Trois éternités #33

Quel contraste avec Nice que ce matin du 20 janvier à rejoindre le fin fond du lointain 14e arrondissement pour s’aligner sur le départ d’un nouveau 10km par un froid horrible. L’ambiance est aux retrouvailles pour les coureurs dont c’est le premier départ de l’année, personnellement je ne peux m’empêcher de penser au soleil de la Côte d’Azur et à la tranquillité ressentie au moment de rejoindre mon sas, je me sentais entourée et très heureuse. Rien à voir avec ce matin à Paris où les températures sont négatives et le réveil difficile, je n’ai aucune envie d’aller courir, le trajet dans les transports est interminable, il fait froid et je suis seule, l’unique abrutie capable de renoncer à une grasse matinée pour affronter deux boucles dont je ne sais pas encore qu’elles comportent plus de dénivelé que la corrida d’Issy. Pour la première fois, je n’ai aucun plaisir à retrouver le groupe, faire la photo ensemble, il fait toujours plus froid et le départ semble loin, je ne parviens pas à m’échauffer, tétanisée. Tout ce que je sais, et c’est sans doute la motivation qui m’a poussée hors du lit et qui m’entraînera jusqu’à la ligne alors que je n’aurais de cesse à partir du 5e kilomètre de vouloir abandonner la course, c’est que mon marathonien préféré sera sur la ligne d’arrivée et avec lui le soulagement d’en avoir fini avec cette galère givrée dans laquelle je me suis mise seule. Le départ est donné avec quasiment dix minutes de retard, le premier virage se dessine à trois mètres déjà, en épingle et nous ouvrant la voie vers la première montée sur Montparnasse. Je ne suis pas dans la course, je me demande ce que je fais là, toujours aucune envie de courir. Pour autant, cela reste le meilleur moyen de me réchauffer en attendant la douche et le repos. La première boucle est rapidement derrière moi et je m’imagine être dans le peloton de tête encore car il est inenvisageable de m’arrêter tant que je suis portée par plus courageux que moi, pour autant je me sens lente et lasse, je rêve d’un accident qui me laisse sur le carreau. Les dénivelés de la seconde boucle me paraissent d’autant plus ingérables que je les ai déjà éprouvés, je sais à quoi m’attendre et c’est pire encore, plus rien ne parvient à me tracter. Tout le monde me dépasse, j’ai l’impression de courir depuis une heure déjà, les gens sont présents sur les côtés qui encouragent comme si j’étais encore dans la course avec un enjeu à la clé. Bientôt le 7e kilomètre s’affiche sur le pavé et je pense aux autres, au sacro-saint groupe auquel j’appartiens, et à leur perplexité si j’abandonnais maintenant, ce serait considéré autrement plus lâche qu’un simple mauvais temps. Je continue, je ne sais pas comment, sinon que mon souffle est plus court, ma respiration plus difficile, je ne râle pas mais tout comme. Le 8e kilomètre annonce bientôt le 9e et la dernière montée aux abords du cimetière, je me répète cette chose absurde mais qui a le mérite de fonctionner, je n’ai jamais été si près de la ligne d’arrivée. Le 9e kilomètre me surprend au moment où je commence à trouver une foulée qui m’épuise moins, sans doute ai-je terriblement ralenti. 45’49 à l’arrivée, enfin je souris.

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Trois éternités #32

On m’avait vendu la Prom Classic comme la course où je pouvais battre mon record. Sur 10km le parcours déroule depuis la place Masséna vers l’aéroport puis retour dans le sens inverse sur la Promenade des Anglais, au bord de la mer et en plein soleil du mois de janvier. L’ambiance est festive en ce dimanche matin, le temps est frais mais le vent ne s’est pas levé, on pourrait se croire au printemps déjà, le ciel est bleu et les palmiers invitent à fainéanter, quelques arbres de Noël se dressent comme des illusions d’optique, nous sortons des fêtes. Dès la sortie de l’aéroport deux jours plus tôt, vendredi après-midi, le contraste était frappant, la douceur de l’air nous donne envie de marcher et voir la mer, je l’ai attendu ce week-end. Notre enthousiasme est commun, le tout nouveau tram nous éblouit, la vue de la mer nous ravit, les appartements loués pour notre groupe de course nous rend excités et l’attribution des chambres doubles m’amuse beaucoup, enfin je vais passer ce fameux séjour niçois avec elle. Le retrait des dossards se fait au village de la course, dressé parmi les palmiers entre le Negresco et la place Masséna, la couleur du t-shirt officiel est décalquée sur les gilets jaunes et il n’y a qu’un sas préférentiel sous les 40mn, dont elle partira, les autres sont libres d’accès. Nous nous promenons de long en large sur la Promenade comme pour baliser le parcours de la course dont les kilomètres ont été affichés sur la route, sous l’écume les galets grondent. Pendant deux jours entiers, le temps n’a plus aucune importance, il nous file entre les mains puis s’étire sur la plage de tout son long, le temps ensoleillé nous invite à toutes les terrasses pour trinquer à cette première course de l’année, profiter des salades niçoises in situ, visiter les expositions en cours pour mieux ressortir à l’air libre et profiter de la douceur de l’air tandis que les chronomètres se sont tus, pour le moment, ce qui compte c’est d’être ensemble. Le matin de la course, j’ai à peine dormi quatre heures, j’attends les premiers bruits dans l’appartement pour me lever, nos dossards épinglés l’excitation est palpable à la table du petit-déjeuner, le temps est toujours au beau fixe et les chronomètres sont cette fois-ci de la partie. J’ai passé mon séjour à lui courir après, à courir après elle, d’une terrasse à la promenade en passant toujours par l’instant d’après et sans parvenir à profiter de l’instant, comme une fuite. Cette fois-ci je cours après moi-même, face à la mer et au soleil, je me retrouve et me rends compte au bout du 5e kilomètre déjà que je n’ai plus de jus, je n’ai aucune réserve d’énergie. Je continue à courir en regardant la mer, elle m’accompagne et je lui dis que je la retrouverai, nous finirons notre vie ensemble, moi épanouie au bord d’elle et elle à tempêter gronder et ronronner à proximité de plage ou de falaise, selon son humeur, nous écumerons des discussions par vagues entières, nous partagerons nos points de vue par marées intermittentes. La ligne d’arrivée est à portée de vue, j’ai décroché depuis la moitié du parcours, mes jambes ont fait le nécessaire pour me permettre de me poser à une dernière terrasse, profiter du temps.

