Arielle #6

Sous mes pas, la douceur du bitume attendri,

mes pensées s’envolent pareilles à la libellule
lorsque son fol élan sort le ciel de sa bulle,
et qu’il dévoile l’éclat des yeux que je chéris.

Mes semelles décollent, je ne cours plus non, je vole
et par la brise mon visage balayé s’éclaire
comme le lac sous la lune, l’arbre par le lampadaire,
à la vitesse de mes rêves ma foulée s’affole.
Et le vent n’en à que faire, de ma trajectoire
il se croit le mandataire, tempête à tout va
pour mieux insuffler sa sourde colère en moi.
Mais moi, les caprices du vent, je n’en ai que faire !
Je mène ma barque de part et d’autre du canal,
tu es mon chemin, son départ, son point final.
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Arielle #5

J’ai tout planté par amour mon Amour
le sacré d’une union, la fuite, très loin
et cette petite graine de toi dans ma main,
que je chéris, qui me berce chaque jour.
J’ai planté ce que je chéris, chérie
jour après jour, depuis le tout premier
où tu as planté ton regard dans le mien,
dans mes yeux fleurit l’espoir d’une vie.
Je chéris ce que je plante mon Amour,
chaque seconde passée à te regarder,
tous les silences entre nous fantasmés,
ces discussions,nos destins, les contours.
Je plante en toi mon amour chaque jour
depuis ce premier soir où je t’ai vue,
depuis ce regard où je me suis plu,
tu l’as su à ton insu sans détour.
Et chaque jour quand je plante mon regard
dans le tien, ah ! matin midi espoir
je renais des cendres tièdes dans le noir
d’un crépuscule qui bénit le hasard.
En moi la nuit a planté son velours
et j’avance à tâtons vers toi, ma proie,
l’élan de mon coeur me donne tous les droits,
je prends celui de te vivre au grand jour.

Arielle #4

Légère comme une plume je veux m’endormir sur toi,

M’attendrir sur ton épaule, ta respiration,

Fermer les yeux, te deviner avec passion,

Pour veiller sur ton sommeil comme si j’étais roi

Et m’envoler les bras chargés de tous tes rêves.

J’irai les accrocher dans le ciel étoilé

Comme un enfant décore le sapin de Noël.

Et crois-moi dans chacun de mes sourires Arielle

Tu entendras l’écho d’un voeu à peine voilé

Pour que tous se réalisent, tous sans exception.

Et sans un bruit, je retournerai dans tes bras

Pour guetter ton réveil le coeur grand ouvert

Et les sens en alerte, le regard rivé vers

Celle que j’attendais depuis longtemps ici-bas,

Te dire à quel point avec toi la vie est belle.

Arielle #3

Je porte ton nom autour de mon coeur, Arielle
Et il me va comme un gant, sa forme élégante
Épouse celle de mon âme dans ses moindres variantes,
A mon esprit enferré tu as rendu ses ailes.
Je m’envole la nuit vers un corps à corps, charmée
que je suis par tes gestes, ton regard et ta voix
La douceur de ta peau me pousse au crime, je crois
Qu’un ange a défait les draps du ciel dévoilé.
Car tu es ce nom sur lequel je déconstruis
L’idée folle d’un Amour fou si impossible et
Mes espoirs déçus baptisés Fatalité.
Oui tu es soleil et sur ton coeur je décris
L’oméga d’une cathédrale aux cent mille alphas,
Belle comme ta plume et envoûtante, à chaque pas.

Arielle #2

Quand elle rit je m’envole, ses paroles me délient.

Grâce à elle j’ai des ailes et les anges se déchaînent

Pour tout connaître d’elle, ses amours et ses peines.

 

Si elle jouit je décolle, j’en suis folle c’est écrit.

Elle m’aime et je ris de ce destin, de moi-même

Face à nous le monde danse et montre un visage blême.

 

Quand elle rêve car elle rêve, je suis Eve, vous aussi ?

Et je mords dans la pomme, avec joie et sans trêve

Goûter de ce désir si doux soudain, la sève.

