‘round S. #3.3.3

Je me suis promis de ne jamais oublier le visage de celle qui, bien avant la première neige, avait oublié jusqu’à mon souvenir, autant que je me suis souhaité de l’oublier à mon tour. J’ai gardé les yeux fermés. J’ai revu les moments, la rencontre, j’ai voulu me rappeler les rendez-vous, la puissance du désir, j’ai cherché à retrouver les sensations. Mais tout semblait s’éloigner comme si j’avais tout inventé toute seule. La neige a continué à rentrer de toute part et m’a presque recouvert, je garde les yeux fermés. En moi, la solitude et le froid sèment la confusion et veulent m’emporter loin. La neige me recouvre entièrement, je ne sens plus rien.

Plus rien ne fait sens. Un sourire, son regard, les matins, un printemps, l’attente, ce parfum.

Disparaître.

‘round S. #3.3.2

En plein cœur de l’hiver, j’ai fait une trêve. A trois jours de Noël, je ne suis pas allée courir, le lendemain non plus, pas plus le jour d’après. Le 22 décembre, j’étais sur le point d’atteindre les 220 kilomètres depuis le début du mois. Et j’ai braqué comme le cheval face à l’obstacle. J’ai cessé de fuir en avant, j’ai capitulé par impuissance. Cela a duré dix jours pendant lesquels j’ai laissé le poids du temps s’accumuler sur moi comme la neige s’entasse sur le paysage qui existait pour le recouvrir entièrement jusqu’à créer l’illusion de sa disparition.

A la place du paysage est apparu un visage. J’ai commencé à en dessiner les contours, à tâtons. Du fond de ma grotte, enfouie sous mon tas d’instants ratés et sans plus avoir la moindre notion du temps – continue-t-il à s’écouler dehors et suis-je définitivement perdue pour le reste des temps à venir ? -, j’ai tracé avec mon doigt ses traits. J’ai fait appel à mes plus récents souvenirs en fermant les yeux et ses expressions me sont apparues. Le toucher de son regard, la caresse de son sourire et la malice de son air parce qu’elle ne me dira pas ce que je voudrais entendre.

‘round S. #3.3.1

Il y a eu un matin, ce réveil si serein une fois, et tous les matins qui ont suivi après. D’autres matins moins sereins, un peu déteints, comme les feuilles qui tombent d’un coup de l’arbre, balayant au passage le souvenir des couleurs si vives et captivantes, autrement plus vivantes, de la première feuille apparue sur l’arbre aux premières lueurs du jour, la première fois.

Il y a eu un automne, et les pages sont tombées pour mieux s’éparpiller aux quatre coins de la toile. Maintenant c’est l’hiver, et je me suis remise à courir dans l’interminable silence, doucement j’ai repris le rythme. Et ce matin, j’ai entendu un oiseau chanter, comme pour mieux me rappeler que pendant presque deux saisons entières, il n’avait plus chanté. Bientôt, ce sera le printemps.

La fracture, toutes les fractures ne seront plus qu’un lointain souvenir et je retournerai traquer le premier rayon de soleil le matin comme j’avais l’habitude de le faire avant d’avoir la mauvaise idée – une fois, la seule fois,  mais la seule et unique fois de trop -, d’aller courir le soir, tendue comme un arc par ma journée de travail. Ce jour-là, un mardi, je me suis blessée. A trois jours seulement du printemps.

Comment je n’ai pas rencontré Sarah Jaffe à la Côte Saint Jacques & Spa #1

Trois mois que la bouteille traînait à côté de mon évier, trois mois que je l’avais embarquée depuis l’aéroport de Mykonos pour Nath qui m’avait gardé les chats pendant mon séjour sur l’île, trois mois que j’étais rentrée et la bouteille de Retsina trônait ainsi, intouchable, couronnant par sa présence même mes six premiers mois d’abstinence.

J’avais prévu de repasser chez moi la récupérer et me changer après mon escapade à la Côte Saint Jacques & Spa, mon train me ramenait de Bourgogne en fin d’après-midi et nous n’avions pas prévu de nous voir avant le début de soirée avec Nath. Elle m’avait proposé l’inauguration d’un nouveau lieu, la Maison Sage, un concert y serait donné par une chanteuse du Texas dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, Sarah Jaffe.

C’était le jeudi 17 novembre, le train partait à 9h26 depuis la gare de Bercy, dont je ne connaissais pas non plus l’existence jusqu’à ce jour. J’ai quitté mon appartement et les chats le matin, vêtue d’un trois-pièces et sans la bouteille de vin résiné. Je suis arrivée à l’hôtel les mains vides et avec un retard de presque une heure parce que mon train avait du, pour des raisons plutôt confuses, stationner sur la voie. Aux petits soins, le personnel m’a proposé une coupe de Champagne en cherchant à l’incident sa cause la plus probable.

J’ai décliné la coupette, poliment. Les explications liées à mon retard paraissaient plutôt farfelues, de moins en moins crédibles, j’ai senti en moi le doute s’immiscer au moment où la réceptionniste a évoqué l’hypothèse d’un changement d’aiguillage lié à la pleine lune. Puis chacun est retourné vaquer à ses occupations et j’ai été installée à une table du restaurant située près de la baie-vitrée donnant sur la rivière. A l’autre bout de la salle venait de s’attabler une jeune femme qui ne semblait pas de la région, elle portait un grand chapeau rose pâle. On lui prêtait une grande attention, on voulait en même temps rester d’une discrétion exemplaire. Autour d’elle, on s’empressait.

