Trois éternités #12

J-7.

Fuir.

Je ne suis pas prête. Le serai-je un jour. La blessure disparaîtra-t-elle seulement.

Je n’ai pas eu à cuber de patience pour attendre la réponse à mon très bref message. J’étais disponible pour voir la grande magicienne avant son nouveau départ pour l’Asie, j’étais donc attendue le soir même à 20h précises, sauf que je ne l’avais pas prévu du tout à l’origine. C’était ma dernière chance de la voir avant qu’elle ne disparaisse dans trois jours, j’avais saisi l’occasion au vol et sans réfléchir, alors que j’avais un tout autre programme en tête déjà. Peut-être avais-je accepté trop vite son invitation, par peur qu’elle ne retire sa proposition. Jusqu’ici, j’avais le choix entre une séance de natation pour découvrir une nouvelle piscine, ou l’avant-première d’un documentaire sur un architecte norvégien, génie de l’espace urbain, jusqu’ici je savourais le luxe d’avoir encore le choix, le temps de ne pas prendre de décision. Je ne cours plus. J’attends mon tour, prendre le départ. La ligne se rapproche. I walk the line. Je n’attends pas que quelqu’un m’attende derrière l’autre ligne, à l’arrivée j’accours vers moi. Je ne saurai jamais si de son propre chef elle m’aurait contactée avant de partir, pour me voir. En attendant, le rendez-vous avait été arraché de peu et parce que mon inquiétude se sentait, j’aurais du opter pour le silence, je ne l’ai pas fait, il ne me restait plus qu’à patienter jusqu’au soir, rien ne servait de me repasser en boucles les différents scénarios possibles auxquels j’aurais pu avoir recours pour dissimuler mes attentes, mais j’ai passé la journée à ressasser. Je suis allée voir un film raté, une intrigue située de nos jours filmée à la mode du cinéma d’auteur des années 60′, c’était long, tout devenait à peu près insupportable. Lorsque je suis sortie, le soleil était très haut dans le ciel, la journée battait son plein et la lumière était plus intense que jamais, sans doute d’autres que moi vivaient des événements vraiment marquants. Pour ma part, je n’avais aucune envie de voir la grande magicienne pour la toute dernière fois. La rue Oberkampf me parut plus longue que jamais, interminable et pentue, j’étais à bout de souffle, avec l’impression qu’à l’autre extrémité quelqu’un s’amusait à en relever le bout et secouer la voie sur toute sa longueur, côtés pairs et impairs confondus, pour me renverser d’un coup sec comme on secoue un tapis pour l’épousseter, afin de m’inciter à douter plus encore. Au moins la piscine m’offrait l’alternative d’une noyade salvatrice, quant à la séance de cinéma, j’y aurais trouvé la solution d’une disparition dans l’obscurité totale et l’anonymat. Tout en continuant à avancer, je me sentais reculer au fond de moi, tout au fond je me sentais happée par un précipice intérieur qui n’était autre qu’un sentiment d’impuissance et de vide. La rue n’en finissait pas de grimper, je portais mon cœur en bandoulière et pouvais presque sentir les regards des passants dégouliner sur moi, d’autres étaient assis aux terrasses qui commentaient le spectacle et ma grimace, sans doute connaissent-ils la fin de mon périple, peut-être certains attendaient-ils de me voir dégringoler la rue Oberkampf en sens inverse.

J-3.

Foncer.

Je n’ai plus le choix. Cela fait des mois que je me suis engagée à participer, ce sera mon troisième marathon, j’ai la date en tête comme un rendez-vous avec la douleur, qui sera le plus présent cette année, du souvenir de la fracture ou de l’excitation dans l’effort ?

A son invitation, je n’avais pas répondu « pourquoi pas » en prenant le temps d’abord de disparaître un temps dans l’obscurité rassurante d’une salle de cinéma avant de me noyer dans les eaux enveloppantes d’une piscine, non je n’avais pas laissé désirer ma réponse parce que je n’ai jamais apprécié moi-même recevoir ce témoignage de manque d’intérêt, pourquoi pas. J’ai acheté une moitié d’ananas, des champignons de Paris, du jus de pomme, j’étais assoiffée, du tofu fumé et des tomates cerise avant de tracer directement pour pointer à vingt heures pile. Arrivée chez elle, je ne l’y trouvai pas et me suis mise à préparer de quoi grignoter ensemble. C’est au moment où, en pleine découpe de l’ananas et des champignons, sublimes spécimens, j’ai entendu le bruit de l’ascenseur qui montait, je savais que c’était elle parce que je reconnais le bruit de son ascenseur et la sonnerie de ses messages à elle, ils se distinguent de tous les autres signaux d’ascenseur et de téléphone auxquels je ne prête pas la moindre attention, oui c’est à ce moment que je me suis rappelée que je portais depuis la veille la coupe très court que j’affectionne tant et qu’elle n’aime pas. J’ai lâché le couteau, pris mon sac, puis l’escalier.

J-1.

Demain.

Je suis prête à me dépasser, mais je ne me sens pas préparée pour autant. Jamais je n’ai fait ce qu’il fallait faire au moment où il faut y aller pour de vrai ici, maintenant. Courir permet mieux que n’importe quoi de se centrer sur l’ici, à chaque foulée, et sur le maintenant, à chaque respiration, sentir l’effort mettre à l’épreuve le corps et l’esprit. A vingt ans, j’étais anorexique, c’est un peu comme disparaître dans une salle obscure sauf que les lumières ne s’allument pas à la fin de la projection et qu’il n’y a pas de porte de sortie. A trente ans,  j’étais alcoolique ou presque, je me noyais dans une piscine qui n’existait que pour moi, remplie de soucis que d’autres ne comprenaient pas, personne n’aurait su m’aider. Et à quarante ans, je me suis vue marathonienne, en tout cas l’espace d’une petite semaine, entre mon premier semi-marathon couru correctement et la blessure en plein entraînement. Pourquoi gâcher toute chance qui se présente à moi sitôt qu’elle ne fait que m’effleurer sous forme d’un espoir mince et fragile plutôt que d’en prendre soin et réaliser un jour mon rêve. Plus d’un an après, je me suis remise à courir, la veille de Pâques, sur une distance de cinq kilomètres, pas de douleur lancinante et un plaisir libérateur, je retrouvais enfin les sensations. La semaine suivante, j’ai poursuivi la reprise par un sept puis un huit kilomètres, et enfin dix. Et le dimanche matin aux aurores, sans en parler, j’ai pris le départ de mon premier marathon.