Arielle #1

J’ai dormi dans la plaine

Habité les étoiles

Et rêvé des épis

De leur caresse ronde, chaude.

Quand le soleil m’inonde

Je devine sur ma peau

Le blond de ses cheveux.

 

J’ai couru sous les astres

Et défait toutes les feuilles

Dans l’arbre qui touche le ciel

Cherchant ce regard, là.

Comme le fruit du hasard

Que je retrouve un soir

Dans l’amande de ses yeux.

 

J’ai crié tout mon saoul

Sans jamais m’arrêter

Aujourd’hui plus qu’hier

Seule face au silence, oui.

Je t’entraîne dans une danse

Et s’ouvre devant moi

Le chemin vers demain.

Le chiffre 5 #3

Arrivée à l’âge adulte, je me suis mise à courir, poussée paradoxalement par l’absolue nécessité d’échapper à la course du temps. Je courais au Bois de Vincennes, d’abord une fois par semaine, puis tous les deux jours et enfin, chaque matin aux aurores. Comme une tortue, je marquais un temps d’arrêt avant de m’élancer, ce moment de doute où je ne sais pas forcément ni où je suis ni qui et où j’en suis dans ma vie, mais enfin sans doute la vérité est au bout de la course. Quand on a une ardoise à la place de la tête, mieux vaut avoir des jambes pour laisser une trace ailleurs. Au bout d’une année de sorties matinales, j’en étais venue à renouveler le même tracé tous les jours, 5 kilomètres exactement. J’arrivais en fin de parcours un matin lorsqu’un sifflement se fit entendre imperceptiblement, une mélodie qui m’était familière. Le son prenait de l’ampleur à chacune de mes foulées, pourtant j’avais décéléré, si j’accélérais à nouveau la musique s’estompait, si je m’arrêtais il n’y avait plus rien. Cela peut paraître fou, j’ai d’ailleurs pensé que j’étais folle, j’ai visualisé cet instant d’aliénation lorsque mes oreilles ont pu distinguer le chant d’un choeur. Mon coeur s’est mis à battre fort, très fort, à tout rompre, au même rythme, comme en écho.

J’ai continué à courir un peu plus chaque jour, le chant commençait à résonner en mon fort intérieur au moment d’atteindre les 5 kilomètres de ma boucle, me donnant un second souffle pour repartir de plus belle. Là où, la semaine précédente, j’avais défini un mur au bout du cinquième kilomètre, et au pied duquel je m’arrêtais presque sans réfléchir, mécaniquement, à présent que la mélodie montait en moi comme pour me porter aux cieux, j’avais littéralement l’impression de décoller. De fait, mes jambes devenaient plus souples et légères, je redressais le buste et j’accélérais le sourire aux lèvres, j’aurais quasiment pu me mettre à chanter si j’avais reconnu l’air que j’entendais, toujours le même. D’abord murmurantes, les voix du choeur venues de toutes part s’unissaient pour mieux s’élever dans un crescendo qui m’envahissait à chaque foulée toujours plus jusqu’à me porter dans les airs, mes poumons exaltaient et mon coeur grondait, c’est comme si des hordes, une multitude de hordes à l’infini courraient avec moi et m’entraînaient dans la fougue de leur élan. Je dépassais le cinquième kilomètre dans un sentiment de profonde gratitude et de nostalgie pour ce que je laissais derrière moi, j’étais émue de me sentir dépasser une limite imaginaire, comme une frontière symbolique d’un ailleurs rêvé depuis toujours, espéré par tant d’autres bien avant moi, par des millions de peuples en quête de quelque chose qu’il m’était donné de revivre à l’occasion de ce rituel jusqu’ici immuable qu’était ma course matinale à l’aube, dans la solitude du bois. Je portais en moi, une fois franchies les limites de ma condition physique, un essaim animé d’âmes en détresses, ou plutôt ces voix me portaient hors de moi, vers une humanité à conquérir pour mieux la découvrir.