Il semblait que la consigne avait été donnée au restaurant de me divertir de l’autre table, d’abord en m’invitant à profiter de la vue sur la berge à chaque fois que mon regard s’attardait ailleurs tandis que l’on présentait au chapeau rose pâle dans une grande corbeille la sélection de petits pains spéciaux, ensuite en m’invitant à goûter à la production de vin local à laquelle on substitua à mon intention un jus de raison divin au moment où celle qui ne pouvait qu’être une artiste reconnue pour être aussi à l’aise face à tant de déférence. Enfin, on me servit un dessert casse-tête au moment où une serveuse s’était approchée pour échanger avec celle en qui j’ai deviné Sarah Jaffe et que j’essayais d’intercepter des bribes de conversations susurrées.

 

A Joigny, au cœur de la Bourgogne, on sait recevoir avec honneur et bonheur une chanteuse venue tout droit du Texas. J’en étais encore à tenter de percer la coque croustillante de mon dessert pour atteindre la mousse au praliné sous le caramel résistant lorsqu’en relevant la tête, je m’aperçu que le chapeau et sa propriétaire s’étaient éclipsé à mon insu. Le stratagème du dessert avait donc fonctionné. J’avais rendez-vous au Spa et il ne fallait pas que je manque mon train de retour pour arriver à l’heure au concert de l’artiste texane. J’ai beau être d’une nature plus résistante qu’une coque de caramel au toucher d’une cuillère, j’ai bien senti l’enveloppe de mon corps fondre comme du sucre dans une casserole à feu doux au contact des doigts de fée d’une masseuse dont la respiration apaisante m’a emportée dans des délires outre-Atlantique.

J’étais sur le point d’offrir une glace à la pistache à Sarah Jaffe lorsqu’une voix à la fois suave et ferme m’a prévenu qu’il était 15h50. Si je voulais avoir mon train de 16h11, il me restait la possibilité de télé-transporter la table de massage sur le quai de la gare ou alors de partir d’ici directement en courant et en string. Dans tous les cas, il fallait commencer par ouvrir les yeux et revenir sur terre. La masseuse m’a gentiment détaillé les soins dont je sentais encore les effets, en l’occurrence un baume à base de pistache. Je paraissais ravie, limite intéressée, incapable de réagir, plus sereine que Buddha.

Dans ma tête pourtant, c’était la tempête. Sans doute la chanteuse était-elle à l’approche de Paris, voire déjà sur scène et en pleine répétition avec ses musiciens, tandis que je me trouvais avec une masseuse à cent cinquante kilomètres de là, dans un état de quasi lévitation et à moitié nue. Je suis parvenue à me redresser pour agripper mon peignoir et filer me rincer sous la douche.

Je ne me suis pas aperçue tout de suite que mes cheveux étaient également badigeonnés à la pistache, le temps étant compté je ne me suis pas lavé la tête. Je n’avais pas retrouvé mes esprits tout à fait en m’habillant, si bien que mon trois-pièces s’est transformé en simple pantalon veste, j’ai roulé le gilet en boule dans mon sac en m’apercevant que ma chemise était restée à moitié déboutonnée.

Le chauffeur de l’hôtel n’avait quant à lui heureusement pas perdu la boussole et m’a déposée devant la gare avant de repartir aussi vite, tel un bolide. Aucun train à l’horizon et pour cause, celui de 16h11 avait été annulé. Je n’aurais pas le temps de repasser par chez moi. Je me suis affalée sur un banc et j’ai pris racine jusqu’au train suivant. C’est ainsi que j’ai débarqué au concert de Sarah Jaffe, transformée en pistachier.

‘round S. #3.2

Enfin, O. et le projet d’un prochain voyage. Le retour d’une randonneuse peut en cacher un autre. Et il se trouve que celle qui m’avait initiée à la randonnée sur l’île l’année précédente a pour perspective la même destination au printemps. Larguer les amarres, le reste suivra. Lâcher de souvenirs, comme on laisse s’envoler des ballons pour les regarder s’éloigner au loin, défilé de saisons pareil à une succession de photos dont on ne sait plus pourquoi on les a prises en les examinant à nouveau.

 

Par exemple, la dernière fois que je l’ai vue à la répétition. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle vienne, cela relevait du miracle. Je l’ai serrée dans mes bras devant tout le monde, j’étais en train de grignoter quelques amandes dont j’avais rapporté un sachet. Je revenais de Belleville, où j’étais allée féliciter la destinataire des cartes postales pour ses cinq années de clean. S. avait ramené un petit paquet de Haribo pour le pot après la répétition, je l’ai emporté chez moi en douce. Si je crois au miracle, pour autant je ne donne aucun crédit aux formules magiques, et le savant mélange d’amandes un soir et de bonbons Haribo le lendemain n’a jamais fait changer le cours d’aucune histoire, en tout cas pas la mienne.

 

La preuve. La dernière fois que je la raccompagne chez elle, une simple accolade, rien d’autre. Pas même un essai de tentative avortée. Rien de rien. Elle rentre chez elle, moi chez moi. Je n’ai plus jamais remis les pieds rue Custine. J’emprunte Clignancourt si je viens du Sud et Caulaincourt si ma migration du jour m’amène du Nord. Il n’y a plus de jonction entre ces deux rues qu’un seul numéro rapprochait à mes yeux, comme un check-point entre deux quartiers que tout oppose, le point central du Tout-Paris de mon esprit le temps d’un automne.