Cher destin ! Celle qui va s’élancer demain à 8 heures pour franchir une nouvelle étape te salue.

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Trois éternités #11

Lorsque je suis arrivée au bar ce samedi noir, c’était soir de match, d’ordinaire j’aurais fui. J’avais fait les courses, acheté litière et croquettes, mes sacs pesaient bien deux ânes morts, j’aurais du rentrer directement me poser chez moi, mais non je me suis installée au comptoir. Calée entre deux supporters hystériques et alcoolisées, je me suis fondue dans la masse et les hurlements qui berçaient ma lecture, mon esprit ne pouvait s’évader, tout plutôt que le silence, je m’y reprenais à plusieurs fois pour lire le sous-titrage d’une photo dans le Parisien sans que je ne parvienne en rien à saisir les tenants du fait divers en question, rester occupée c’est tout. La lecture, ou plutôt la tension dans l’effort de m’accrocher à n’importe quel article, accaparait mon corps tout entier, j’étais physiquement possédée par le texte en creux que je tentais de remplir plutôt mal que bien en y projetant tout ce qui me venait à l’esprit, la page me servait de défouloir, il aurait été difficile de m’extraire le papier des mains sans l’arracher. Personne ne faisait attention à moi tandis que je m’évertuais à donner à l’actualité locale une importance vitale en m’attachant à chaque syllabe jusqu’à décomposition totale des phrases, finalement toutes les lettres se délitaient et la signification des mots mis à l’origine par une main divine les uns à côté des autres m’échappaient aussi bien que ma propre présence ici. Tout semblait vain. Tout ne tenait bientôt plus qu’à une virgule, à laquelle je m’agrippais pour reprendre mon souffle comme un alpiniste retenu à la falaise d’une seule main tandis que son corps est appelé par le précipice, mon regard pris un dernier élan vers l’horoscope du jour. Tandis que mes yeux s’éternisaient sur le symbole de mon signe astrologique comme un ultime repère en cette terre de perdition, les habitués du bar commencèrent à s’éclipser à la fin du match, laissant la place à une chaleur moite et un silence de désolation, le match était perdu et mon horoscope ne semblait pas aller dans mon sens non plus, il restait plutôt obscure. Je ne sais pas quelle heure il pouvait être ni dans quel état j’étais et pourquoi donc je pleurais. Quelques acolytes étaient venus me saluer en sortant fumer et les larmes avaient sans doute profité de leur absence pour couler et tenter d’évacuer un peu de cet épuisement qui m’embarrassais au moment de me remettre en route pour rentrer, je n’avais pas envie de parler, ni de tout ni de rien, encore moins de n’importe quoi. Le silence s’imposait à nouveau.

Les croquettes, la litière et moi-même sommes sorties du bar, il suffisait de traverser la rue, faire le code et monter les marches pour me coucher et le lendemain eut été un autre jour. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. Je n’avais aucune main libre pour me tenir la rampe, ça n’a pas loupé, j’ai manqué une marche et me suis trouvée déséquilibrée, je suis partie en arrière, entraînée par le poids de mes sacs, et j’ai dévalé toutes les marches après avoir heurté la tête. J’ai chuté d’un étage. J’ai le souvenir vague d’avoir encore pu rentrer chez moi poser les sacs, avant de partir en ambulance aux urgences, sans avoir pu donner à manger aux chats affamés. Puis je me suis assoupie après avoir envoyé quelques messages décousus dans lesquels je prévenais les personnes de la chute sans en connaître l’issue, je ne voulais pas partir non plus. Quand je me suis réveillée sur un brancard, plusieurs heures après et la tête lourde, un jeune médecin m’a informée que le scanner n’avait rien donné et que je pouvais rentrer chez moi. J’étais vivante, victime d’une torpeur que je n’avais pas évitée mais qui m’avait épargnée. Malgré tout, une bosse énorme et violette me défigurait le front et remontait jusqu’au sommet du crâne en provoquant une douleur vive si par malheur je l’effleurais, j’étais à fleur de bosse. Je suis rentrée à pieds, j’ai pris tout mon temps, il était sept heures du matin et il faisait beau. Curieusement, personne ne nous dévisageait dans la rue, ma bosse et moi-même, celle-ci était davantage présente dans la sensation que dans l’apparence, la douleur allait s’estomper avec le temps et un jour elle n’existerait plus sinon dans mes souvenirs, j’en ressentirai un soulagement, pour l’instant je me sentais étrangement légère, aucune sentiment de culpabilité. Au contraire, je m’étais réveillée presque apaisée et chaque pas à présent m’insufflait un sentiment de liberté nouveau, comme si rien n’avait existé auparavant de la fatigue chronique, je laissais derrière moi le poids de la désillusion et du vide, j’étais vivante et j’avais très faim. D’un coup aussi m’est revenu à l’esprit mon départ prochain pour l’Amérique latine, accaparée que j’étais par les intrigues dans mon quartier j’avais relégué dans un coin retranché de ma conscience cette échéance qui à présent prenant tout son sens et me donnait un nouvel élan, plus que jamais j’étais prête à faire mon sac, me projeter sous d’autres cieux. Le mois de novembre avait définitivement posé sur les journées son linceul blanc et glacial, auquel j’avais cru pouvoir échapper vite fait en sautant dans le vide, les deux poings serrés. Mes mains s’affairaient maintenant à concentrer le strict nécessaire dans l’espace restreint de mon sac à dos, des livres et un carnet de voyage, des t-shirt et des chaussures de marche pour arpenter les rues là-bas à la rencontre de l’autre, voir si j’y étais, dans ma propre étrangeté.  J’ai accepté la proposition d’Elsa de boire un verre la veille de mon départ et tandis que nous discutions au Capitole les sirènes hurlaient dans les rues ce vendredi du mois de novembre. Des gens armés tiraient sur les terrasses, le Bataclan était retenu en otage, combien de morts. Toute la nuit, j’ai entassé mes amis dans mon sac, les autres aussi, au petit matin je suis partie.