Au bout de quelques jours seulement, le cap des six kilomètres fut atteint et l’air de ce choeur  si cher à mon coeur m’était devenu familier au point que j’étais persuadée de l’avoir déjà entendu, oui de savoir même si de source peu sûre, que cette mélodie existait bel et bien pour avoir été composée, interprétée et scandée. Par quel truchement, je me retrouvais l’héritière de cette mélodie eux heures matinales de ma course à pieds, cela restait pour moi un mystère, tout autant que le lien avec une tortue dont j’avais perdu la trace à Vincennes précisément voilà plusieurs décennies, au moins je me souvenais de son nom, Verdi.

C’est en me promenant le long du Canal Saint Martin que j’ai enfin compris, Verdi, Nabucco, « Le Chœur des Esclaves ». Par un beau dimanche ensoleillé, une immense chorale s’était formée sur le quai pour entonner, face à un public grandissant et auquel vite je me suis jointe, ce chant dont j’ai reconnu la mélodie de loin, immédiatement. J’ai pu voir de mes yeux ce que dans mon esprit j’avais cherché à deviner, la mélancolie communicante d’un regard à un autre, depuis les choristes vers le public dont je faisais partie. J’étais prise par l’émotion, j’aurais voulu attraper un bras dans la foule pour pouvoir le serrer très fort. Je ne sais pas ce qui m’étonnait dans cette scène, la charge émotionnelle du morceau ou l’attraction que je ressentais pour ce groupe d’inconnus autour de moi, les uns qui chantaient et les autres qui écoutaient. Il n’y avait aucune fausse note, non pas que la chorale chantait particulièrement juste, je n’aurais pas été capable de le dire, mais surtout une note autrement « fausse » aurait trouvé dans ce concert d’humanité sa place, un chiffre 5 à l’envers aussi, cela donnait du sens.  Il se trouve que j’y étais. A la fin du concert, je suis allée trouver la cheffe de chœur pour lui demander comment intégrer la formation, son enthousiasme à l’idée de recruter un nouvel élément n’avait d’égal que ma propre joie, j’avais du mal à la contenir, parce que j’allais faire partie d’un groupe, pourtant je ne connaissais aucune des personnes qui en faisait partie, comme dans la vie, quand on commence.

Une choriste a du remarqué que j’étais bouleversée, j’avais les larmes aux yeux et le sourire levé vers le ciel bleu, je n’arrivais pas à partir. Elle est venue vers moi, m’a prise dans ses bras et m’a embrassée. J’ai trouvé ça très beau.

Je n’ai pas toujours eu cinq ans non, on efface difficilement l’ardoise de la tête d’un enfant. Disons plutôt qu’il m’arrive souvent d’avoir à nouveau cinq ans, les matins où j’ai le cœur lourd, et je fredonne cet air de Verdi comme si j’avais besoin d’entrer en lien avec un passé lointain qui ne m’a jamais appartenu. Ce qui m’importe et m’appartient, c’est aujourd’hui. J’ai toujours su qu’un jour, pour de vrai, je finirai par ne plus avoir cinq ans.

Le chiffre 5 #2

Cinq ans ont passé, je me suis retrouvée en dernière année de primaire, et la tortue qui faisait la taille d’une pièce de cinq francs à l’époque a grandi au point de dépasser d’une longueur ma main, une spectaculaire transformation. Elle avait été baptisée Verdi par Madame Plat, la mère de cette dernière s’occupait de l’animal tous les étés et, nous ne l’avions appris qu’à la dernière rentrée en guise d’explication à cette métamorphose autrement ahurissante d’un reptile en si peu de temps, elle lui donnait à manger de la viande hachée à la place des traditionnelles vermicelles. Verdi en raffolait et avait pris l’habitude de pincer très fort les doigts lorsque nous nous approchions de l’aquarium, devenu beaucoup trop petit pour elle. Autant, la tortue n’avait pas démontré de grandes qualités de nageuse, autant pour le coup, elle en était arrivée à stagner dans une pataugeoire sans pouvoir donner aucune ampleur à ses mouvements.