Trois éternités #31

Et puis un jour, ça fait déjà une semaine qu’elle est là, autant dire une vie toute entière. Elle est là, et tout s’est accéléré, la vie entière a pris son élan pour me projeter au sein de l’ici, au cœur du maintenant, là où tout de suite le présent bat plus fort et martèle tous les temps et les silences aussi, tout a son importance, ce n’est ni demain ni hier, on y est, j’y suis, elle est là. Tout s’est accéléré et en même temps, c’est un immense ralenti, un arrêt sur image, gros plan, vraiment les deux en même temps car tandis que les échanges s’intensifient alors que je viens d’initier le premier au détour de trois fois rien, toute mon attention se focalise chaque instant un peu plus sur un détail, une anecdote, des similitudes, lentement s’immisce quelque chose que je sens venir sans savoir quoi exactement, le ralenti sur un éclair juste avant qu’il n’éclate. Ah, c’était donc un éclair qui se préparait dans cette tension inattendue, cet émerveillement. C’est si soudain ! Une question posée presque par hasard à une parfaite inconnue qui ne l’est déjà plus à la réponse qui suit, parce que sa réponse résonne en moi et ne m’est pas étrangère, je l’entends, je la devine, elle est là. Cette inconnue n’est plus parfaite, elle est faite pour moi. Mes réponses se précisent autour de sa propre curiosité et l’échange devient vite complice. Viens, on glisse. Il se passe quelque chose, laissez-nous passer ! On a envie de voir, de savoir. Autour de nous, les gens se pressent, normal les fêtes approchent et les attentes s’aiguisent autour des menus et des cadeaux, moi mon cadeau je ne l’ai demandé à personne, ce n’est pas le genre de cadeau que l’on met sur une liste, plutôt celui qui arrive à qui n’attend plus rien. Pourtant je l’attendais, quelque part elle devait savoir que je l’attendais, elle sait déjà tout ! Comment se préparent donc les gens à se rencontrer dans la sphère que l’on appelle le hasard, combien de siècles de souvenirs des autres et de soi faut-il avoir traversé pour un jour faire autrement, ne pas juste être la personne de plus, la rencontre de trop, mais la bonne personne. Les gens autour de nous continuent à se presser et nous oppresser avec leurs attentes déçues, tout au contraire je vois un soleil plus grand que jamais réfléchir des milliers de possibilités au-dessus d’un océan qui m’invite à plonger du haut de mes peurs, je n’ai plus peur, je saute. Le rendez-vous est fixé, va-t-elle s’y rendre, rien n’est moins sûr puisque tout, tout est encore possible, nous sommes dans le temps d’avant, j’effleure le présent pour tester la température. Mon cœur ne bat plus, il chante, il s’essaie aux chœurs, c’est un orchestre entier, un furieux tintamarre qui doit s’entendre jusqu’à l’autre bout de la ville, je suis rendue, je suis mise à nu. Un message me parvient, nous sommes toujours dans l’instant juste avant, que m’écrit-elle, dehors il fait froid et elle est arrivée en avance, elle n’entrera pas, il est temps que je sorte là. Je ne sais pas encore que je vais passer tout le trajet à la regarder avec émerveillement, à l’écouter me raconter des choses qu’elle m’a déjà dites mais en face de moi, assise à un mètre, nos genoux vont pouvoir se toucher. Je vais sortir et vivre tout ça, et tout le reste. Elle est là.