 

 

 

Trois éternités #10

Un mois plus tard, je relançais la voisine et l’invitais à dîner dans un restaurant italien. J’avais repéré un restaurant italien à côté de la librairie des Abbesses, à l’origine je songeais plutôt à le tester pour fêter le retour de Colombie de la randonneuse mais je peinais tant à retrouver celle que j’avais rencontré il y a quelques mois plus tôt seulement, que le sujet n’était plus d’actualité, tandis que la carte du restaurant faisait toujours le même effet sur moi. J’aurais tout aussi bien pu proposer ce rendez-vous à mon amie caviste qui habitait le quartier ou encore à mon amie humoriste dont je n’avais plus de nouvelles depuis l’été, mais je craignais que la proposition fut mal interprétée, tandis qu’avec la voisine nous parlions  de nos relations respectives, les choses étaient claires et mes intentions à peu près explicites. J’étais quand même tendu, j’avais passé la journée de ce vendredi du mois d’octobre à me demander de quoi j’allais pouvoir parler à une inconnue qui ne l’était plus vraiment non plus. De fait, la relation de la voisine avec son amante s’étant récemment terminée, nous avions un sujet pour la soirée, mais je ne le savais pas encore, pire j’avais en tête qu’elle pouvait annuler à tout moment, je me retrouverais avec une réservation pour deux personnes sur les bras.  Elle est arrivée en bas de chez moi pour que nous fassions chemin ensemble, tout sourire et en déclarant qu’elle avait très faim, je me suis d’un coup sentie à l’aise, parfaitement détendue. Plusieurs fois au cours du dîner elle m’a demandé si ce que je mangeais me plaisait, son regard espiègle et pétillant se posait sur moi avec délicatesse, nous conversions facilement. Au moment de la raccompagner devant chez elle, j’avoue, j’avais le cœur un peu lourd. En rebroussant chemin vers chez moi, en haut de la rue, je cherchais à me rappeler comment j’avais fait connaissance avec cette voisine, la fatigue et l’alcool embrumaient un peu mes idées lorsque j’essayais de mettre le doigt sur l’origine de ce rapprochement singulier, Emma. Je me suis surprise à parler plus de coutume de cette voisine que je n’avais croisé en tout et pour tout que trois fois, cette tendance à l’obsession n’a pas manqué d’alerter mon amie qui n’en savait pas davantage mais auprès de qui je cherchais à collecter la moindre information. Il n’y a en soi rien de grave à être attiré, cela regarde seulement la personne qui se sent attirée. J’étais en train de couver une intrigue, un peu comme d’autres couvent une mauvaise grippe, j’en montrais en tout cas les principaux symptômes, par exemple lorsque mon attention était focalisée par la moindre réaction qui ne venait pas puisqu’en réalité il n’existait pas d’action. Un vendredi soir, j’ai profité de la FIAC pour échapper à la fadeur de mes propres fantasmes, changer d’univers et m’évader dans l’imaginaire d’artistes à la folie exposée, voire explosive. Mais contrairement aux années précédentes, l’ambiance n’était plus à la fête à outrance, j’avais un peu la mort dans l’âme, je ne parvenais ni à me divertir ni à me concentrer sur autre chose que ma morosité intérieure. J’étais crispée et rien, rien ne semblait vouloir me détendre. Il me restait les derniers cachets d’anti-inflammatoires, je pensais encore, huit mois plus tard, que je souffrais d’une blessure musculaire et non pas d’une fracture, un traitement sans intérêt. Je savais très bien qu’en prenant ces cachets à jeun le matin, j’allais sentir passer ma douleur, non seulement je le savais pour me l’avoir entendu dire explicitement au moment de la remise de l’ordonnance, mais surtout je le faisais dans l’intention de sentir cette autre douleur, comme si une douleur pouvait se substituer à une autre plutôt que de venir doubler le désagrément. J’aurais pu faire appel à Emma ou encore détruire un chef d’œuvre de la FIAC pour passer mes nerfs, mais rien n’y faisait, le chemin autant que la douleur menaient à l’intérieur. J’étais au bord de l’implosion sans pouvoir véritablement savoir pourquoi ni comment m’en sortir. Mes nerfs n’avaient plus de ressort, ils ne me permettaient même plus de réagir un minimum, j’étais énervée au sens littéral du terme, déconnectée de toute sensation physique, écœurée. Au fond, je n’avais pas envie de m’en sortir non plus, non plutôt rentrer en moi et c’est tout. Sans doute ma descente datait depuis quelques jours déjà et je prenais vaguement conscience d’un sentiment de chute, comme un incessant vertige vers un bas qui n’est jamais assez bas et me précipitait vers un vide abyssal après avoir frôlé les sommets hystériques vers lesquels m’avaient hissée mes fantasmes et l’enthousiasme dans lequel me plongeait l’invention d’une vie plus intense, nourrie de relations envoûtantes et gorgée d’élans passionnels à répétition. Chère intensité, je ressens ton appel par vagues nostalgiques chaque année quand vient l’été. Et chaque année je veux voir le soleil plus haut encore, exploser de mille feux dans le ciel, plutôt que de me protéger de ses rayons à force de rechercher cette sacro-sainte illumination, je finissais par m’aveugler moi-même. Je ne me posais pas les questions dans le bon sens, sinon j’aurais su ou vu, ou au pire j’aurais cru. Et alors je n’aurais pas bu,  je n’aurais pas chu.

