. Sur ces dernières et dans ce contexte, je ne me serais jamais montrée insistante. Je n’ai pas même essayé de la faire rire, simplement à dire la vérité et rien que la vérité. Non, je n’étais pas sortie avec l’autre et, qui plus est, je n’étais plus en contact avec elle, j’ai dû le répéter, insister plusieurs fois pour qu’elle l’entende, et encore je ne suis pas certaine qu’elle m’ait cru sur parole. Il n’empêche que j’avais ses coordonnées, son numéro de téléphone figurait à présent dans mon répertoire et je pouvais y apposer son nom, ce prénom qui m’avait paru à la fois si étrange et familier, je me sentais riche de cela et heureuse qu’elle m’ait répondu. Quelle ne fut pas ma joie en constatant le lendemain, dimanche, qu’elle revenait vers moi de son plein gré, certes avant tout pour s’assurer de sa propre sécurité vis-à-vis de mon intrusion, mais non sans une certaine forme d’intérêt intrigué par ma démarche.  Je n’étais, selon ses propres dires, par la seule inconnue à tout savoir de sa vie, je m’en offusquais à peine car, après, nous échangions, elle me sollicitait, j’y étais, je me trouvais là sans y être attendue.

Le lundi matin, l’air de rien, elle me demande conseil pour choisir la nouvelle paire de baskets qu’elle avait prévu d’acheter, elle vient déjà d’écumer une dizaine de magasins de sport en quête de la paire parfaite. Je n’ai pas l’occasion d’aborder un autre sujet tant que ladite paire soit acquise et qu’elle soit certaine d’avoir fait le bon choix, mon avis ne vaut rien, pourtant j’ai l’impression de jouer ma vie sur ce coup. Je commence peut-être à m’attacher à elle, je me mets en quatre pour gagner sa confiance. Nul doute, elle correspond bel et bien à ce que j’avais imaginé mais plus important encore, elle est « clean ».

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