Elle est là. Il y a une semaine de cela, elle n’était justement pas là, elle n’est pas venue. Je lui avais proposé de venir à l’entraînement qu’elle connaissait mieux que moi pour pratiquer la course à pied depuis des années avec un talent fou et une aisance sans équivalent. Récemment, elle avait abandonné un peu le terrain de la course, lâché l’affaire, elle en était là. La course contre le temps l’avait rattrapée, l’emportant dans un flot de préoccupations à cent mille lieues du temps que l’on apprend à perdre lorsque plus rien n’importe sinon d’être là, plutôt que dans une fuite en avant dans l’instant d’après lorsque rien de tout cela n’existe plus. A l’occasion d’un premier échange que j’avais initié en prétextant vouloir me renseigner sur la soirée organisée au Nouvel An, j’avais trouvé une chance plus rapide de nous rencontrer autour du prochain entraînement au stade, le soir et par un froid piquant, rendez-vous peu avenant auquel je suis arrivée pourtant le cœur battant mais sans grand espoir de voir l’artiste. Elle n’est pas venue et je me doute qu’elle s’en mord les doigts de m’avoir déçue ou déroutée, au fond de moi je m’imagine au chaud avec elle et j’espère qu’elle en profite au moins pour deux, le temps que je traverse de mon côté les exercices de fractionné, pieds et mains gelés. Bien sûr, je ne manque pas de lui envoyer une photo de la séance pour dédramatiser son absence et ne pas lui faire croire que je pourrais lui en vouloir, quelle idée de se les geler ici. Avant même qu’elle ne m’ait répondue, je décide d’aller à cette fameuse soirée du Réveillon, elle y sera, nous aurons plusieurs heures devant nous pour faire connaissance, toute une vie. D’ici là, je l’aurai rencontrée le temps d’un trajet en métro et son charme aura opéré sur moi. J’en suis là de mon excitation teintée d’appréhensions lorsque la porte s’ouvre sur elle à la soirée, à laquelle je suis arrivée quelques minutes plus tôt, sans l’avoir lâchée du téléphone un instant pour être sûre qu’elle vient, qu’elle sera là. Je sais surtout que je ne serai jamais sûre. J’en suis là. Je n’ose pas la regarder. Elle est là et connait tout le monde, elle parle et s’anime. Le champagne est servi avec les premières verrines, le buffet se rempli tour à tour de gambas énormes et juteuses, de saumon rouge luisant et de cèpes au parfum festif, je n’ai d’yeux que pour elle qui papillonne à travers les salles et me capte de temps à autres entre deux échanges. Au moment de m’installer le plus innocemment du monde à côté d’elle qui me tourne le dos, plongée dans une conversation de son côté, et c’est le moment de se souhaiter la bonne année. Me voilà repartie de mon côté et elle du sien, je souhaite mes meilleurs vœux à tout un chacun et reçoit ceux de personnes que je ne connaissais pas la minute d’avant, quoi de plus prometteur pour la nouvelle année que d’engager la conversation entre inconnus prêts à partir ensemble vers de nouvelles aventures, elle est à l’autre bout de la pièce, aussi active que moi pour ne pas nous rencontrer dans la mêlée des embrassades offertes à tout va, n’importe quoi. Je me retrouve dans la cuisine pour poser ma pile d’assiettes, elle la sienne aussi, nous y voilà.

Trois éternités #30

J-14 avant les 10km de Nice, une envie soudaine de m’inscrire à cette course qui sera la première de l’année et commencer l’année dans un nouvel élan sans blessure, que du neuf. J’ai couru à nouveau seule, tous les jours une petite sortie sans forcer, un peu comme cet été sur l’île, mais sans marcher non plus, de quoi me donner l’occasion de faire des étirements, histoire de changer mes mauvaises habitudes, cesser la négligence, acquérir les bons réflexes. J’ai pris un plaisir quasi inédit à courir mon quatrième 10km de l’année à l’occasion de la corrida d’Issy-les-Moulineaux, pourtant le parcours tout en virages et passages étroits n’était pas des plus simples, il avait l’avantage de dérouler contrairement au 10km Adidas qui achevait les coureurs les plus téméraires à l’abord des tunnels sur les quais de Seine au 8e km. Le trajet, composé des deux mêmes boucles comme pour la course contre l’endométriose, ne m’a pas non plus paru interminable comme cette dernière dont j’étais persuadée que je ne finirai jamais la seconde boucle tellement j’étais essoufflée, au bout de ma vie et au ralenti. Comme pour la course « Pour le plaisir », j’ai commencé par slalomer sur les deux premiers kilomètres pour doubler le mur des premiers coureurs et pouvoir avancer sans être coincée. Pourtant à aucun moment je n’ai réussi à sortir de ma zone de confort, jamais je n’ai essayé alors même que j’en étais encore à doubler les coureurs qui me ralentissaient sur les derniers kilomètres, dans ces moments d’accélération ponctuelle qui me surprenaient moi-même, jamais je n’ai voulu voir à quel point je pouvais donner plus d’énergie encore et tirer sur tout ce que je pouvais, les bras et le souffle, pour me dépasser puisque je suis et reste la seule personne que j’essaie de dépasser depuis le départ jusqu’à la ligne d’arrivée de cette distance. Jamais je ne me pousse au bout de l’effort ou alors, le souvenir de la seule fois où cela me soit arrivée m’empêche définitivement de récidiver parce que j’ai fini, mal préparée, avec une fracture en train de m’entraîner avec des marathoniens, je venais de finir mon premier semi. Par peur d’avoir mal à nouveau, je ne sors pas de la zone où ma respiration reste normale et ma foulée calée sur mes sorties matinales, je sais que je devrais lever les jambes davantage. Tous les matins du mois de décembre, je suis retournée courir de mon côté et j’ai senti l’hiver s’immiscer dans la solitude de mes courses, c’est dans cette solitude que je me sens le mieux. Et les autres coureurs qui se pressent derrière la ligne de départ et me doublent sur tout le trajet n’y font rien, je ne change pas d’allure et ne double à mon tour que parce que la personne devant moi ralentit mon rythme de bulldozer lancé à vitesse constante, je fonce en douceur et sans me défoncer ni passer la deuxième vitesse, ce levier là je ne le connais pas. Ralentir pour aller plus vite. Et pour aller plus loin, on va apprendre à lever les yeux surtout, élargir encore les horizons, cela ne devrait pas me sortir de ma zone de confort que de sortir de ma bulle de temps en temps, le temps au moins de préparer mon quatrième marathon. M-4