Trois éternités #9

La voisine a initié le deuxième rendez-vous, dans le quartier cette fois, dans notre rue.  J’avais décliné une première invitation de sa part la semaine précédente, début septembre, ayant déjà prévu de mon côté de soutenir une manifestation place de la République avant de rejoindre au MK2 quai de Seine pour voir ensemble « La Belle Saison » la randonneuse, qui a décalé le rendez-vous d’une demi-heure si bien que nous nous sommes retrouvées dans l’obscurité de la salle de cinéma. Izia Higelin était d’une sensualité renversante, belle et brute. La randonneuse a détesté Cécile de France dans le rôle de l’étudiante féministe des années 60’, moi qui pensais au contraire que le contexte général du film allait l’emballer, pas du tout. Elle m’a proposé de passer la soirée ensemble, ce que j’ai accepté trop vite. Je me suis retrouvée dans un café entourée d’autres féministes encore, la cuisine était déjà fermée et la fête ne promettait pas d’être dansante. J’aurais du rentrer avec Izia et planter les féministes. Une semaine plus tard, à l’occasion d’un verre avec la voisine, je lui raconte ma soirée ratée. Elle a écouté attentivement mon récit et j’ai trouvé dans son empathie face à mon désarroi un peu de réconfort. Nous avions convenu de nous retrouver aux alentours de 19h37 à La Timbale, le café situé idéalement à même distance entre chez elle et chez moi, avec terrasse. De son côté, la relation avec son amante était plutôt en train d’évoluer, m’apprit-elle surprise, c’est-à dire de devenir sentimentale, la voisine n’avait pas prévu de s’attacher aussi vite. D’autant qu’entre temps elle avait hébergé quelques jours une femme avec son fils, débarqués de nulle part et dont elle se rappelait à peine comment lui était venue cette proposition, elle me racontait cet épisode avec dérision et dans un soulagement évident, ses convives étant partis le matin même seulement, après avoir loupé (exprès ?) un premier train la veille au soir. Les invités n’avaient pas cru bon d’offrir un verre ou une attention en guise de remerciement. Le monde est parfois bizarre dans lequel une frustration nous fait basculer bras ouverts dans un contentement autre alors que nous le refusions en tant que tel, nous l’envisagions à peine. L’épisode de la drôle d’intruse avec son fils avait incité la voisine à chercher le soutien de son amante et créer un rapport de confiance plus approfondi là où elle ne voulait plus s’engager. De mon côté, je ne savais pas clairement si le fait de voir la voisine me faisait du bien parce que j’avais l’occasion de lui parler de la randonneuse ou pour d’autres raisons qui restaient confuses, toujours est-il que les choses paraissaient s’apaiser une fois lui en avoir fait part. Elle m’a d’ailleurs gentiment proposé de la solliciter quand je le souhaitais, « jour et nuit ». Bien sûr, je n’y ai pas eu recours, je ne voulais pas la déranger au moment où sa vie prenait un nouvel élan sentimental, j’avais surtout besoin de rester seule. Au mieux, nous serions amenées à nous croiser à nouveau entre les rayons de la supérette où j’avais mes habitudes. Dans les faits, il suffit de le dire pour que cela n’arrive jamais.

Trois éternités #8

Le lendemain, la patronne était bien présente au salon de coiffure, occupée avec sa cliente. Elle m’a dévisagée avec surprise lorsque j’ai franchi le seuil, sans doute n’avait-elle pas reçu l’information de la part de sa collaboratrice qu’une coupe très court se présenterait dans ce lieu de coiffure couvert de photos de dames aux cheveux longs, vernis roses, très maquillées. Et lorsque je lui ai demandé si elle avait un créneau dans la journée, elle ne m’a pas regardée avec terreur mais m’a proposé de passer en fin d’après-midi en me montrant son agenda plein. J’ai trouvé ma coiffeuse seule en train de lire les messages sur son téléphone en fin d’après-midi, je retournais au salon de coiffure pour la troisième fois en deux jours, je redoutais par-dessus tout d’être considérée comme une cliente capricieuse, elle m’a prêté toute son attention et s’est concentrée sur mes attentes sans la moindre affection mais avec un intérêt soudain pour l’idée de couper plus court encore la plus courte des coupes qui ait pénétré son salon. Elle n’a pas eu besoin non plus que je me lance dans une explication démesurée pour comprendre mes desiderata, pire elle s’est servie de sa paire de ciseau uniquement pour avancer dans la coupe, sans toucher à la tondeuse ou au sculpteur, sans aller à la facilité donc. Dans ce salon aux couleurs roses et aux posters datés d’un autre âge et dont les coiffures exposées rappelaient les mauvaises séries des années 80’, je me suis sentie étrangement bien. Non pas que le sentiment d’étrangeté me confortait dans la liberté de ne pas appartenir à la clique des cheveux longs et ongles vernis, je ne jubilais pas non plus à l’idée d’avoir obtenu satisfaction après trois tentatives pour obtenir mon rendez-vous au salon de coiffure, non c’était encore autre chose ou alors, un mélange des deux. Je me sentais simplement acceptée. La coiffeuse s’attelait à me couper les cheveux quand bien même elle ne voyait rien à couper plus court encore, j’étais résolue à m’attendre au pire pour une première, sans inquiétude. Mon sort était ici et maintenant entre les mains de la coiffeuse, mes pensées circulaient librement à mesure que les mèches tombaient sur le sol tandis que je revenais à moi peu à peu. Le fauteuil était confortable, dans lequel j’étais enfoncé comme pour ne plus en bouger, la coiffeuse travaillait avec application et sans chercher à échanger pour me distraire, tant mieux. Je me rendais compte que j’avais passé moins de temps dans mon quartier ces derniers temps, je le découvrais à nouveau, toujours avec le même vif plaisir de vivre dans un si joli village. Machinalement, j’ai tapé un message à l’attention de la grande magicienne pour briser le silence, si elle n’y répondait pas, j’avais peu de chance de la voir avant son départ en voyage. J’ai levé les yeux sur la coiffeuse qui achevait ma coupe, elle a répondu à mon sourire en me demandant si tout allait bien, j’ai vérifié mon reflet dans le miroir, son travail était impeccable et je la sentais elle-même plutôt surprise et satisfaite du résultat, la coupe court m’allait bien. En sortant du salon, j’ai lu la réponse à mon message qui me demandait si j’étais libre le soir.

