Vichy #8

Un pincement au cœur oui, bien sûr que j’ai ressenti un pincement au cœur en quittant mon île, j’y ai laissé tellement de moi cette année, un peu plus de sel que d’ordinaire, c’était marquant. J’arrive à l’aéroport de Mykonos après plus d’heure de marche depuis le nouveau port sous le cagnard et dans la nervosité d’une circulation chaotique, je suis en sueurs et je m’effondre à ma place, du côté du hublot d’où je ne pourrai pas voir Tinos et son port et sa baie et mes sentiers. Alors je décide de dormir mais je ne peux pas, je rumine et je lis pour disparaître un peu dedans, je somnole et par intermittence je vois apparaître par le hublot une île, c’est encore la Grèce et les ferrys laissent une trace qu’il est encore possible de distinguer depuis notre hauteur, je lis et je sombre à nouveau puis j’ouvre les yeux sur une côte immense, c’est encore la Méditerranée. Puis les Alpes me tirent de drôles de rêves totalement absurdes, il n’y a pas beaucoup de neige… J’ai un drôle de vague à l’âme, comme un sentiment d’étrangeté à ce que je vis, ce que je vois, oui les sommets me semblent moins enneigés qu’avant et après, oui le bal des ferrys continue, je ne sais pas trop si je dois me sentir concernée, faire semblant de lire alors que je lis de travers ou plonger dans un sommeil qui ne veut pas de moi pour me jeter dans des rêves aussi idiots, d’un coup, ou plutôt après une éternité interminable mon regard est happé par quelque chose. Cette fois-ci, cela m’est familier, un lac avec deux îles dont je connais les contours par cœur, tiens mon cœur se met à battre à nouveau, c’est la base de loisir de Torcy que je reconnais très distinctement et juste en face, le lac de Vaires-sur-Marne avec la longue piste vers la Marne. De mon index, comme certains faisaient au primaire pour lire et je me demandais pourquoi, je suis la Marne en passant par Bry-sur-Marne et son pont, la boucle de Saint-Maur et mon lycée d’hypokhâgne - avant (enfin !) d’atterrir en classes prépa à Paris (Paris !), le Bois de Vincennes apparaît à son tour, bien plus touffu depuis les airs que depuis le plancher des coureurs de fond. Puis la Seine dessine son joli visage et je lui souris, mon jardin extraordinaire sous mes pieds ! L’Arc-de-Triomphe est visible comme jamais, je distingue mon tracé entre l’avenue Wagram et l’avenue Foch et un peu plus loin, mais oui c’est bien le bassin extérieur de Molitor, je jubile. Bien sûr l’hippodrome de Longchamp ne tarde pas à se découper en plein cœur du bois de Boulogne et l’avion rebique sur la droite en direction toute de l’aéroport de Charles-de-Gaulle, d’un coup toute trace de fatigue s’est dissipée pour laisser place à l’excitation d’être chez moi. Les magnifiques balises blanches et rouges des sentiers escarpés sur l’île me ramènent aux couleurs de mon vélo qui n’attend qu’une chose, que je le gonfle pour repartir sur les routes.

Photo : Joan Miro, "On ne se voit pas dans la mer".

Le pain, la pomme et les poèmes #121

le voyage retour serait-il l’autre aventure
suis-je la même une fois lessivée essorée 
oui renversée par ce tourbillon balbutiant
de t’avoir trouvée dans les paysages ancrés
d’une écriture dévisagée toi la beauté
le trublion inoubliable et sans bruit
au réveil je te cherche encore te chercherai
dans chaque nuance de lumière émerveillée 
par l’élégance de ta retenue 
ton silence 
invite au par cœur de tout ce qui s’est vite dit
je parcours une dernière fois sentiers et vallées 
comme une vague sur la peau et tous ces galets 
qui ont inscrit ton nom sur la plage
je souris