Trois éternités #29

J+15. Rien ne va plus. La cheffe de chœur est absente, la chorale a perdu tout repère pour prendre le départ d’un chant, et c’est un peu la panique comme lorsque je peine le matin à exploser pour partir courir et atteindre une certaine vitesse dès le tout premier kilomètre, sans prendre le temps de m’échauffer, en partant à jeun, réveillée depuis trois quatre minutes. Il faudrait que je me précipite hors de chez moi comme sous l’effet d’une urgence, le feu au cul, surgie telle une fusée des starting-blocks et que je me mette à courir comme une dératée. Bien sûr, il n’y aurait quasi personne dans les rues autour de sept heures pour me juger au moment de me partir précipitamment comme si j’avais quelque chose à me reprocher et que je prenais la fuite, pourtant rien de moins naturel que de partir en sprint pour une sortie matinale.  Un illustre sociologue a analysé notre réflexe au moment où, en pleine rue et alors que nous marchons d’un pas décidé sans prêter gare aux autres passants, nous nous apercevons par exemple que nous avons oublié d’éteindre le feu sous une casserole. La situation est farfelue. Au lieu simplement de rebrousser chemin, quitte à surprendre les gens qui nous suivaient jusqu’alors, souvent nous marquons un arrêt, nous voulons justifier notre réaction soudaine. Parce qu’aux yeux des autres, cela pourrait paraître suspect de rebrousser chemin sans prévenir, je vais me taper le front, jurer à haute voix, pour leur montrer que je suis réfléchie. Cela pourrait être la même chose si d’un coup je me mettais à courir aussi vite que possible, plus vite que prévu, je risquerais aux yeux des autres passants de passer pour une vraie folle. Sauf que cela n’arrivera jamais car je n’ai pas la puissance de superman pour décoller en pleine rue et en mettre plein la vue, moi je slalome entre les passants, je bouscule gentiment. Tous les matins je prévois de partir plus vite que d’habitude mais je manque de super pouvoir. Un illustre blogueur a récemment encouragé à dessiner des bonhommes en bâtonnets, de chanter faux, de composer des vers de mirliton, de confectionner des vêtements ratés, de courir lentement, de draguer lourdement, parce que je n’ai pas à être experte pour m’amuser. Parce que le talent est surévalué. Faire ce que j’aime pour le plaisir de me faire plaisir surtout. J’ai le droit d’être nulle. Courir pour le plaisir plus que pour ressentir la puissance me gagner. Ou pour le plaisir de me sentir puissante ? Pour l’instant, je me retrouve tous les matins telle Sisyphe dans ma sempiternelle impuissance à décoller d’un coup enfin en me mettant à courir. Pourtant j’y retourne tous les matins, prête à en découdre toujours et encore avec ma nullité. Un illustre écrivain, Camus pour ne pas citer ce dernier, a fait de Sisyphe un homme heureux. Certes sa tâche n’a aucun sens puisqu’il la répète à l’infini sans que jamais il ne puisse mener jusqu’à son accomplissement le hissage du rocher jusqu’au sommet de la montagne, cependant il vit comme un accomplissement déjà le fait d’avoir à exécuter cette tâche absurde. La chorale s’est révoltée contre les repères et a chanté, fière d’avoir rencontré son autonomie.