 

Un dernier tour de piste, et puis s’en va. La dernière fois que je cours avec elle au stade, c’est pour mieux la perdre de vue. Les grands spots n’avaient pas été allumés, sans doute pour décourager les retardataires à s’éterniser en ce dimanche où la fermeture des portes se faisait plus tôt que tous les autres soirs. La nuit tombait et nous n’y voyions quasi plus rien, l’ambiance était surréaliste, sublime. J’avais repéré la lune et courais dans sa direction de toutes mes forces, celle-ci jouant à s’éclipser derrière les nuages pour mieux reparaître et me laisser suivre ma voie sans m’influencer sur la décision, le virage que je devais prendre, selon. J’ai continué à courir, à défaut de savoir voler.

 

 

J’ai couru une distance totale de 1429,33km en 2016, en commençant peu avant le marathon, donc sur neuf mois, 888 miles. A vol d’oiseau, j’aurais pu arriver à Gjovic en Suède, dans le Comté d’Oppland, ou à Michalovce en Slovaquie, dans l’ancien comitat hongrois de Zemplin.

Au lieu de ça, j’ai continué à marcher chaque matin sur Caulaincourt pour aller écrire, et à marcher sur Clignancourt certains soirs pour aller crier.

Ce soir, j’irai crier fort sur Sarah Jaffe, Before you go.

J’ai la chanson en tête, enfin presque.

A vol d’alto.

‘round S. #3.1

Dix jours que je ne cours pas,

dix jours que j’écris, que je crie.

Dix jours que je pense à oublier,

dix jours que j’oublie de penser,

dix jours que je ne pleure plus –

Dix jours que je quitte la tristesse,

dix jours que la colère me traverse,

dix jours que je me bats contre moi,

dix jours que je fuis pour mieux me sauver –

Demain le dernier des dix jours, j’ai survécu.

Ce qui ne te tue pas. Mais je ne me sens en rien plus forte.

Tout cela m’aurait donc tuée et personne ne me l’aurait dit ?

Je dois retourner parmi les vivants pour qu’ils me racontent.

J. d’abord, celle par qui tout est arrivé, pour des raisons d’évident voisinage. Note à moi-même, creuser les liens éventuels entre voisinage, affinité et réciprocité. J. a retrouvé sa randonneuse, parti plusieurs mois user ses souliers sur les sentiers de la solitude. Pendant tout ce temps, J. est restée en contact et a suivi son aventurière à distance, couchant même par écrit ses récits à la place de la randonneuse, trop occupée à vivre l’instant plutôt que le retranscrire. J. a attendu, s’est réjouie de la liberté savourée avec tant de bonheur par sa randonneuse, elle a patienté et elles se sont retrouvées, heureuses d’avoir su avancer, chacune pour soi et ensemble, malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres entre elles. Note à moi-même, raconter plutôt les histoires des autres qui finissent bien plutôt que les miennes dont j’ose à peine envisager la chute. Un dimanche soir, le 18 décembre, j’ai envoyé une bouteille à la mer sous forme de message à la randonneuse dont j’attentais moi aussi le retour pour entendre le récit de son périple et parce que l’éclat de son rire me manquait par-dessus tout. Je savais aussi qu’elle appréhendait son retour, je tentais tant bien que mal de lui donner des prétextes pour rentrer plus rapidement dans le quartier et à la chorale. J’avoue, je ramais. Quelle ne fut pas ma surprise non seulement de recevoir une réponse de sa part dans la minute, mais surtout pour boire un verre le soir même.

Je les ai retrouvées toutes les deux, à l’Etoile de Montmartre, J. et sa randonneuse, elle était donc rentrée. C’était mon miracle de Noël. J’ai écouté passionnément le récit de sa longue randonnée, de ses vingt kilomètres de marche quotidienne, de ses rencontres insolites et de la peur de se blesser et de ne pas arriver au bout de l’aventure. J’étais autant captivée par son récit que par l’attention portée par J. à chacun des épisodes relatés, leur relation me fascinait. Lorsque je leur ai demandé de me raconter le commencement de leur histoire, il s’est passé cet autre miracle en forme de révélation. Non seulement, elles n’avaient pas la même date en tête concernant le début de leur relation, mais surtout, loin de s’offusquer de ce désaccord sur la disparité entre leur réponse à ma question, elles se sont montrées au contraire amusées voire émerveillées par la version que l’autre avait tendance à mettre en avant de leur histoire commune. De quoi passer de longs hivers au chaud en se racontant tous les soirs la journée qu’elles auront passé ensemble en se dévoilant chacune l’expérience propre qu’elles en ont fait sous la forme d’une version originale et unique de la même histoire. La magie du partage.

J’ai couru les trois jours suivants, alignant 11 kilomètres le lundi 19, 12 kilomètres le mardi 20 et, selon une logique qui littéralement m’aliène et m’enveloppe de plaisir fou à la fois, 13 kilomètres le mercredi 21. Il me suffisait le jeudi 22 de courir facilement 14 kilomètres pour atteindre les 220 kilomètres parcourus depuis le début du mois et exploser le compteur à 300 kilomètres pour finir l’année en beauté. Ou en fauteuil roulant, selon. « On ne sait ce que peut le corps », aurait dit Spinoza. Je sais en tout cas que mon corps peut, et parfois mieux que mon esprit, il a ce pouvoir de m’envoyer des alertes là où ma volonté déchaînée m’ordonnera d’aller toujours plus loin, à n’importe quel prix. Or, ce jeudi 22 décembre, j’ai senti la fracture se manifester de manière insistante, à force de tensions et d’excès ces dernières semaines. Il m’est arrivé de courir deux fois dans la même journée. Mon corps m’a sauvé sinon la vie, du moins ma condition de bipède, provisoirement. Je suis restée debout. Prête à affronter la tempête.