Trois éternités #7

Trois jours à attendre des nouvelles, trois jours pour trouver un coiffeur, changer de tête. Ma grand-mère disait toujours que pour se changer les idées, il suffisait de changer de tête, elle disait aussi que la bière était comme du pain liquide, elle savait s’arranger avec la réalité. Pas de nouvelle le vendredi et, contrairement à l’habitude prise au cours de ces derniers mois, il n’était pas prévu de se retrouver le lendemain pour un ciné ou une exposition, pour se voir. Autant changer de tête dans ce cas et ôter ce casque devenu trop lourd pour mon crâne, comme pour rendre les armes au moment où j’aspirais à retrouver légèreté face à l’impuissance dans laquelle me plongeait soudainement la situation d’attente et de déroute. Un vendredi matin, j’avais reçu de la grande magicienne l’un de ses plus jolis messages, nous venions de nous quitter quelques instants auparavant, il était prévu de se voir le lendemain. Elle tenait à me faire savoir qu’elle était heureuse, je ne connais rien de plus gratifiant à ce jour qu’un message de quelqu’un qui vous faire comprendre que grâce à vous, c’est plus doux, pourquoi avoir recouvert ces moments de grâce de ton manteau sans prévenir, cher automne ? Tu es arrivé un matin où elle ne s’est pas retournée tout de suite vers moi avec le premier sourire de la journée, et avec toi les premiers doutes, la froide réalité d’être dehors, ce vent – il balaie les souvenirs comme des instants morts qui n’auraient jamais appartenus à une vie, alors que l’arbre abrite encore tous mes espoirs, je caresse les branches et nourris les racines. Il y a eu ce samedi aussi où elle a été prise d’un fou rire jusqu’à pleurer parce que je ne parvenais pas à prononcer correctement un mot, le nom d’une ville peut-être, une formule. Je n’avais pas besoin de vérifier son envie de me voir voire me revoir, tout était encore évident. Le dimanche que nous passions ensemble, je l’ai occupé à trouver un coiffeur ouvert dans mon quartier, ma quête est devenue la nouvelle obsession du moment, la vie n’est peut-être rien d’autre qu’une série de substitutions. Toujours est-il qu’il me fallait substituer la gêne du désagrément si je ne trouvais pas mon coiffeur, au manque cruel d’une personne très spéciale. J’ai trouvé un petit salon de coiffure tout de rose habillé à seulement deux rues de chez moi, il était ouvert un dimanche tandis que les primeurs de la rue du Poteau repliaient leurs stands, et surtout la coiffeuse avait l’air disponible lorsque j’ai franchi la porte pour m’approcher d’elle. Sans doute a-t-elle compris que j’entrais pour demander un renseignement, parce que lorsque je lui ai demandé si elle était disposée à rafraîchir ma coupe, elle a eu ce geste de mettre ses deux mains devant sa bouche en me fixant avec terreur comme si je lui avais annoncé une mauvaise nouvelle, avant de se confondre en excuses parce qu’elle ne savait pas couper court, mais sa patronne oui qui serait  là dès le lendemain. Je suis sortie du salon persuadée que la réaction de la coiffeuse n’était pas étrangère totalement à la détresse qui devait se lire sur mon visage à un point que je n’avais peut-être pas moi-même envisagé. J’ai redoublé de patience.