Il était temps d’accorder une nouvelle qualité de vie à celle qui était en chemin, depuis 5 ans, pour nous survivre tous. Il a été décidé de céder Verdi au zoo de Vincennes, pour qu’elle s’intègre aux autres tortues de son espèce et vive en milieu un tant soit plus naturel que dans un aquarium de gadget pour la star qu’elle était devenue. Toute l’école prenait de ses nouvelles et venait lui rendre visite en maternelle, sans besoin pour cela de traîner une ardoise avec un chiffre 5 inscrit à l’envers dessus. Seulement pour moi, contrairement à tous les autres, Verdi était devenue un lot de consolation à ma traversée, presque une récompense pour mon originalité, je m’étais énormément attachée à elle, et je crois elle aussi à moi. Par exemple, plutôt que de rentrer sa tête à l’approche de tout un chacun, elle étirait son cou vers mon doigt comme si elle me reconnaissait.

Ma petite ardoise, mon chiffre 5 à l’envers et moi-même tenions notre revanche contre Mademoiselle Carrera, j’étais devenue celle qui a dompté la tortue pour en comprendre les moindres faits et gestes et interpréter ses silences, la peur que semblait susciter certaines voix sur elle, la curiosité dans son cou tendu vers l’horizon de son aquarium, et je me sentais sans doute un peu grandie par cette image que les autres me renvoyaient. Le moment de me séparer de Verdi fut déchirant, même si c’était la seule solution et la meilleure pour son propre bien-être. Elle allait continuer sa trajectoire de reptile nourrie à la viande fraîche de son côté, contacter d’autres tortues et peut-être reprendre quelques activités aquatiques, tandis que de mon côté j’intégrais le collège. Mon ardoise n’était plus qu’un lointain héritage, néanmoins très présent. Pas une fois, en écrivant le chiffre 5 à l’endroit, comme il faut, j’ai manqué d’avoir une pensée nostalgique vers mon chiffre à l’envers et inscrit tel quel dans mon esprit, à la fois comme le paradis perdu d’un retour à l’insouciance et la terre promise d’une paix universelle.

Lorsque nous avons laissé s’échapper Verdi au bord du bassin, c’était le début de l’été et il faisait déjà une chaleur accablante, la tortue a fait un semblant de pas en avant puis est restée figée sur place. Madame Plat est partie faire le tour du zoo et je suis restée seule pour accompagner Verdi dans son plongeon d’adulte. Au fond de moi, j’espérais bien qu’elle ferait volte-face pour mieux galoper dans ma direction, à l’image de mon 5 qui résiste face à l’évolution de l’espèce des chiffres. Mais contrairement à mes attentes et après une longue hésitation, la tortue s’est avancée à nouveau jusqu’à l’eau qu’elle a semblé goûter d’abord, avant de s’y enfoncer la tête la première, puis tout le corps. Bientôt, la tortue avait disparu. Je restais là, bouche bée, dans l’attente d’une éruption de Verdi à la surface, plusieurs minutes se sont écoulées, il ne se passait rien. J’ai poussé un profond soupir.

Alors que je m’éloignais du bassin pour retrouver Madame Plat et lui raconter l’accomplissement de ma mission, une voix a attiré mon attention derrière moi. Cela provenait du bassin où je venais d’assister à la disparition de Verdi, on aurait dit le chant d’un être mi-homme mi-animal, en tout cas pas un son ordinaire, quelque chose sorti tout droit d’outre-tombe ou bien de l’au-delà. C’était à la fois fantastique et effrayant, et j’ai tout de suite pensé qu’une tortue comme Verdi aurait pu être à l’origine de ce chant qui allait droit au coeur. Au moment où je me suis retournée, une tête piquait à nouveau du nez vers les profondeurs du bassin, j’ai regardé un point fixement à la surface puis balayé les alentours à la recherche d’un autre témoin de la scène, j’étais seule à avoir entendu la mélodie aux élans de remerciement, ou d’avertissement, personne n’aurait su le dire exactement.