Trois éternités #28

J+10. Courir seule à nouveau et retrouver mes repères, renouer avec mes trois stades. Je cours pour moi, pour la simple raison que j’ai eu envie de sortir et d’accélérer le pas pour revenir rompue et en transpiration, totalement détendue en cette fin de semaine glaciale. En cette veille de week-end chorale, des airs me reviennent en tête et je remarque à quel point le pupitre des altos a travaillé dans les aigus sur certains chants, Nina Simone ou encore Glück, sans pour autant délaisser les graves que nous affectionnons avec la fierté de notre identité, peut-être que le travail des notes plus hautes nous a permis de mieux faire sonner les basses. Je me demande s’il en va ainsi entre vitesse et endurance, est-ce que je vais progresser dans mes sorties longues en travaillant des séances de fractionné sur de plus courtes distances ? Nous passons le week-end à sélectionner certains passages, parfois une seule mesure, les premières notes d’introduction ou même la justesse du point d’orgue de la fin d’un morceau, et nous le répétons voix après voix jusqu’à ce que le résultat soit satisfaisant, certains enchainements virent à l’obsession et c’est le but car à force de répéter l’harmonie se révèle. Bientôt nous obtenons un son de pupitre, aucune voix ne se distingue plus et il émane de chaque note une rondeur comparable à une gorgée de bon vin qui anime les sens avec fièvre, réchauffe l’âme et invite les convives aux discussions les plus inspirées, légères et joyeuses. Lorsque je suis entrée à la chorale pour chanter dans le pupitre des altos, je ne pensais pas trouver ma voix à ce point au sein d’un groupe de choriste et vouloir me fondre entièrement dans la beauté et l’unité d’une seule et même voix accordée entre nous, il suffisait qu’il en manque une parmi notre groupe et notre voix n’était plus la même non plus, je ne m’y reconnaissais plus de la même façon, et si je chantais seule ma voix retrouvait cette harmonie. Jamais autant un groupe ne m’avait permis de trouver ce qu’il y avait d’unique dans ma voix grave en écoutant d’autres voix et en m’unissant à elle, pour autant je ne me suis pas mise à chanter seule en entrant à la chorale, pas plus qu’avant, j’y ai trouvé ce fameux son de pupitre. Au contraire, je n’ai pas trouvé ma foulée en courant à plusieurs, je l’ai même plutôt perdue en cherchant à courir à la même allure que d’autres, en ralentissant pour mieux rester derrière. Je retrouve le plaisir de courir dans mes sorties en solitaire, je décide du parcours et je l’adapte en fonction de ma forme plutôt que je ne compose avec une distance imposée d’emblée, j’ai toujours en mémoire la sortie de la veille, je me motive à aller toujours au-delà, lors des tours de piste je m’essaie à quelques accélérations, je ne m’arrête plus du tout en route, au contraire, forte de cet élan retrouvé, je me sens capable d’ajouter quelques foulées. C’est alors que, précisément au moment où je ne ressens plus ce sentiment qui m’habitait, j’identifie ce découragement auquel j’avais succombé sans en prendre conscience vraiment. Je reprends mon souffle, je retrouve confiance enfin. Le plaisir de courir seule est intact, salutaire.

Trois éternités #27

J+7. Retour à l’entraînement bois de Vincennes et sur la ligne de départ d’une course dans la foulée, le lendemain au même endroit, rendez-vous donné par zéro degré, degré zéro. Partir tenir et arriver. Le départ dure à lui seul une éternité, les derniers coureurs encore occupés aux consignes sont attendus et nous cherchons le soleil pour nous réchauffer un peu, la chanteuse Imany doit donner le départ, nous courons tous ensemble contre l’endométriose. Je n’ai pas pris de petit-déjeuner, pourquoi n’ai-je pas pris de petit-déjeuner, peut-être parce que j’ai partagé ce délicieux fondant au chocolat fait Maison, nous avons décrété qu’il était fait Maison pour parfaire la dégustation, c’est le fait de partager ce dessert qui le rendait divin. Forcément, je ne pouvais pas me dire qu’elle allait encore me porter chance pour ma course le lendemain de ce nouveau tête-à-tête, comme pour le 20km de Paris sauf que je me suis bien gardée de lui offrir le t-shirt cette fois, qui était bien moins joli, mais la cause l’emporte ici sur tout autre enjeu, je n’ai plus à me qualifier, il n’y a pas d’autre longue distance que la relation. J’ai envie de prendre tout mon temps, pour une fois que je ne précipite rien avec quelqu’un. Par contre il aurait fallut que j’explose davantage au moment de m’élancer, je suis partie parmi les premiers coureurs mais je me fais vite doubler en réglant mon chronomètre, quelle idée insensée de ne plus courir à la sensation, promis la prochaine course je viens sans rien. Le soleil est présent sur tout le parcours qui déroule agréablement sans que je n’accélère ni ne songe non plus à m’arrêter, je me laisse porter par la direction à suivre et bientôt la deuxième boucle est entamée, j’ai doublé plusieurs coureurs partis trop vite pour une distance sur laquelle il faut trouver ce rythme particulier sans s’économiser au départ puisque l’arrivée est finalement très proche, sans partir non plus sur un sprint sauf à être capable comme le premier arrivé à garder une foulée plus que soutenue et avancer presque en apnée jusqu’à la ligne. Mon estomac vide se rappelle à moi au septième kilomètre, promis la prochaine course non seulement je viens sans chronomètre mais surtout, je prends le départ le ventre plein, bien sûr. Le lieu d’arrivée est charmant, un ancien vélodrome avec des bâtiments en terre et en bois, l’arrivée se fait sur la piste ce qui rend l’ultime moment très intense sauf que j’ai les jambes coupées, je sais qu’une fille veut me rattraper, que j’ai doublée, je franchis la ligne avant elle. Quel bonheur d’avoir franchi cette ligne d’arrivée, quelle satisfaction d’avoir couru la distance sans m’arrêter, je me réjouis de ces simples faits, basiques sans doute mais fragiles. Et quel soulagement aussi d’avoir parlé la veille à l’entraînement de la difficulté à renoncer avec le coach, j’ai enfin pu dire ma déception profonde de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout du marathon d’Athènes, du temps qu’il m’avait fallu pour réaliser que ce n’était pas raisonnable pour moi de courir deux marathons à trois mois d’intervalle, du temps qu’il m’avait fallu aussi pour transformer cette défaite en leçon d’humilité. Renoncer pour avancer.