L. ensuite, chez qui s’est déroulée la répétition des altos à la fin du mois d’octobre. Nous nous sommes retrouvées un dimanche soir pour voir un film ensemble, je venais de faire découvrir le parcours de mes trois stades dans l’après-midi à ma nouvelle voisine de quartier. Je n’en étais pas à l’époque encore à vouloir oublier, L. m’a inspiré l’idée de publier pour donner corps à mes addictions plutôt que celles-ci ne me prennent la tête tout à fait. Pour partager, aussi et surtout.

‘round S. #2.2

La grâce et le mouvement.

Elle me suit dans le café, de très près, peut-être que si je m’arrête de marcher, elle se collera contre moi, posera sa tête sur mon épaule et me prendra par la taille pour me serrer un instant.

L’Etoile de Montmartre. A l’intersection de la rue Marcadet vers chez elle et de la rue Duhesme, vers chez moi. Là où convergent 1/ la rue du Ruisseau pour dégouliner de sueur au stade de la Porte de Clignancourt vers lequel la rue sprinte en direction des Maréchaux, 2/ la rue de la Fontaine du But, avec pour objectif de se trouver à la sortie du métro Lamarck,  3/ la rue Francoeur en haut de laquelle se trouve le café qui sert une vierge sur la plage sans saveur.

Une intrigante convergence géographique, un carrefour céleste aussi important que Perpignan.

 

Les lois de l’attraction.

Ce mouvement de recul qu’elle fait devant chez moi pour s’appuyer contre le mur, vérifier que personne n’arrive pour déranger notre moment, et qu’elle incline la tête en faisant la moue.

Tout ce qui nous arrive serait attiré par nous-mêmes. Si je me blesse en courant, c’est que j’ai couru dans la colère et pour me faire mal, et si S. s’éloigne, c’est que j’ai dû faire en sorte de susciter chez elle ce détachement. Si j’ai reçu un message de sa part déstabilisant comme une bourrasque en pleine tempête, sans doute mon comportement et mes écrits l’ont provoqué. J’ai laissé quelqu’un avoir un impact sur moi au point de me sentir seule, impuissante face à la colère, la culpabilité qui lui appartient, et d’en souffrir. Je n’ai rien pu faire pour apaiser ça.

 

« Writing is healing. »

L’effet sur moi de son battement de cils lorsque nous ne sommes pas assises à côté l’une de l’autre et que je la cherche du regard, ce sublime battement de cils qui anime celui de mon cœur.

La magie de la sagesse. Sous la table, je sens ses genoux toucher les miens, alors qu’elle ne touche pas à sa bière parce qu’elle a l’estomac noué. Sur le trajet, plusieurs fois je trébuche, attirée par elle que je suis.

J. demande des nouvelles. J. écoute. J. parle de la belle énergie qu’elle a sentie entre S. et moi. Et j’écoute J. en vibrant comme avant. Elle a ce regard de l’âme qui se souvient toujours de ce que le regard du corps parfois oublie.

J. knows and what she says is right. Writing is healing.

‘round S. #2.1

Samedi, 11:45. Petite Jupe cherche son Jules sur la place. Lorsque celui-ci arrive au rendez-vous, en la personne de mon jean, elle est surprise de voir mon cœur faire un bond jusqu’au ciel pour revenir se loger dans la poche arrière du jean. Devant la mairie du 18e, un mariage est célébré, des petits cœurs en papier sont envoyés en l’air pour fêter les jeunes époux, sans doute a-t-il voulu se mêler au chœur des cœurs pour que le destin lui soit favorable. Toujours est-il que Jolie Jupe est au rendez-vous. Elle est surprise par l’accueil, l’enthousiasme, l’élan chaleureux de l’accolade. Elle sait que Jules n’aime pas les accolades. Là, ça n’a rien à voir, Jules veut serrer Petite Jupe aussi fort dans ses bras que possible, de toutes ses forces, il ne sait pas pourquoi, mais c’est très important là maintenant, tout de suite. Durant les derniers jours, les échanges ont été plutôt rudes, le ton est monté parce que Jules ne supporte pas qu’il puisse exister un autre Jim que lui, il veut être la douceur et la force, l’âme sœur et l’amant, le confident et la sensualité, tout ça et tellement plus à la fois. A plusieurs reprises, Jules a jugé qu’il valait mieux pour lui mettre fin à cette relation où il ne parvenait pas à trouver sa place, puisque Petite Jupe était en couple et le répétait maintenant à longueur de retrouvailles. Non, il n’avait pas sa place dans cette culpabilité et ces remontrances à tout va. Et pourtant, il restait dans la relation, incapable de prendre la décision d’en sortir, parce qu’elle le faisait vibrer et que cela importait davantage, c’était même plus important que n’importe quoi. C’est pour ça qu’il la serrait aussi fort à présent contre lui, pour qu’elle ne lui échappe plus, surtout pas. Petite Jupe est surprise par l’intensité de l’étreinte donc – car l’intention de cette accolade est tout sauf amicale et elle peut le sentir physiquement, au contact de Jules -, elle ne savait pas à quoi s’attendre pour dire la vérité, elle appréhendait ces retrouvailles car retrouvailles après deux jours sans se voir il y avait bel et bien, et rien là-dedans n’était évident. Plus rien n’avait été simple à partir du moment où, en plus de répondre aux attentes de Jules, elle avait dû gérer à nouveau le quotidien de son couple fragilisé par la nouvelle relation de son côté et dont elle ne connaissait pas encore la nature. Tout avait pris des proportions improbables et trop préoccupantes pour une si Petite Jupe. A l’origine, elle n’avait voulu que voir Jules, rien de plus. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il montre autant d’intérêt pour sa petite personne, ça ne faisait pas partie du plan et ce n’était en aucun cas autorisé par les règles mises en place dans le cadre de sa relation de longue durée. Il eut fallu en débattre d’abord, à présent elle devait se battre pour garder l’une et l’autre relation, cela lui coûtait énormément, elle risquait d’y laisser sa santé, son moral et les deux relations, coup sur coup. Petite Jupe se sent perdue et à fleur de tissu, elle a besoin d’affection, pas de reproches.