Trois éternités #6

La première fille dont je suis tombée amoureuse était prof de gym et j’avais dix ans. Le club de sports devait employer de jeunes étudiantes elles-mêmes adhérentes et qui se faisaient de l’argent de poche en nous entraînant tous les mercredis et samedis de la semaine. Je me souviens de Christelle et surtout de Karine, parce qu’elle était fan non seulement de la Madonna des années 80’, elle arborait le même look vestimentaire avec les boucles d’oreilles méga gigantesques et le chewing-gum super vulgaire, mais également de Daniel Balavoine. Le jour où ce dernier est décédé dans un accident d’hélicoptère, Karine n’est pas venue nous entraîner, Christelle a raconté qu’elle a appelé chez elle et que sa mère a raconté qu’à la nouvelle de la mort du chanteur elle est allée s’enfermer dans sa chambre en claquant furieusement la porte, plus personne ne l’a revue. Moi, j’avais trouvé en Karine mon héroïne. Je n’étais pas douée pour la gymnastique, on nous appelait même les « sœurs bâton », pourtant j’adorais ces moments où toutes en justaucorps nous alignons nos galipettes plongées et autres roues en série, les spectacles de fin d’année me rendaient fière. Karine me demandait plus ou moins sur le ton de la plaisanterie si mes parents n’envisageaient pas de prendre une nounou en vacances pour être tranquille, je fantasmais à l’idée de partir avec elle en vacances bien sûr. Je n’ai jamais parlé de sa proposition à mes parents, en revanche pendant les longs mois estivaux, j’entretenais une correspondance animée avec elle. Quand je dis « animée », je parle moins de la fréquence de ces échanges de lettres très colorées, que de l’effervescence dans laquelle j’étais tout au long de l’été en attendant l’arrivée du facteur tous les jours à midi, dans notre maison de vacances en Provence. C’était le moment que je préférais de toute la journée, parce que cela relevait sinon du miracle en tout cas de l’arrêt cardiaque d’apercevoir parmi le rare courrier acheminé en camionnette jaune de la Poste, l’écriture de Karine sur une enveloppe. Le jour où la fameuse lettre tant attendue arrivait, c’était l’hystérie, mais c’était l’hystérie tous les autres jours aussi, il suffisait d’entendre le moteur de la camionnette vrombir en haut du chemin pour que bondisse mon cœur et que je me mette à courir vers la boîte aux lettres située à une centaine de mètres en amont du chemin en terre qui menait vers la maison. Achetée à l’état de cabane quasiment, ma sœur et moi dormions sous les toits parmi les loirs, la bâtisse avait évolué avec nous, s’étirant et s’épanouissant dans les tons ocre de Roussillon. Il y faisait frais à l’intérieur sur le carrelage lorsqu’à partir de midi le soleil commençait à taper dehors sur la terrasse, nous avions pour consigne de ne pas nous exposer, comme par temps de mistral, nous restions enfermées et le déjeuner était servi dans la grande pièce principale d’où nous suivions l’événement des rafales de vent secouer les volets furieusement. Mais les bourrasques pouvaient bien me faire taire un temps et le soleil intimider mon élan, c’est encore l’arrivée de la camionnette qui déchainait la plus délirante de toutes les tempêtes.

Systématiquement, j’ai cherché cette connexion particulière avec toutes les autres filles, je l’ai trouvée avec facilité, chaque fille étant spéciale, plus difficile fut la connexion à mon corps. « Ce n’est pas inquiétant », m’avait dit l’ostéopathe que j’ai fini par aller consulter un jour. J’avais d’abord cru à une déchirure ou à un claquage lorsque la douleur m’avait arrêtée en plein stade, la radio n’avait rien donné, sinon un déséquilibre du bassin, l’échographie non plus, l’IRM semblait inutile dans mon cas et j’étais encore loin d’envisager une scintigraphie. Docile et consentante, j’ai remis mon sort entre les mains expertes d’une jeune ostéopathe au bout d’un mois de souffrance, parce que contrairement à ce que j’avais prévu, ça ne passait pas tout seul et qu’il fallait que je me fasse assister pour rétablir parce que seule, je n’y étais pas. Voilà, j’en étais à ce stade de perte d’estime personnelle et de profonde désillusion lorsque l’expert en art de la manipulation ès tensions m’a annoncé ce diagnostic, rien d’inquiétant. J’aurais pu l’embrasser sur place. Il se pourrait même que je l’ai fait. Et elle de se croire obligée de confirmer son intuition en prenant son air le plus assuré pour m’indiquer qu’il fallait prévoir huit jours en tout et pour tout jusqu’à mon rétablissement définitif, huit jours – ce chiffre que Victor Hugo s’est amusé à faire basculer pour y voir le symbole de l’éternité. J’ai voulu croire à l’oracle. Moi qui l’instant d’avant encore traînais la patte sur le trottoir pour parcourir depuis la mairie du dix-huitième arrondissement le petit kilomètre qui me séparait de son cabinet situé métro Max Dormoy, moi qui jouais la martyr jusqu’à l’exagération quitte à inspirer la pitié des passants sur mon triste sort d’éclopée, moi à qui on ne la faisait pas jusque-là, le coup d’accélérer en me bousculant quasiment pour me montrer à qui appartient le pavé, la rue, les passages piétons et les priorités, le tintamarre de la ville et son ballet quotidien des plus silencieux, le droit d’être un piéton, la chance d’être cet individu unique dans la foule des pas anonymes. J’y ai cru au point de m’autoriser à nouveau à presser le pas. A mon tour, selon les dires dudit docteur, je pourrais me permettre de régler la cadence des feux tricolores au rythme de mes enjambées et non pas dépendre des caprices de la circulation, les autres piétons n’avaient plus qu’à bien se tenir, j’étais sur le retour, prête à en découdre avec le premier venu. Tu parles Charles. Je n’ai pas tenu cent mètres en sortant du cabinet que la douleur m’a relancée de sa lance vive et acérée, une gifle en plein trottoir. Lorsque plusieurs jours après, j’ai reçu un mail de l’ostéopathe demandant de mes nouvelles, je lui ai annoncé que suite à ma relégation en dernière ligue de la fédération piétonne de Paris, j’en arrivais à envisager à moyen long terme une ablation partielle ou totale du fessier gauche, je n’ai plus jamais reçu de relance de sa part pour une autre date.