Trois éternités #26

J+3. Le départ de la course avait cinq minutes de retard mais le taxi est arrivé à l’heure prévue devant chez moi, seule particularité notable à cette heure sinon déjà spécialement nocturne, il s’est présenté en marche arrière dans une rue à sens unique, les voyants étaient donc au rouge. J’aurais du me méfier, y voir un signe et rester vigilante, mais je n’ai rien voulu voir du tout. Mon coéquipier n’était pas au rendez-vous mais je ne connaissais pas même son prénom la veille alors que nous sommes partis nous promener vers les quartiers chics d’Athènes, en passant par la relève de la garde devant l’Assemblée, pour finir devant le stade, trop calme. Enfin, j’avais préparé ma tenue, la même que pour le marathon en août, casquette comprise parce que même en novembre le soleil peut taper encore trop fort aux environs de midi. L’heure à laquelle d’ailleurs nous avons trouvé la première terrasse à proximité de l’Acropole, au calme et ensoleillée, le havre parfait pour nous poser et profiter de notre premier déjeuner tous ensemble avant de grimper vers l’Acropole et aller retirer nos dossards autour du Pirée, les premiers coureurs ont commandé une bière au déjeuner, puis les suivants, toute barrière franchie, les avis fusaient, l’abstinence pourquoi pas, mais sans frustration, j’ai commandé. A seulement deux jours du marathon, j’ai commandé ma bière, celle que je m’étais promise sur la ligne d’arrivée, le jour où ma vie retrouverait enfin le cours habituel des choses ordinaires. Tout le monde a commandé une bière autour de moi, j’étais assise au milieu de la tablée, nous étions installés en terrasse, le temps était clément, les serveurs avenants, la vie facile, parfaite. Je me suis laissée portée par l’envie de profiter et le plaisir de partager ce moment exceptionnel en compagnie de gens fantastiques dont je me suis régalée au fil de discussions et d’expériences échangées, nous étions tous conscients de la chance d’être là, ici maintenant. Nous avons marché, beaucoup marché dans une ville dont je découvrais le cœur après plusieurs passages déjà de l’aéroport au port sans réussir à sillonner la cité et ses quartiers, les athéniens discutaient facilement avec nous, de leur marathon et des choses à voir absolument. La fatigue s’était comme envolée alors que le réveil à trois heures du matin après deux heures de sommeil seulement paraissait terriblement loin dans le temps, trois éternités derrière nous, dans une autre vie privée de soleil et de chaleur, ici nous nous ressourcions d’enthousiasme. Grisée par la joie du groupe, je ne pensais plus ni à ma blessure ni au sommeil à rattraper, je me laissais plutôt entraînée par le délire de ce garçon que la bière avait enivrée et qui me faisait rire par ses remarques impertinentes, il m’a finalement proposé de courir ensemble puisque nous partions à deux sas d’intervalles, cela ne paraissait pas compliqué de s’attendre. Rien ne me parait compliqué depuis que le soleil me régénère, je me sens comme protégée par le groupe, je délègue presque aux autres le pouvoir de parvenir à bout de la distance mythique tellement je les sens confiants, je me nourris de leur force à eux et j’oublie ma propre fragilité. J’oublie les séances trop récentes chez l’ostéopathe, j’oublie la correction des semelles et le déséquilibre du bassin, ma tête me semble en déséquilibre elle-même au moment au j’ai déjà bu ma bière de réconfort et visité le stade panathénaïque où les marathoniens franchiront la ligne d’arrivée le lendemain. Sauf qu’il reste à le courir, ce sacro-saint marathon historique.

C’était couru d’avance, comme si j’avais décidé de ne pas le courir et que j’avais déjà tous les prétextes en tête pour ne pas l’avoir couru, sauf que je me retrouve sur la ligne de départ. Depuis le début, je sais que mon sas de départ fait partie des derniers parce que je n’ai pas eu le temps d’indiquer mon dernier temps, celui que j’ai réalisé au marathon en août, je réalise seulement alors à quel point c’est frustrant, je vais devoir slalomer jusqu’à trouver mon rythme, me poser dans ma course, me centrer sur mon effort au lieu de lutter contre les autres. Je cherche mon coéquipier sur le premier kilomètre, il devait m’attendre sur la ligne d’arrivée mais a du avancer, poussé par son propre sas, nous ne nous sommes pas retrouvés parmi les milliers de coureurs que compte chaque sas, ce n’est pas une surprise, j’ai une pensée pour lui. Je continue à doubler et passer à travers la barrière que constitue devant moi les coureurs des autres sas, je passe à côté de plusieurs fauteuils roulants, quel courage d’affronter ce parcours pentu en tractant une autre personne, ils seront particulièrement encouragés sur tout le trajet. Au dixième kilomètre, je commence à me décrisper un peu en me disant que la douleur ne s’est pas encore rappelée à moi, certes je ne suis pas encore à la moitié du parcours mais lors des sorties longues je commençais à peiner au bout d’une heure de course, j’appréhende déjà.