Petite Jupe et Jules partent chanter. Ils ont prévu de chanter tout l’après-midi, pendant quatre heures. Cela fait quatre semaines qu’ils se connaissent, mais le temps a filé plus rapidement qu’en l’espace d’une saison entière. C’était l’automne, sans en faire la saison de la transition par excellence, Jolie Jupe se sentait parfois pousser les ailes tel un oiseau migrateur, motivée par l’envie de connaître de nouveaux espaces et de s’enrichir à travers de belles rencontres. Mais pas cet automne. Moins que jamais, Petite Jupe n’avait envie de s’envoler, en tout cas, pas loin de son quartier, pas encore. Plus qu’auparavant au contraire, elle désirait se poser, profiter, ne rien faire d’autre que savourer sans contrainte d’aucune sorte, ni départ ou délai. Seulement voilà, les choses n’étaient pas aussi simples qu’il y paraissait, car si Jules pouvait se régaler pendant les quatre heures à venir de la présence de Petite Jupe à ses côtés, cette dernière ne pouvait se détendre pleinement tant qu’elle sentait les attentes de Jules planer comme une fuite vers l’instant d’après d’un côté, tandis que de l’autre côté elle se sentait rappelée à son engagement dans ce repère qu’est son couple. Elle pensait l’un et l’autre compatibles, au moins à court terme, en fait elle n’avait jamais envisagé de long terme à ce genre de relation passagère, ni de moyen non plus pour faire durer plus sérieusement les échanges. Et ce n’est pas une séance de quatre heures de chant qui pourrait changer quoi que ce soit, songeait Petite Jupe devant elle en vérifiant son aspect dans le reflet de la fenêtre du métro. Elle avait l’air fatigué, Jules avait beau la complimenter sur sa gestuelle et son attitude, sur à peu près tout et n’importe quoi, elle se savait épuisée par sa semaine d’affrontements. Elle savait aussi que chanter lui ferait du bien. Ne plus penser à rien, se concentrer sur la voix, le son, sur la voix des autres aussi un peu, et sur le son collectif. Se perdre dans les autres, la voilà la solution tout de suite. S’oublier, oublier la présence de Jules, oppressante. Et en même temps qu’elle pense ça, Petite Jupe se rappelle qu’elle a accepté de participer à cet atelier chant pour lui faire plaisir, et non parce qu’elle avait envie de passer son après-midi à chanter. Elle a accepté l’atelier et le concert, les sorties ciné et course à pied parce que c’était l’occasion de voir Jules, elle a même du braver les remontrances de sa partenaire pour le rejoindre au Café de la Danse. Elle est arrivée stressée et en panique, parce qu’elle savait que sa décision aurait des conséquences et qu’il faudrait négocier à nouveau, l’ouverture du couple et les limites de celle-ci. Ce n’est pas que les fréquentations de Petite Jupe ne plaisent pas à l’autre, c’est leur fréquence qui semble poser problème. Et Petite Jupe se soumet aux indications, elle se plie aux règles à la virgule près, elle intègre la charte tacite non pas pour faire plaisir ou parce qu’elle adhère en tout point à la justesse des préceptes, mais purement par loyauté, par loyauté au couple.

Jules ne sait pas tout ça. La culpabilité et le doute, les reproches. Elle essaie de ne pas en parler, pour ne pas augmenter la tension en la nommant, pour ne pas gâcher le moment non plus, autant que faire se peut. Pour se montrer sous son meilleur jour, Petite Jupe se fait jolie et Jules défaille. C’est facile, si facile qu’elle finit par ne pas le prendre au sérieux ce Jules qu’une simple petite jupe fait trémousser à ses pieds. Des jupes, il en court de toutes sortes et plein les rues, au carrefour il croisera la prochaine et c’en sera fini des sorties, de la course et du chant. Et en même temps qu’elle pense ça, encore une fois elle se rappelle la première fois au restaurant, le désir dans son regard, et au café parmi tous les autres qui n’existent plus la tension sexuelle, et puis dans la rue en raccompagnant J. la complicité et les échanges de regard, ou encore le dimanche matin, les discussions décousues et l’éclosion de quelque chose de plus fort qu’une simple attirance.

Un charme, une folie.

Jules veut me voir, Jules veut m’avoir.

Jules m’aura, ou de ne pas m’avoir eue, il en mourra. C’est tout vu.