Trois éternités #5

Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté ça à la voisine, que j’étais très tendue cette année. Sans doute j’ai cherché, en suscitant son éventuelle empathie pour les expériences que j’ai vécu et dont je pense qu’elle aurait pu vivre les mêmes, à me rendre sympathique et me rapprocher d’elle, à moins que je ne sois en quête de d’écoute comme n’importe qui ici-bas. Toujours est-il que j’ai ressenti le besoin de décliner mon année en racontant les différentes étapes qui ont tour à tour permis de nourrir tant d’espoir dans ma relation avec la randonneuse, dans la randonnée tout court, dans cette forme de lenteur qui apaise l’âme aussi. Tout allait trop vite jusqu’alors, les événements s’enchaînaient, me laissant choir chaque fois. Je me suis blessée un 17 mars cette année là pour avoir trop forcé, une fracture de fatigue assez révélatrice alors que ma relation avec la végétarienne pingre s’enlisait depuis le début d’année. Dix jours après l’attentat, le 17 janvier, j’ai fini de vider le tiers de mon appartement et de repeindre celui-ci entièrement en blanc, je ne me souviens plus d’avoir pris la décision. Un à un, j’ai vidé mes placards et me suis débarrassée de la moitié de ma bibliothèque, que j’ai démontée planche après planche comme on dépècerait un animal, presque machinalement, j’ai compté 17 types de vis différents. J’ai gardé mes références poétiques et philosophiques, parce que la vie continue malgré tout, même quand on croit qu’on ne pourra pas survivre à ça, on était des millions à ne plus y croire, on est des millions à avoir survécu à l’écœurement. Ensuite, contrairement à mon habitude qui consiste à toujours rester en dehors de tout conflit, je me suis embrouillée avec une choriste de mon pupitre, je ne l’avais pas calculée jusque-là. J’ai appris son nom un dimanche au mois de mai alors qu’elle chantait avec les altos depuis la rentrée. Elle devait me déranger pour que je décide de l’ignorer à ce point, ma randonneuse. Ce jour-là, la chorale donnait un concert au Tango, j’étais d’astreinte au contrôle des entrées. Il a fallu qu’en ce début de soirée, un vigil de l’établissement débarque pour faire régner l’ordre, notamment en décidant que la randonneuse n’avait pas le droit de vérifier si l’une de ses amies avait trouvé le lieu et de voir rapidement si elle attendait devant l’entrée ou non. Avant elle, toutes les autres choristes avaient pu sortir prendre l’air avant de rentrer à nouveau, mais pour la randonneuse s’est appliquée la règle stricte selon laquelle « toute sortie est définitive ». Elle n’a rien voulu entendre et a insisté pour sortir jusqu’à ce que le vigil, transsexuel, la pousse en prétextant à corps et à cris avoir été violenté par la choriste colombienne plus grande que lui d’une tête. Et j’ai eu ce réflexe stupide, humain trop humain, de ne pas vouloir prendre parti pour la choriste par crainte d’être accusée alors de transphobie. Je ne suis pas intervenue, persuadée que la choriste allait lâcher prise face au vigil hystérique, ce qu’elle a fait un peu plus tard, non sans m’en vouloir parce que je ne l’avais pas défendue. Je lui ai écrit le lendemain, un à un elle a démonté tous mes points. Ce fut le début des échanges.

Trois éternités #4

J’ai attendu trois jours, samedi dimanche et lundi, avant de la contacter, et puis peu avant midi j’ai cédé à la tentation de prendre de ses nouvelles, à douze heures moins une minute. Quelques semaines plus tôt, c’est-à-dire un peu avant le mois de mai et la délectation de ses longues journées, jamais je ne serais restée trois jours sans nouvelle de la grande magicienne, que je quittais le vendredi matin, fourbue à l’idée de retourner travailler, mais heureuse. Heureuse d’avoir vécu ces quelques heures de magie loin, très loin du reste du monde, je retournais sur terre enrichie d’un secret, comblée de mille souvenirs comme au retour d’un voyage qu’il me tardait de reprendre rapidement, à l’occasion d’un prochain rendez-vous. Comme on prépare un départ, je passais des heures et des heures, un temps infini que même le cadran d’une montre n’aurait pas suffi à exprimer, avec elle à son insu, à poursuivre nos discussions et trouver de nouvelles issues aux questions restées en suspens, je tricotais. Des pelotes entières d’histoires et d’intrigues se dénouaient dans mon esprit tandis que mes pieds effectuaient le trajet quotidien, je renouais avec l’évolution des choses et le destin des personnes en forgeant le mien sous le feu attisé de ses récits et des souvenirs que j’en gardais. Un véritable univers émergeait, peuplé de tribus et de chefs, de collègues et de relations communes, dont le visage changeait en fonction du rôle que je leur prêtait et des rêves qu’ils m’inspiraient et où je les croisais, n’ayant pas eu la chance de rencontrer ces personnages dans la réalité, mon imagination se chargeait de m’en donner une impression que je colorais. Je découvrais alors une palette extraordinaire de couleurs pareille à l’immensité des possibilités et des intensions dans chaque geste, au sein de chaque mot, pour peu qu’il soit chargé du sens qu’on aura pris la peine d’exprimer avec le plus de précision et de sincérité. Chaque jour, une nouvelle couleur apparaissait sur la toile qui me plongeait dans une joie inouïe à l’idée de pouvoir l’utiliser pour dire l’effet produit sur moi par un sourire ou un silence, selon. Une joie qui me consolait presque de la tristesse causée par ce même silence, si la couleur trouvée comme par magie pour dépeindre mon sentiment et ma peine sonnait juste. J’apprenais à user des couleurs comme on apprend à se maquiller jusqu’à se cacher derrière un masque qui n’aurait plus rien à voir avec le vrai visage, justement par besoin de le cacher, j’en abusais parfois comme pour n’importe quelle substance dont le novice veut expérimenter les effets trop vite tant l’expérience dépasse tout ce qui existait auparavant pour se transporter ailleurs, transcender la raison même qui aurait permis d’accéder un jour au moyen d’évasion. Ce jour où le silence fait son apparition, entre deux voyages, et le sentiment de tristesse envahissant avec lui et dont on ne sait que faire, ni le lendemain, encore moins le jour d’après.