Nous arrivons bientôt à Mati, le village a brûlé le 23 juillet dernier, jour de fête nationale en Grèce, près de cent personnes ont succombé aux flammes en tentant de fuir dans leur voiture, la plupart des survivants ont eu le réflexe de se ruer vers la mer. J’ai séjourné à l’hôtel Ramada le 3 septembre, en raison de la grève historique des ferrys – tout ce qui est grec est historique -, situé en plein coeur du village côtier de Mati, l’hôtel est resté étonnamment intact alors que tout autour le paysage était tristement calciné et sentait encore l’odeur de cendre, j’en avais eu le souffle coupé. Sur le parcours du marathon et à hauteur du village côtier, une haie de villageois nous attend, ils portent tous un t-shirt noir avec la date de la tragédie inscrite et lisible de loin, ils nous applaudissent et nous remercient. J’ai les larmes aux yeux, nous les applaudissons à notre tour. Un peu plus tard, le panneau indiquant la direction de Rafina apparaît, mon port d’attache lorsque j’arrive de l’aéroport et que le ferry m’attend déjà à quai pour m’emmener au petit matin vers l’île de Tinos. Je me souviens d’avoir profité des derniers rayons de soleil sur la terrasse de l’hôtel Avra, sans savoir encore que je resterai à quai une journée de plus. J’étais détendue et heureuse, je me remettais tout juste de mes émotions après la folle semaine des Gays Games et la médaille d’or récoltée au marathon, un étrange mélange de frustration et d’enthousiasme parce que j’aurais voulu faire mieux encore mais les réactions autour de moi m’avaient portée comme sur un nuage. Clairement, je ne ferai pas mieux en terme de temps au marathon d’Athènes, pourquoi alors en avoir pris le départ, sinon pour la destination et pour finaliser une préparation autour d’une belle et dernière sortie longue, la plus longue possible en tout cas, pourvu que je tienne le coup. Les sorties longues manquent à ma préparation, je n’ai pas pu aller au bout des dernières, et pour cause le nerf sciatique bloquait ma jambe gauche et m’obligeait d’un coup à l’arrêt J’envisage une situation similaire au trentième kilomètre, je marcherai alors jusqu’à l’arrivée. Sauf que ce n’st pas du tout ce qui arrive, je sens le fameux nerf se réveiller dans la première côte, aux abords du semi, je peine à continuer au même rythme, je m’essouffle et j’ai très mal. Pile je continue en forçant jusqu’à extinction des forces, face je marche pour souffler un peu. Je me suis à peine posée la question que mon corps a décéléré pour récupérer, je me fais doubler tandis que la douleur à l’arrière de la cuisse devient plus vive au moment de marcher. Je tente de courir à nouveau, je revis une fois de plus la même sempiternelle situation, à savoir qu’il m’est impossible de retrouver le rythme de ma foulée, là où je me sentais au mieux de ma forme en passant le cap du semi et du vingt-cinquième kilomètre au marathon en août, trois mois en arrière. Mais depuis, mon bassin s’est déplacé et résiste à la nouvelle posture.

J’arrive au vingt-cinquième kilomètre la mort dans l’âme. Pile je marche, face je me préserve. Je n’arrive plus à marcher sans boiter, les coureurs abordent la nouvelle côte qui se présente. Pile je grimpe à genoux en priant très fort comme le font les pèlerins qui débarquent le 15 août à Tinos pour se rendre à la basilique de la Sainte Vierge, face je me rappelle m’être entendue dire que si je courrais ce marathon dans mon état, c’était pour ne plus courir ensuite. Ma tête continue à vouloir courir, mon corps a capitulé, je grimace et lutte avec moi-même, la décision à prendre me paraît plus difficile que jamais, je ne me voyais pas abandonner ainsi. Mes larmes se mêlent à la sueur, le soleil tape très fort, ce n’était pas mon jour de marathon et il me faudra deux jours de plus pour comprendre que j’ai fait le bon choix en prenant soin de moi, je ne suis plus celle qui court son premier marathon sur une fracture non encore résorbée. Je suis celle qui veut continuer à courir, quitte à renoncer ce jour à la médaille et à la gloire, par-dessus tout je veux courir le plus longtemps et dans les meilleures conditions possibles. Et c’est sans doute ce que la décision que j’ai eu du mal à prendre et qui s’est finalement imposée à moi au vingt-cinquième kilomètre du marathon d’Athènes m’a permise aujourd’hui, trois jours après l’épreuve, continuer à courir et pourquoi pas un prochain marathon, par exemple celui de Paris prévu le 14 avril 2019, c’est-à dire dans cinq petits mois, tout pile. Faire face.