Clean #6

„Freudig wie ein Held zum siegen.“
Friedrich Schiller, An die Freude

 

Dernier jour sur l’île. J’ai aligné 47km de course à pied cette semaine, au virage près la même distance que la semaine précédente, sans pour le coup l’avoir calculée un traitre instant. En partant pour la dernière course, mon téléphone était complètement chargé et à mon retour, j’ai remarqué à mon grand désarroi que mon câble avait définitivement lâché, je n’avais plus aucun moyen de rester en contact avec le reste du monde sinon en utilisant un ordinateur qui ne m’est pas familier. L’addiction fait son apparition à chacune de mes habitudes, dès lors que celles-ci se trouve frustrées comme lorsque mon portable se décharge jusqu’à ne plus s’allumer, m’empêchant ainsi de rester connectée. L’addiction à la connexion, comme s’il s’agissait d’un lien véritable, comme si j’allais manquer quelque chose d’essentiel en n’étant plus connectée à un appareil. Nous sommes dimanche, la veille du 15 août, et je ne pourrai pas remplacer le câble avant mardi, jour de mon départ pour Mykonos. Je sens un vent de panique m’envahir. Il y avait de quoi s’inquiéter en effet, ma vie tient à un câble en plastique. La partie centrale de ce dernier avait fait l’objet de mordillements répétitifs de la part de mes chats, une manière sans doute pour eux, à la manière d’une bombe à retardement, de me les rappeler à mon bon souvenir à quelques jours de mon retour, le compte à rebours est lancé. Je me sens observée comme s’il s’agissait d’une mise à l’épreuve, l’ultime et la plus dure, et dont l’enjeu est de surmonter le manque et l’attente. Si j’y parviens, je suis autorisée à quitter l’île.

Venir à bout des démangeaisons du manque et de l’attente insatiable. La destinataire des cartes postales me raconte l’histoire qu’elle vit avec celle qui l’a rejetée pour mieux revenir vers elle un an après, elles sont parties ensemble en week-end. Une mise à l’épreuve, il faut en venir à bout de cette relation. Entre elles, les névroses semblent incompatibles, la rupture est proche. Je reconnais chez mon interlocutrice les doutes et le malaise, je reste témoin, présente, intéressée, disponible et consciente d’être tout cela et rien de plus dans cette histoire. Elle m’avait prévenue de ses dysfonctionnements, plusieurs fois même, j’ai fait sourde oreille pour mieux continuer à la chercher et surtout, je ne l’ai pas prévenue moi-même de ma dépendance. Il était hors de question pour elle de sortir avec une dépendante, si tant est que je l’étais réellement, elle me l’avait dit et répété, c’est la raison pour laquelle je l’ai laissée jouer avec mes sentiments. Pour cette raison et aussi parce que sans elle, jamais je n’aurais mis les pieds dans le rétablissement, je lui dois mon premier pas dans ma nouvelle vie d’abstinence et de liberté.

J’ai couru tous les jours sauf un matin où le trajet en voiture pour gagner l’autre bout de l’île et la plage de sable blanc et chaud a remplacé ma sacro-sainte sortie. J’ai manqué une séance de relecture par pure flemme et parce que j’arrivais au terme d’un récit difficile, dont je ne maîtrisais pas les tenants et encore moins les aboutissants, comme d’habitude. Il fallait que je lâche prise pour laisser les choses suivre leur propre cours et laisser l’inspiration reprendre la main, plutôt que l’inverse. La destinataire des cartes postales m’a assurée que nous pourrions nous voir le jour de mon retour, cette annonce m’a mise dans un état d’excitation semblable à celui que j’ai connu, pour d’autres raisons, le jour de notre première rencontre au marché d’Aligre.

Le jour de notre rencontre, elle m’a rattrapée sur le trottoir d’en face, où elle s’était réfugiée elle-même pour mieux guetter mon arrivée. Je ne l’ai pas embrassée, non pas que je n’en ai pas eu envie, au contraire j’ai trouvé en face de moi le sourire et l’ouverture dans ce visage très avenants, j’en ai ressenti un immense soulagement qui s’est transformé en un éclat de rire. L’instant d’avant je m’échappais, la seconde suivante je fusionnais. Mon sourire faisait écho au sien tandis que j’attendais la suite. Sans doute l’incohérence de mon comportement ne lui avait pas échappé mais elle faisait mine de ne pas s’en être rendue compte, elle riait de me voir interloquée de la sorte et je riais de plus belle, notre hilarité en disait long sur la récente tension, maintenant que l’enjeu du rendez-vous était désamorcé. Il pouvait ne rien advenir de cette rencontre, dont nous avons profité en discutant pendant plusieurs heures et sans voir le temps passer. Elle m’a raccompagnée jusqu’au métro, nous sommes arrivées devant la station, nous ne parlions plus. Le malaise était palpable. J’avais encore sa dernière réflexion à l’esprit, « voilà, on s’est vues », elle semblait dater de quelques heures déjà. À mon tour, j’ai lancé une réflexion qui aurait tout aussi bien pu tomber dans une bouche d’égout, « j’en ai déjà trop fait ». Le nombre de phrases insensées qu’on est capable de sortir au moment où il est simplement question de passer à l’action, ou pas. Je peux imaginer que dans son message crypté, il était question de savoir si oui ou non, on s’était plu, et que le mieux visait à exprimer l’idée selon laquelle j’avais provoqué a rencontre et qu’elle devait assumer la suite, si suite il devait y avoir. Ma missive a du lui parvenir cette fois-ci, un miracle au milieu de tant de complications, car elle s’est approchée de moi et a pris l’initiative de ce premier baiser tant désiré. Sa manière à elle de ne pas fermer les yeux comme pour mieux garder le contrôle, même dans ce genre de situation. L’art de maîtriser le sujet, de le savoir, tout en gardant cet air farouche jusqu’au dernier moment, une timidité qui ne dit pas son nom pour ne pas rompre le charme.