Trois éternités #3

Je n’ai pas pu ne pas envoyer ce message qu’elle n’avait pas reçu de ma part, j’ai récidivé. Trois avertissements au préalable pourtant, une photo sur laquelle la fille me tourne le dos, mon message ne lui parvient pas et de toute évidence ce n’était pas elle venue s’assoir au bar. Une fois qu’elle a pu répondre à mon message et échanger quelques banalités de circonstance, rendez-vous fut pris non pas comme annoncé au troquet situé dans la rue que nous partagions, mais au Jeu de Paume pour se rencontrer autour d’une exposition photographique en vogue. J’avais déjà mis les pieds dans ce lieu à l’occasion de la rétrospective de cette émission très particulière, un genre de documentaire qui ne montrait rien et cherchait à suggérer le pire, disparition d’enfant ou intervention extra-terrestre, à travers des effets totalement loufoque comme la coupure entre deux plans pour suggérer un avant et un après la catastrophe, réalisation sans trucage aucun. Je me souviens d’une scène composée par la juxtaposition de deux images cadrées de la même manière sur une piscine dont les remous filmés dans un des coins du bassin sont sensés éveiller l’inquiétude du spectateur, coupure et à nouveau la même image de la piscine toujours agitée, et puis cette voix off qui nous fait comprendre qu’il s’est passé quelque chose, le temps de la coupure, quelque chose de très grave. Cette voix, cet effet. Tout le talent du commentaire à susciter l’intrigue et capter le regard du spectateur sur rien. J’avais aimé ces séquences, d’une absurdité jouissive et presque crédible, c’est bien le pire. Hitchcock dit qu’il y a un millier au moins de possibilités pour positionner une caméra sur une scène, mais il y en a une et une seule de juste seulement. C’est l’angoisse la plus absurde, savoir qu’on n’a pas choisi le bon angle, la bonne approche, douter et renoncer, recommencer. Cette hantise de l’effroyable flottement au moment de s’élancer et où s’installe le doute alors qu’il faudrait assumer sa propre logique et aligner les pas, un premier puis un deuxième, tout naturellement et par nécessité, pour que la potion de la création agisse, qui mène à la liberté. J’ai senti ce vent de panique au moment de rencontrer la voisine, lorsque je l’ai vue pour la première fois et qu’elle ne m’a pas plu, j’ai senti un malaise, il a fallu composer malgré tout, puisqu’à présent nous y étions et qu’après tout j’avais tout fait pour cette rencontre advienne. Nous en sommes arrivées à parler de manière étonnamment fluide si bien que je me suis très vite détendue, jusqu’à aborder ce sujet qui est resté le seul à peu près entre nous, son amante. J’ai compris qu’elle désignait par « amante » la personne avec qui elle faisait l’amour, et non pas celle dont elle était amoureuse. Il se trouve que le sujet était d’actualité avec la randonneuse qui avait remplacé la végétarienne radine, elle m’appelait son « amante » et je craignais que cette dénomination prive de toute affection sentimentale notre relation. Il y avait comme une résistance de sa part et je me sentais frustrée là où la voisine semblait y trouver son compte, cela lui convenait parfaitement d’être débarrassée de ces « emmerdements ».

J’ai rencontré la randonneuse au printemps, elle m’a compté les bienfaits de la marche lente et de longue haleine, moi qui me croyais condamnée au bitume, j’ai découvert les dénivelés et trouvé un plaisir nouveau à ouvrir la marche, me sentir guidée dans l’escalade, partager un effort ensemble en restant concentrée sur ma fatigue et mes rêveries, je pouvais me retourner et sentir un appui derrière ce même sourire comblé par la tranquillité de paysages inspirants. Nous avions en commun, la randonneuse et moi-même, la joie suprême de sentir la fatigue physique envahir chaque parcelle de notre corps jusqu’à nous laisser abandonnées comme sur une rive lointaine, à l’opposé même du point de départ de l’aventure. Nous avions parlé d’abord de cette émotion de satisfaction pure ressentie dans l’effort, je lui parlais de la course qui m’avait conduit à la blessure et elle me parlait de randonnée comme s’il s’agissait non seulement d’une nouvelle possibilité, mais aussi d’occasion de nous rapprocher. Elle parlait de moi comme d’une marathonienne alors que je n’avais pas encore parcouru la distance mythique, pour elle j’avais déjà accompli cet exploit et j’étais fascinée moi-même par l’image que je lui inspirais. J’aimais la voir arriver à nos rendez-vous à vélo. Cet été, après avoir profité d’une saison de randonnées, elle était repartie dans sa famille et je me retrouvais à l’attendre et lui écrire tous les jours, au moment où je rencontrais la voisine. Celle-ci m’avait posé toutes sortes de questions sur la randonneuse, si bien que j’avais eu beaucoup de mal à me concentrer sur le panneau introductif de l’exposition au Jeu de Paume. Elle-même semblait moins profiter de l’événement sur place, occupée qu’elle était à tout photographier et enregistrer pour en restituer une version numérique à son entourage. Nous nous étions assises sur un canapé installé au milieu d’une salle pour qu’elle puisse filmer un paysage en évolution sur l’écran en face de nous, et ce faisant elle réagissait à mes réponses. Je me demandais ce qui, de mes questions ou du film, lui demandait le plus de concentration. Parler de la randonneuse me la rendait étrangement présente en ce lieu de projection, je sentais vibrer une vague de ressentiment mêlée d’inquiétude à l’idée qu’elle soit partie et qu’elle ne reviendrait peut-être pas, que je l’attendais en vain en prenant soin de lui écrire tous les jours, sans doute dans le seul but de me rassurer moi-même, je créais un lien à sens unique. Pendant ce temps, assise à côté de moi sur le canapé, la voisine profitait de l’exposition cachée derrière sa caméra pour en ramener d’autant plus d’images à l’attention d’autres personnes, ou simplement pour dire qu’elle y avait été, elle en avait les preuves visuelles qu’il ne lui restait plus qu’à regarder et archiver chez elle pour en parler de manière avisée. Nous faisions donc connaissance, elle et moi.

A la sortie de l’exposition, elle m’a proposé à nouveau de nous assoir sur un banc public, cette fois pour fumer sa cigarette. J’en ai profité pour prendre en photo le coucher de soleil sur la Concorde. L’air était si doux et le ciel joliment balayé par des nuages infiniment légers, rose comme la vie peut l’être parfois.

J’ai envoyé la photo à la randonneuse.