Trois éternités #25

J-3. La réservation du taxi pour l’aéroport d’Orly me donne l’impression de mettre en jeu mon temps au marathon, je commence par envisager l’horaire de 3h45 pour être récupérée devant chez moi, avant de me laisser convaincre par d’autres qu’il suffit de partir à 4h30. J’emporte avec moi les « healthy snack » confectionnés par ma sœur, à la pomme et à l’amande, avoine et abricot, datte et graine de chia, un peu de soutien moral qui tient au corps. La deuxième et dernière séance d’ostéo m’a réconfortée elle aussi avec l’idée de me remettre un jour de mes travers passés en mettant toutes les chances dans l’apprentissage au fil d’exercices quotidiens et de manipulations régulières pour adopter une nouvelle posture de course qui me permette d’aller plus loin plus longtemps en gagnant en confiance et en confort. L’ostéo travaille à nouveau le rééquilibrage de l’ensemble du corps pour habituer le bassin à la nouvelle posture, elle constate que je me suis effectivement à nouveau bloquée depuis la dernière sortie longue de dimanche, je lui raconte la séance d’étirements imposés aux Tuileries. Elle me manipule des pieds à la tête et je sens les muscles se détendre, les nerfs réagir sous ses impulsions et certains mouvements se mettre en place pour mieux me soutenir. La séance me laisse dans un état d’épuisement sans précédent, j’ai du mal à aligner deux mots, je file à la chorale comme pour mieux m’en remettre à la bienveillance d’un groupe. Mon corps se laisse porter par le chant, je m’entends chanter sans réfléchir aux paroles, le chant « Youkali » de Kurt Weil me berce presque comme une incantation venue de l’intérieur. Pendant la répétition, je reçois une invitation pour m’inscrire au marathon de Berlin en 2019, l’inscription se fait au tirage au sort, j’entends déjà parler aussi de la cinquantième édition du marathon de New York qui aura lieu en 2020, et si l’idée de se projeter toujours plus loin permettait vraiment de tenir plus longtemps et dans les meilleurs conditions, sait-on jamais. En attendant, le sac est prêt, la tenue toujours la même choisie et préparée, les « healthy snacks » testés savourés en enfournés, les étirements du matins effectués, le taxi peut arriver.

Trois éternités #24

J-7. La première sortie après la séance d’ostéo ne s’est pas trop mal passée, j’ai fait la tournée en solitaire de mes trois stades en dix kilomètres et les sensations sont plutôt bonnes. Je n’oublie pas que j’ai commencé à courir seule, à jeun et tous les matins il y a quelques années, c’est toujours un réel plaisir de retourner sur mes propres traces, regarder le parcours. Ces trois stades, je les ai connus sous la neige et transformés en patinoire le jour de mon anniversaire alors que je m’offrais un vingt kilomètres, la plupart du temps j’y ai vu le soleil se lever, j’ai également assisté à de jolies lumières déclinantes, j’ai fait les ouvertures et les fermetures et calé ma routine sur ces horaires jusqu’à avoir l’impression de tourner en rond. C’est alors que j’ai décidé de rejoindre un groupe et suivre un réel entraînement avec d’autres, quitte à m’exporter à l’autre bout de la ville et passer autant de temps dans les transports que sur la piste, pourvu que les conseils payent, la stimulation collective favorise le dépassement. Sauf que depuis un mois, je me sens nettement régresser, à la fois j’ai conscience d’enchaîner deux marathons à trois mois d’intervalle, mais j’ai l’impression de n’avoir fait que me ménager, privilégier la récupération plutôt que l’intensification des séances qui se suivent, tandis que je perds de l’avance. Certes, je m’en suis à peu près sortie de mes 20km tout en redoutant en fin de parcours la paralysie au niveau de l’ischio. Et certes, je me souviens avoir ressentie la même lassitude, comme un abattement sur fond d’inquiétude, un étrange mélange, deux jours tout juste avant de courir le marathon en août, avant de me réveiller comme par miracle en meilleure forme le jour dit, je n’y croyais plus et j’ai retrouvé espoir sur le départ. Seul point commun entre ces deux dates, ma tenue aux couleurs du groupe, comme si ce qui dépassait ma petite personne me permettait de porter plus loin ma foulée, mon propre horizon. La différence avec ces deux repères, et elle est notoire, c’est que malgré la douleur ou la seule appréhension de la douleur, j’ai pu continuer à courir et si je me suis arrêter, c’est que la tête ne suivait plus, le corps pouvait encore. J’ai couru mon premier marathon quasi sur fracture. Au contraire, la douleur n’intervient plus désormais comme une information presque accessoire en pleine course, aucune course ne se fait sans douleur, elle m’empêche de courir. Le nerf vient bloquer tout le haut de la cuisse gauche, freine la mobilité et verrouille tout, jusqu’à m’immobiliser sur place, si je me mets à marcher c’est pour mieux me sentir coincée, jamais je n’avais encore senti pareille impossibilité dans mes mouvements, une prise en otage. C’est exactement ce qu’il se passe le dimanche lorsque je retrouve le groupe, malgré un échauffement en règle, un rythme mesuré et une distance relative, dès l’approche du douzième kilomètre je sais que je n’irai pas plus loin. Je m’arrête aux Tuileries pour effectuer les étirements prescrits par l’osteo, quadri, psoas. Le soleil brille haut, les enfants jouent partout. Envie de hurler.