La première fille dont je suis tombée amoureuse était prof de gym et j’avais dix ans. Le club de sports devait employer de jeunes étudiantes elles-mêmes adhérentes et qui se faisaient de l’argent de poche en nous entraînant tous les mercredis et samedis de la semaine. Je me souviens de Christelle et surtout de Karine, parce qu’elle était fan non seulement de la Madonna des années 80’, elle arborait le même look vestimentaire avec les boucles d’oreilles méga gigantesques et le chewing-gum super vulgaire, mais également de Daniel Balavoine. Le jour où ce dernier est décédé dans un accident d’hélicoptère, Karine n’est pas venue nous entraîner, Christelle a raconté qu’elle a appelé chez elle et que sa mère a raconté qu’à la nouvelle de la mort du chanteur elle est allée s’enfermer dans sa chambre en claquant furieusement la porte, plus personne ne l’a revue. Moi, j’avais trouvé en Karine mon héroïne. Je n’étais pas douée pour la gymnastique, on nous appelait même les « sœurs bâton », pourtant j’adorais ces moments où toutes en justaucorps nous alignons nos galipettes plongées et autres roues en série, les spectacles de fin d’année me rendaient fière. Karine me demandait plus ou moins sur le ton de la plaisanterie si mes parents n’envisageaient pas de prendre une nounou en vacances pour être tranquille, je fantasmais à l’idée de partir avec elle en vacances bien sûr. Je n’ai jamais parlé de sa proposition à mes parents, en revanche pendant les longs mois estivaux, j’entretenais une correspondance animée avec elle. Quand je dis « animée », je parle moins de la fréquence de ces échanges de lettres très colorées, que de l’effervescence dans laquelle j’étais tout au long de l’été en attendant l’arrivée du facteur tous les jours à midi, dans notre maison de vacances en Provence. C’était le moment que je préférais de toute la journée, parce que cela relevait sinon du miracle en tout cas de l’arrêt cardiaque d’apercevoir parmi le rare courrier acheminé en camionnette jaune de la Poste, l’écriture de Karine sur une enveloppe. Le jour où la fameuse lettre tant attendue arrivait, c’était l’hystérie, mais c’était l’hystérie tous les autres jours aussi, il suffisait d’entendre le moteur de la camionnette vrombir en haut du chemin pour que bondisse mon cœur et que je me mette à courir vers la boîte aux lettres située à une centaine de mètres en amont du chemin en terre qui menait vers la maison. Achetée à l’état de cabane quasiment, ma sœur et moi dormions sous les toits parmi les loirs, la bâtisse avait évolué avec nous, s’étirant et s’épanouissant dans les tons ocre de Roussillon. Il y faisait frais à l’intérieur sur le carrelage lorsqu’à partir de midi le soleil commençait à taper dehors sur la terrasse, nous avions pour consigne de ne pas nous exposer, comme par temps de mistral, nous restions enfermées et le déjeuner était servi dans la grande pièce principale d’où nous suivions l’événement des rafales de vent secouer les volets furieusement. Mais les bourrasques pouvaient bien me faire taire un temps et le soleil intimider mon élan, c’est encore l’arrivée de la camionnette qui déchainait la plus délirante de toutes les tempêtes.

Systématiquement, j’ai cherché cette connexion particulière avec toutes les autres filles, je l’ai trouvée avec facilité, chaque fille étant spéciale, plus difficile fut la connexion à mon corps. « Ce n’est pas inquiétant », m’avait dit l’ostéopathe que j’ai fini par aller consulter un jour. J’avais d’abord cru à une déchirure ou à un claquage lorsque la douleur m’avait arrêtée en plein stade, la radio n’avait rien donné, sinon un déséquilibre du bassin, l’échographie non plus, l’IRM semblait inutile dans mon cas et j’étais encore loin d’envisager une scintigraphie. Docile et consentante, j’ai remis mon sort entre les mains expertes d’une jeune ostéopathe au bout d’un mois de souffrance, parce que contrairement à ce que j’avais prévu, ça ne passait pas tout seul et qu’il fallait que je me fasse assister pour rétablir parce que seule, je n’y étais pas. Voilà, j’en étais à ce stade de perte d’estime personnelle et de profonde désillusion lorsque l’expert en art de la manipulation ès tensions m’a annoncé ce diagnostic, rien d’inquiétant. J’aurais pu l’embrasser sur place. Il se pourrait même que je l’ai fait. Et elle de se croire obligée de confirmer son intuition en prenant son air le plus assuré pour m’indiquer qu’il fallait prévoir huit jours en tout et pour tout jusqu’à mon rétablissement définitif, huit jours – ce chiffre que Victor Hugo s’est amusé à faire basculer pour y voir le symbole de l’éternité. J’ai voulu croire à l’oracle. Moi qui l’instant d’avant encore traînais la patte sur le trottoir pour parcourir depuis la mairie du dix-huitième arrondissement le petit kilomètre qui me séparait de son cabinet situé métro Max Dormoy, moi qui jouais la martyr jusqu’à l’exagération quitte à inspirer la pitié des passants sur mon triste sort d’éclopée, moi à qui on ne la faisait pas jusque-là, le coup d’accélérer en me bousculant quasiment pour me montrer à qui appartient le pavé, la rue, les passages piétons et les priorités, le tintamarre de la ville et son ballet quotidien des plus silencieux, le droit d’être un piéton, la chance d’être cet individu unique dans la foule des pas anonymes. J’y ai cru au point de m’autoriser à nouveau à presser le pas. A mon tour, selon les dires dudit docteur, je pourrais me permettre de régler la cadence des feux tricolores au rythme de mes enjambées et non pas dépendre des caprices de la circulation, les autres piétons n’avaient plus qu’à bien se tenir, j’étais sur le retour, prête à en découdre avec le premier venu. Tu parles Charles. Je n’ai pas tenu cent mètres en sortant du cabinet que la douleur m’a relancée de sa lance vive et acérée, une gifle en plein trottoir. Lorsque plusieurs jours après, j’ai reçu un mail de l’ostéopathe demandant de mes nouvelles, je lui ai annoncé que suite à ma relégation en dernière ligue de la fédération piétonne de Paris, j’en arrivais à envisager à moyen long terme une ablation partielle ou totale du fessier gauche, je n’ai plus jamais reçu de relance de sa part pour une autre date.

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