Je suis restée  des journées entières sur l’île à regarder dans le port les bateaux accoster puis repartir à une cadence millimétrée. Je les entendais s’annoncer chaque jour à la même heure, mais aucun message et surtout aucun passager en arrivée ne me concernait personnellement. J’avais simplement conscience du temps écoulé au fil des programmes télévisés et des arrivées portuaires. Les passagers arrivaient et partaient, mon humeur ne variait pas. Les pèlerins débarquaient par hordes entières, tandis qu’ailleurs dans le monde on distribuait les médailles des Jeux Olympiques.

 

Elle a reçu la première des trois cartes postales que j’ai envoyée depuis mon île, celle qui montre la basilique depuis une vue aérienne, le lieu de la vierge Marie vers lequel convergeront tous les pèlerins à l’occasion de la célébration du 15 août. C’est ce que je raconte sur la carte postale, je partage avec sa destinataire le goût du sacré. La carte a mis une semaine pour lui parvenir, mon humeur n’avait pas varié. Elle m’a envoyé un message pour m’indiquer que rarement carte postale lui avait fait autant plaisir. J’étais ravie comme si elle m’avait annoncé qu’elle me rejoignait par le prochain ferry, ce qui n’était pas le cas bien sûr. Tout au plus pouvais-je attendre de ses nouvelles. Attendre et se détendre, attendre de n’avoir plus rien à attendre.
Se détendre, ne plus rien attendre, rester dans le moment et s’y enfoncer jusqu’au cou, disparaître pour les autres et refaire surface à soi-même. Et dans l’attente de cette détente, manger des salades à la fêta et aux câpres, cueillir des figues au bord de la route et caresser des félins qui s’arrêtent sur mon passage, courir et écrire, tous les matins et toujours plus loin, plus loin et plus longtemps, creuser approfondir compléter corriger rectifier effacer et laisser filer le temps.

 

Laisser filer les autres et la tentation. Et crier. Crier le manque et l’absence, les brûlures de la frustration, la tristesse amère des abandons, crier les aspirations à un peu de douceur et beaucoup de bienveillance. Crier passionnément, à la folie.

 

Tendre vers la détente et s’y attendre, s’y attendre tellement qu’enfin elle apparaît, évidente et pleinement entendue.

S’y laisser aller.

 

Plage de Panormos. L’été où j’ai enterré ma grand-mère allemande, les championnats mondiaux d’athlétisme qui se déroulaient à Berlin ont vu la consécration d’un coureur jamaïcain dans la discipline du 100 mètres, un athlète d’un genre nouveau. A chaque époque ses héros. Les grecs anciens ont connu Achille et son talon défaillant, un peu celui que je ramène régulièrement chez mon cordonnier pour une remise à niveau, Hercule dont j’ai l’impression d’accomplir au réveil les douze travaux, ou encore Ulysse et son périlleux voyage, et pourquoi pas Pénélope dont la patience reste exemplaire à mes yeux pour avoir attendu son époux durant dix longues années sans succomber aux avances des prétendants qui avaient envahi sa maison. A l’unanimité, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain en plein effort. Dans les entretiens qu’il donnera par la suite aux journalistes, ce nouveau héros expliquera que cette même détente était à l’origine même de sa victoire et que sans elle jamais il n’aurait inscrit son record dans l’Histoire du Stade. Je garde en mémoire son sourire éclatant en fin de course, celui que j’aime imaginer aux héros grecs, gorgé d’humanité comme le concentré de soleil dans un fruit mûr.

Lentement, j’émerge, je suis étendue sur la plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais plus comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis éveillée, bel et bien en vie. J’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune.

Je n’ai pas forcément envie de décrocher la lune, il faut la laisser briller pour tout le monde, parce que cela fait plaisir à tout le monde de voir briller la lune. Si déjà j’avais touché quelqu’un sur cette terre, ne serait qu’une seule et unique personne, ce serait un sacré commencement.

‘round S. #1.5

Nous nous sommes quittées ce dimanche soir – une semaine après l’avoir vue s’envoler de chez moi le cœur battant et l’esprit serein, et deux semaines seulement après l’avoir embrassée en bas de mon immeuble -, en nous séparant non pas devant sa porte, comme c’était devenu une habitude lorsque je la raccompagnais chez elle, mais sur le trottoir d’en face, du côté de la rue du Mont Cenis. Du mauvais côté, me semblait-il. Certes, je n’avais plus à traverser la rue Caulaincourt, il me suffisait de dégringoler les cinq cent mètres qui menaient à la mairie pour arriver chez moi. Je pouvais tout aussi bien poursuivre sur Caulaincourt vers le cimetière Montmartre et y creuser ma tombe, ou alors continuer la rue dans l’autre direction et me jeter depuis le pont Marcadet sur les voies ferrées. Mais je n’avais pas envie d’en finir avec moi, avec elle non plus. Jamais rue pentue ne fut plus difficile à descendre, une descente aux Enfers, littéralement.

 

Depuis les profondeurs de la terre, un grondement sourd s’élevait indistinctement et secouait mes pieds, je ne parvenais plus à marcher droit, le trajet me paraissait interminablement long, fatiguant. Ma respiration était saccadée, je soufflais davantage que je n’inspirais vraiment, quelque chose en moi était en passe d’exploser et je le retenais, une chose énorme, difforme, et qui prenait de la place depuis le bas du ventre jusqu’à la cage thoracique comme pour m’empêcher de fonctionner normalement. Je suis entrée dans l’église de Clignancourt, cela fait plus d’une décennie que j’habite ce quartier, en face de cette église, et jamais encore je n’avais eu l’idée de pénétrer dans cet édifice. Je me suis avancée jusqu’à la statue de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées. J’aurais voulu hurler ma rage, j’en étais incapable. J’en étais réduite à constater mon impuissance.

