J+3. Le départ de la course avait cinq minutes de retard mais le taxi est arrivé à l’heure prévue devant chez moi, seule particularité notable à cette heure sinon déjà spécialement nocturne, il s’est présenté en marche arrière dans une rue à sens unique, les voyants étaient donc au rouge. J’aurais du me méfier, y voir un signe et rester vigilante, mais je n’ai rien voulu voir du tout. Mon coéquipier n’était pas au rendez-vous mais je ne connaissais pas même son prénom la veille alors que nous sommes partis nous promener vers les quartiers chics d’Athènes, en passant par la relève de la garde devant l’Assemblée, pour finir devant le stade, trop calme. Enfin, j’avais préparé ma tenue, la même que pour le marathon en août, casquette comprise parce que même en novembre le soleil peut taper encore trop fort aux environs de midi. L’heure à laquelle d’ailleurs nous avons trouvé la première terrasse à proximité de l’Acropole, au calme et ensoleillée, le havre parfait pour nous poser et profiter de notre premier déjeuner tous ensemble avant de grimper vers l’Acropole et aller retirer nos dossards autour du Pirée, les premiers coureurs ont commandé une bière au déjeuner, puis les suivants, toute barrière franchie, les avis fusaient, l’abstinence pourquoi pas, mais sans frustration, j’ai commandé. A seulement deux jours du marathon, j’ai commandé ma bière, celle que je m’étais promise sur la ligne d’arrivée, le jour où ma vie retrouverait enfin le cours habituel des choses ordinaires. Tout le monde a commandé une bière autour de moi, j’étais assise au milieu de la tablée, nous étions installés en terrasse, le temps était clément, les serveurs avenants, la vie facile, parfaite. Je me suis laissée portée par l’envie de profiter et le plaisir de partager ce moment exceptionnel en compagnie de gens fantastiques dont je me suis régalée au fil de discussions et d’expériences échangées, nous étions tous conscients de la chance d’être là, ici maintenant. Nous avons marché, beaucoup marché dans une ville dont je découvrais le cœur après plusieurs passages déjà de l’aéroport au port sans réussir à sillonner la cité et ses quartiers, les athéniens discutaient facilement avec nous, de leur marathon et des choses à voir absolument. La fatigue s’était comme envolée alors que le réveil à trois heures du matin après deux heures de sommeil seulement paraissait terriblement loin dans le temps, trois éternités derrière nous, dans une autre vie privée de soleil et de chaleur, ici nous nous ressourcions d’enthousiasme. Grisée par la joie du groupe, je ne pensais plus ni à ma blessure ni au sommeil à rattraper, je me laissais plutôt entraînée par le délire de ce garçon que la bière avait enivrée et qui me faisait rire par ses remarques impertinentes, il m’a finalement proposé de courir ensemble puisque nous partions à deux sas d’intervalles, cela ne paraissait pas compliqué de s’attendre. Rien ne me parait compliqué depuis que le soleil me régénère, je me sens comme protégée par le groupe, je délègue presque aux autres le pouvoir de parvenir à bout de la distance mythique tellement je les sens confiants, je me nourris de leur force à eux et j’oublie ma propre fragilité. J’oublie les séances trop récentes chez l’ostéopathe, j’oublie la correction des semelles et le déséquilibre du bassin, ma tête me semble en déséquilibre elle-même au moment au j’ai déjà bu ma bière de réconfort et visité le stade panathénaïque où les marathoniens franchiront la ligne d’arrivée le lendemain. Sauf qu’il reste à le courir, ce sacro-saint marathon historique.

C’était couru d’avance, comme si j’avais décidé de ne pas le courir et que j’avais déjà tous les prétextes en tête pour ne pas l’avoir couru, sauf que je me retrouve sur la ligne de départ. Depuis le début, je sais que mon sas de départ fait partie des derniers parce que je n’ai pas eu le temps d’indiquer mon dernier temps, celui que j’ai réalisé au marathon en août, je réalise seulement alors à quel point c’est frustrant, je vais devoir slalomer jusqu’à trouver mon rythme, me poser dans ma course, me centrer sur mon effort au lieu de lutter contre les autres. Je cherche mon coéquipier sur le premier kilomètre, il devait m’attendre sur la ligne d’arrivée mais a du avancer, poussé par son propre sas, nous ne nous sommes pas retrouvés parmi les milliers de coureurs que compte chaque sas, ce n’est pas une surprise, j’ai une pensée pour lui. Je continue à doubler et passer à travers la barrière que constitue devant moi les coureurs des autres sas, je passe à côté de plusieurs fauteuils roulants, quel courage d’affronter ce parcours pentu en tractant une autre personne, ils seront particulièrement encouragés sur tout le trajet. Au dixième kilomètre, je commence à me décrisper un peu en me disant que la douleur ne s’est pas encore rappelée à moi, certes je ne suis pas encore à la moitié du parcours mais lors des sorties longues je commençais à peiner au bout d’une heure de course, j’appréhende déjà.