Je n’ai pas toujours eu cinq ans non plus. Moi aussi, j’ai pu évoluer sous ma propre carapace. J’ai pris quelques centimètres et opté pour une coupe garçonne. Ainsi affublée de mes pantalons rapiécés et de mon air sombre, j’avais déjà moins de chance qu’on me demande de choisir un prétendant pour aller lui claquer une bise, je risquais tout au plus d’être l’élue d’une fillette qui ne s’apercevrait de rien parce que j’avais l’habitude de regarder par terre à peu près tout le temps. Les autres moments, je les passais à animer des objets en leur faisant la conversation, plutôt que d’aller parler aux camarades de mon âge. Je n’étais pas encline à rallier un groupe d’enfants, effrayée par les enjeux qui s’y déroulaient entre les protagonistes dont les rôles paraissaient avoir été distribués comme pour jouer une pièce de théâtre, toujours la même, il y avait le roi, ses sbires, et ceux qu’il fallait pour une raison ou même sans autre forme de procès, renvoyer du cercle ainsi ressoudé. Je refusais de participer, m’étant moi-même exclue dès la première heure du sens de l’évolution. J’aurais du grandir avec des ailes ou des nageoires à la place des mains, mais la nature m’avait dotée de deux fois cinq doigts,  et j’avançais dans ma vie de bipède, une ardoise au-dessus de la tête.

Le chiffre 5 #1

Ça a commencé, je n’avais pas encore l’âge d’entrer en classe de cours préparatoire et déjà la maîtresse, Mademoiselle Carrera, nous demandait d’inscrire sur notre ardoise l’âge que nous avions et de montrer au reste de la classe et à l’appel de notre nom le résultat, 5 ans. Sauf qu’au lieu de tracer le chiffre 5 avec la tête en avant, dans le sens de la lecture, avec la petite queue qui pointe à l’arrière sur le côté gauche, mon « 5 » finissait sur la droite, la pointe de la craie prête à inscrire le prochain chiffre sur l’ardoise, dans le sens de l’écriture. On aurait dit que mon chiffre 5 à l’envers n’avait qu’une idée en tête, sitôt apparu blanc sur noir à la surface de l’ardoise, à savoir se barrer en courant vers le 4 pour laisser le 6 assumer le reste de la phrase tellement c’était trop lourd. Et la maîtresse connaissait ma difficulté. Parmi les autres jeux auxquels elle nous conviait, et dont j’ai compris plus tard qu’ils s’apparentaient à des pratiques perverses, il y avait aussi celui du bisou, le principe étant que chaque fille devait se lever et aller embrasser un garçon parmi ceux de la classe. De tous les mots à 5 lettres, « bisou » est celui que j’aime le moins car il oscille, perfide et fourbe, entre la « joue » et la « bouche ». Au moins lorsque j’écris « arbre », je vois se matérialiser l’idée d’autrui et lorsque j’inscris un « objet » en tête d’un message, c’est pour lui donner un sens.

Je savais déjà ce qui était attendu de moi pour avoir inscrit sur mon ardoise le chiffre 5 à l’envers, je m’infligeais ma punition sans oser rouspéter. Il me fallait sortir de la classe de cours préparatoire et traverser la cour de récréation sur laquelle donnaient toutes les autres classes pour retourner à l’école maternelle. Depuis leurs petites chaises, assis droit à leur pupitre, tous les autres écoliers des autres classes pouvaient me voir traverser l’immense cour, de la taille d’un petit stade, en se disant qu’ils préféraient leur place plutôt que la mienne. Au mieux, je leur donnais l’occasion d’une distraction entre la dictée et la leçon d’histoire. Je me souviens du calme et de la solitude de ma traversée, comme si tout un chacun, les maîtresses y compris, retenait son souffle, pour que chacun de mes pas résonne le plus indiscrètement et que le poids de la honte pèse le plus lourdement possible sur mes épaules de fillette âgée de cinq ans. De fait, je n’étais pas fière. C’est avec soulagement que j’ouvrais la porte de la maternelle, enfin on ne me verrait plus, je pouvais disparaître aux yeux des autres et trouver la paix auprès de mes camarades moins âgés que moi. Madame Plat m’accueillait avec un large sourire, sans doute ne cautionnait-elle pas les méthodes de Mademoiselle Carrera, elle commençait par me prendre dans ses bras. C’est le meilleur souvenir que j’ai gardé de mes cinq ans. Souvent, lorsque ma petite ardoise, mon cinq à l’envers et moi-même débarquions en maternelle, nous tombions le jour d’un anniversaire et j’avais droit à une part de gâteau au chocolat comme si j’avais été invitée à la fête. Ici, je me sentais en sécurité, un peu comme si les autochtones m’acceptaient avec ma déviance, pire ils donnaient à ma version du chiffre 5 tout le crédit du monde. Après tout, si j’arrivais à l’inscrire sur mon ardoise, c’est qu’il avait le droit d’exister lui aussi, à l’image de n’importe quel gribouillage, pardon chef d’œuvre original.