Le pain, la pomme et les poèmes #120

j’escarpe la vallée et m’inspire de la plaine
mon désir a parcouru le génie de ton paysage jusqu’à la folie
je n’ai plus le vertige depuis que le ciel est à tes pieds
il fallait avoir appris à nager pour s’élever dans tes intrépides profondeurs
sonder les galets leur trouver formes et couleurs
la terre a cessé de tourner
elle s'ébroue
avant de s’essayer aux limites d’une nouvelle voie lactée 

Le pain, la pomme et les poèmes #119

les nuages gris ont la dent longue qui ont mis la main sur le village
ils assiègent les humeurs moroses aucune messe ne résiste au tourment
les cloches ont beau sonner pour tous le vent a déjà semé le doute
il s’est infiltré plus fidèle que le plus bigot des villageois 
va valdinguer dans les ruelles comme à la recherche d’un courant
une âme sœur qui lui rendrait vie ce souffle vital
la liberté 

Le pain, la pomme et les poèmes #118

sur ton épaule qu’il m’empêche d’approcher 
souffle une rage qu’il peine à maitriser
tu sais le vent n’a jamais existé
c’est moi qui hurle
je crie
tu n’entends rien
à quoi sert la beauté dans le poème 
sinon tout détruire et recommencer 
comme la vague balaie le château de sable
pour inspirer plus grand le lendemain
tout n’a pas sa place non
je ne vois pas 
pourquoi ce vide en moi si tout est plein
on ne devrait écrire que sur l’absence 
ainsi
un jour 
tout ça
aurait un sens 

Le pain, la pomme et les poèmes #117

de Barbarie
le jour en j’en reviendrais
je rapporterais tous ces figuiers
ceux sur lesquels tu m’as fait grimper
pour te cueillir le fruit le plus mûr 
être sûre qu’il soit le plus sucré 

depuis le mât
tout en haut de mon arbre
devenu navire pour un été 
j’ai vu les terres les plus reculées 
paradis sauvages insoupçonnés
tu m’as parlé des navires pirates 

depuis ce jour
sur l’arbre je suis restée
perchée comme l’oiseau qui piaille en cage
tandis que les fruits sont tous tombés 
et le vent violent balaie ma branche
mais ne m’enlèvera pas la vue 

Le pain, la pomme et les poèmes #116

le jour s’est ouvert sur le pétale refermé 
son parfum unique m’a suivie toute la nuit
pourquoi donc la magie ne pourrait-elle durer
plus d’une saison
pour la vie 
l’éternité oui
dans les hauteurs son souvenir j’ai retrouvé 
nous avons ri marché 
nous nous sommes embrassées 
les hautes herbes ont même caché notre secret
à mon réveil le pétale s’était envolé

Le pain, la pomme et les poèmes #115

mes veines sont noires et gonflées 
pas en vain
elles drainent l’oxygène dont tu as besoin
mon sang tourne en boucle sur le même refrain
que n’ai-je plusieurs vies pour vivre tout

ma peau fouettée par le vent se détend 
quel étrange été cet étonnement 
aux mots tu insuffles
un sens incertain
que n’ai-je cet instinct de savoir tout

un génie viendrait me trouver
trois voeux
te faire rire le soir
jouir toute la nuit
te faire surtout rêver toute la vie
que n’ai-je un génie sous la main ici 

Le pain, la pomme et les poèmes #114

et lorsque j’aurais oublié jusqu’à ta voix
cette petite mélodie du cœur me reviendra
comme un ciel étoilé 
en plein jour extirpé
à la nuit des affaires communes du quotidien
je garderai pour moi le privilège immense
surprise inépuisable de ce plaisir pur
d’avoir échangé nos rimes la poitrine gonflée 
d’orgueil et de pudeur 
la joie au bord des larmes
je m’en vais par les sentiers cueillir tous les signes
semés dans mon rêve par le vent et la marée 
toutes ces infimes interstices dans le réel 
qu’aura laissé fiévreuse 
ton âme sur mon île 

Photo : Tripotamos.