Nous arrivons bientôt à Mati, le village a brûlé le 23 juillet dernier, jour de fête nationale en Grèce, près de cent personnes ont succombé aux flammes en tentant de fuir dans leur voiture, la plupart des survivants ont eu le réflexe de se ruer vers la mer. J’ai séjourné à l’hôtel Ramada le 3 septembre, en raison de la grève historique des ferrys – tout ce qui est grec est historique -, situé en plein coeur du village côtier de Mati, l’hôtel est resté étonnamment intact alors que tout autour le paysage était tristement calciné et sentait encore l’odeur de cendre, j’en avais eu le souffle coupé. Sur le parcours du marathon et à hauteur du village côtier, une haie de villageois nous attend, ils portent tous un t-shirt noir avec la date de la tragédie inscrite et lisible de loin, ils nous applaudissent et nous remercient. J’ai les larmes aux yeux, nous les applaudissons à notre tour. Un peu plus tard, le panneau indiquant la direction de Rafina apparaît, mon port d’attache lorsque j’arrive de l’aéroport et que le ferry m’attend déjà à quai pour m’emmener au petit matin vers l’île de Tinos. Je me souviens d’avoir profité des derniers rayons de soleil sur la terrasse de l’hôtel Avra, sans savoir encore que je resterai à quai une journée de plus. J’étais détendue et heureuse, je me remettais tout juste de mes émotions après la folle semaine des Gays Games et la médaille d’or récoltée au marathon, un étrange mélange de frustration et d’enthousiasme parce que j’aurais voulu faire mieux encore mais les réactions autour de moi m’avaient portée comme sur un nuage. Clairement, je ne ferai pas mieux en terme de temps au marathon d’Athènes, pourquoi alors en avoir pris le départ, sinon pour la destination et pour finaliser une préparation autour d’une belle et dernière sortie longue, la plus longue possible en tout cas, pourvu que je tienne le coup. Les sorties longues manquent à ma préparation, je n’ai pas pu aller au bout des dernières, et pour cause le nerf sciatique bloquait ma jambe gauche et m’obligeait d’un coup à l’arrêt J’envisage une situation similaire au trentième kilomètre, je marcherai alors jusqu’à l’arrivée. Sauf que ce n’st pas du tout ce qui arrive, je sens le fameux nerf se réveiller dans la première côte, aux abords du semi, je peine à continuer au même rythme, je m’essouffle et j’ai très mal. Pile je continue en forçant jusqu’à extinction des forces, face je marche pour souffler un peu. Je me suis à peine posée la question que mon corps a décéléré pour récupérer, je me fais doubler tandis que la douleur à l’arrière de la cuisse devient plus vive au moment de marcher. Je tente de courir à nouveau, je revis une fois de plus la même sempiternelle situation, à savoir qu’il m’est impossible de retrouver le rythme de ma foulée, là où je me sentais au mieux de ma forme en passant le cap du semi et du vingt-cinquième kilomètre au marathon en août, trois mois en arrière. Mais depuis, mon bassin s’est déplacé et résiste à la nouvelle posture.

J’arrive au vingt-cinquième kilomètre la mort dans l’âme. Pile je marche, face je me préserve. Je n’arrive plus à marcher sans boiter, les coureurs abordent la nouvelle côte qui se présente. Pile je grimpe à genoux en priant très fort comme le font les pèlerins qui débarquent le 15 août à Tinos pour se rendre à la basilique de la Sainte Vierge, face je me rappelle m’être entendue dire que si je courrais ce marathon dans mon état, c’était pour ne plus courir ensuite. Ma tête continue à vouloir courir, mon corps a capitulé, je grimace et lutte avec moi-même, la décision à prendre me paraît plus difficile que jamais, je ne me voyais pas abandonner ainsi. Mes larmes se mêlent à la sueur, le soleil tape très fort, ce n’était pas mon jour de marathon et il me faudra deux jours de plus pour comprendre que j’ai fait le bon choix en prenant soin de moi, je ne suis plus celle qui court son premier marathon sur une fracture non encore résorbée. Je suis celle qui veut continuer à courir, quitte à renoncer ce jour à la médaille et à la gloire, par-dessus tout je veux courir le plus longtemps et dans les meilleures conditions possibles. Et c’est sans doute ce que la décision que j’ai eu du mal à prendre et qui s’est finalement imposée à moi au vingt-cinquième kilomètre du marathon d’Athènes m’a permise aujourd’hui, trois jours après l’épreuve, continuer à courir et pourquoi pas un prochain marathon, par exemple celui de Paris prévu le 14 avril 2019, c’est-à dire dans cinq petits mois, tout pile. Faire face.

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