 

Je suis sortie de l’église et en inspirant à nouveau l’air frais dehors, ma poitrine s’est gonflée, j’ai levé les yeux au ciel, un gémissement est sorti de ma bouche, faible comme dans les rêves où le son ne veut pas sortir, le ciel n’a pas bronché. Une brise est timidement venue me caresser la joue pour y essuyer les larmes qui finissaient de couler. Derrière les nuages, la lune a fait son apparition, pâle et bienveillante, elle m’a fixée un moment, juste le temps que je sois certaine que ce soir dans le ciel, elle reste présente pour moi. Mes épaules ont tressailli, j’ai poussé un soupir. Toute la tension nerveuse est sortie de mon corps, happée bientôt par quelques piétons que je me suis empressée de suivre.

 

Un lundi d’automne, c’est la nuit. Sans nouvelle d’elle, j’ère sans fin. Vient le lendemain, on ne sait comment. J’ai reçu un message de sa part au milieu de ce paysage désertique et lunaire.

Elle me disait ne pas avoir dormi du tout et traverser la pire journée de sa vie, entre pleurs et peurs, conflit et réconciliation, j’avais tremblée toute la journée à l’idée de la perdre tandis qu’elle se battait pour sauver sa propre relation face au rapprochement initié ces dernières semaines entre nous deux. A nouveau, j’ai l’impression d’être du mauvais côté de la frontière, de l’autre côté. Mais elle est vivante et semblait même pressée de me parler, de me voir aussi.

C’est au moment où les choses ont semblé rentrer dans l’ordre de son côté, conflit et larmes essuyés avec sa partenaire, que pour ma part j’ai commencé à ressentir le déséquilibre d’une situation dans laquelle j’étais l’élément sortant (I am the underdog). Je jouais les trouble-fête et en aucun cas j’avais le ticket gagnant, sinon dans le cas où l’autre décampait. Et l’histoire ne prenait pas cette tournure, au contraire on s’arrangeait de ma présence malgré tout, les choses pouvaient reprendre leur cours normal après un bref intermède, une parenthèse sans plus. De fait, je n’avais pas voix à mon propre chapitre, sinon pour tout arrêter, en aucun cas pour faire évoluer l’histoire dans mon sens, tout était écrit à l’avance. J’étais plantée dans le décor, destinée à agrémenter quoi, je ne sais pas et à la limite, cela ne me concernait que très peu.

J’étais ainsi en proie à mon propre désarroi lorsqu’elle m’a prévenue que nous pouvions nous voir le lendemain, mardi, après mon cours de chant, tard dans la soirée, je n’avais rien avalé de la journée. Rien la veille non plus. Elle m’attendait, guillerette, à la sortie du métro, je lui ai demandé si elle avait dîné de son côté, elle m’a répondu qu’elle avait partagé le repas avec sa compagne et que les choses étaient à nouveau comme avant, c’est-à dire convenues, entendues. Sauf pour moi, mais je n’avais pas la force de réagir, et j’avais vraiment très faim. Nous avons commencé à marcher et je lui ai demandé de me raconter sa journée, elle m’a proposé d’aller chez moi. Je n’y avais pas pensé moi-même, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, cette invitation impromptue et spontanée de sa part, d’aussi loin qu’elle me parvenait, a commencé à me réchauffé le cœur. Je me suis rendue compte alors à quel point j’avais froid.

Je pensais qu’elle m’avait rejoint à l’improviste pour parler, pour me raconter ses derniers jours de tourmente et me donner des explications à moi qui ne comprenait plus rien à rien. Je m’attendais à ce qu’elle m’éclaire sur ce qu’il se passait entre nous pour elle, au contraire à partir de ce jour je n’ai plus eu de sa part aucune expression sur ses sentiments. Les miens se débattaient, en moi la raison voulait le reprendre sur la passion, cette dernière restait la plus forte. Il suffisait qu’elle apparaisse pour me nourrir, me ramener à la vie, lui donner du sens. Comment résister à l’envoûtement.

 

Elle est restée jusqu’au petit matin. Le mercredi, après la chorale, il était hors de question que nous passions la nuit ensemble comme cela avait été envisagé, en début de semaine. Nous avions eu notre moment ensemble et il fallait que je m’en contente en attendant la prochaine occasion de la retrouver. Tout doucement, mais délibérément, j’ai commencé à montrer des signes d’impatience, puis des marques d’agacement, enfin des menaces de disparition, pour autant que je puisse disparaître de sa vie dans laquelle je n’avais pas le début d’une place. J’avais ouvert les portes, les fenêtres de ma maison pour qu’elle puisse entrer n’importe quand, y compris si je n’y étais pas.

 

Il a commencé à faire froid, vraiment froid. J’ai continué à me lever le matin pour courir. Surtout ne pas réfléchir, ne pas penser à d’autres options, ne pas même envisager la possibilité d’avoir le choix. Le repli sous la couette n’existe pas à partir du moment où le réveil a sonné. Le réveil a fonctionné, il s’est acquitté de sa tâche et me demande d’en faire autant. Une fois dehors, il n’y a plus de retour possible. Le plus dur est fait, courir n’est que la récompense pour être sortie, le meilleur reste à venir. Rentrer au chaud, rester sans rien faire et contempler l’infini. En moi, je sens la blessure et la fin des saisons, les pluies torrentielles des transitions, le sentiment de finitude.