A l’occasion d’un anniversaire, Madame Plat avait offert une petite tortue de Floride à l’ensemble de la classe. C’était en début d’année et déjà mon ardoise et moi-même nous étions distinguées dans le domaine de l’inscription du chiffre 5 et de son exposition aux yeux de tous. Tandis qu’en classe préparatoire, la maîtresse nous faisait lever pour aller embrasser un camarade du sexe opposé, celle de la maternelle offrait l’occasion d’observer une petite chose aux tempes rouges sur lesquels toutes et tous, moi y compris lors de mes visites, nous souhaitions faire des bisous. Et quand je dis « chose », je ne vais pas jusqu’à qualifier la tortue d’objet, loin de là. Au contraire, je reconnaissais dans sa réaction de repli lorsque l’un de nous s’approchait de trop près, mon propre réflexe à chaque fois que Mademoiselle Carrera initiait son jeu maléfique, un mélange de peur et de dégoût m’envahissait alors. Je me sentais proche de ce vertébré au point de le faire parler pour amuser les écoliers de la maternelle, « ne m’approchez donc pas de si près ! » disait la tortue avec mes mots, et toute la classe riait. J’humanisais la tortue autant qu’elle me renvoyait à mon animalité.

Sans doute, me disais-je, mon chiffre 5 était le résultat de ce mélange spécial. Ce n’est que plus tard, des années après, que j’ai lu l’épisode de la Création dans la Bible. Il y est dit qu’au cinquième jour, Dieu crée les animaux, les poissons et les oiseaux, ceux-ci qui filent entre les doigts et ceux-là qui s’échappent dans les airs, pas les animaux domestiques. Dieu, ce jour-là, ne s’est pas occupé des quadrupèdes, pas plus que des reptiles et serpents, et encore moins des bipèdes. L’homme n’était pas même une option, un espoir, il semble d’emblée apparaître sous l’idée menaçante d’un assujettissement à venir, pas des poissons et des oiseaux mais des animaux créés le même jour que lui, c’est-à dire le sixième jour. Au cinquième jour, tout est encore possible, la liberté de le penser existe pleinement, dans l’intégralité que lui confère l’imaginaire, peut-être les petites tortues aussi en ont elles joui. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme, la menace du bisou dans les privilèges de la maîtresse et la traversée de la cour d’école dans le parcours de tout écolier solitaire, le 6 est déjà inscrit dans le 5, en filigrane, il suffit de courber à ce chiffre l’échine et de lui attacher la queue pour lui fermer la possibilité de filer. Tout chiffre 5 vit dans l’ombre d’un 6 qui a imposé sa puissance, son hégémonie suprême de symboliser le dernier jour de la création à proprement parler, avant le dernier jour, celui du repos. Tous les chiffres 5 sauf le mien, unique et magique, originel comme l’est l’innocence.

Comment je n’ai pas rencontré Sarah Jaffe à la Côte Saint Jacques & Spa #2

Que de passages pour accéder à la Maison Sage

où Sarah Jaffe chante ce soir, fidèle à son image

et à son public, crooner, chahuteur, pas très sage ;

elle entonne de son dernier album quelques passages

mais ça cause, personne n’écoute, l’alcool fait des ravages.

Je suis d’un autre âge et j’essaie par mon attention

de retenir sur scène celle qui joue pas pour des pions

et n’a pas besoin de stage pour prouver son talent,

peine perdue elle a disparu et je suis en rage,

la chanteuse texane vole vers d’autres horizons.