Clignancourt #22

Le jour où je viens récupérer d’un pas espiègle mes semelles de vent rimbaldiennes, vraiment j’ai épuisé en moi tous les poisons, comme dirait l’autre. Souffrance et folie. Tous mes espoirs convergent en ce lundi, au seuil des festivités de fin d’année, vers l’espoir d’un apaisement espéré de mon long déglinguement généralisé, j’arrive en avance pour ne rien perdre du spectacle, un vrai ballet de podologues en blouse blanche. Ma podologue m’invite à m’assoir dans le même fauteuil que la semaine précédente et tente d’insérer mes semelles dans les chaussures qui résistent, il faut raboter me dit-elle, j’ai patienté pendant cinq ans sans plus savoir quoi faire ni comment alors cinq minutes. Je n’ai vraiment jamais, ô combien jamais eu l’esprit princesse, mais tellement pas. Cependant, lorsque depuis mon fauteuil si haut perché que mes pieds ne touchaient pas le sol, ma charmante podologue m’a enfilé le premier soulier puis le second et que j’ai pu me mettre à marcher, tout autour de moi j’ai eu l’impression que mon environnement s’était transformé d’un simple coup de baguette magique en une belle vallée verdoyante. Sous mes pieds à présent, des sillons et des sentiers, des chemins et des parcours semblent m’élancer dans toutes les directions et je me mets à marcher dans la pièce de plus en plus rapidement avec un sourire aux lèvres tant je me retiens d’éclater de joie. Rien n’est plus pareil, je ne retrouve pas les mêmes sensations rien qu’en marchant, toute trace de douleur à disparu comme si mille mains s’affairaient à masser mon corps. Je me doute bien qu’il me faudra plusieurs semaines pour retrouver une posture correcte. Mais d’ores et déjà, c’est comme si un miracle, encore un, venait de se produire au moment même où je n’osais plus me risquer à sortir trop loin, courir trop vite, bouger. Pour en avoir le cœur net, j’essaie de courir dès le midi sur un parcours où je m’effondrais au bout du premier kilomètre avant de boiter en reprenant mon souffle coupé par la douleur, sauf que cette fois-ci j’ai plus peur de la douleur que mal vraiment. Disons-le franchement, et pour avoir vécu l’expérience inverse de deux paires de semelles successives qui n’ont pas tenu leurs promesses de rétablissement à court terme, je ne souffre pas du tout pendant le premier kilomètre, pas plus sur la toute la longueur du deuxième, à coup sûr je vais m’effondrer au milieu du prochain étant donné les difficultés croissantes que j’ai rencontrées mais non, le troisième kilomètre se passe bien et je finis presque les larmes aux yeux le quatrième, bien sûr je manque d’entraînement. Mais pas d’enthousiasme, je souffle un bon coup et je repars pour un dernier kilomètre. Rentrée chez moi, j’envoie une déclaration à ma podologue, longue des mille et une nuits endiablées que nous ne connaîtrons jamais elle et moi, elle me répond étonnée, mais visiblement touchée, je ne dois surtout pas transgresser les seuils de progression. Je retourne courir trois puis deux kilomètres, et le lendemain cinq kilomètres. Reborn.

Clignancourt #21

Quand le dernier jour du mois de novembre tombe le premier jour de la semaine, c’est un peu comme de respirer un grand coup avant de sauter du grand plongeoir ou de prendre un peu plus d’élan pour aller encore plus loin que prévu, on peut s’y préparer. Nouvelles paires de semelles et de lunettes. Je prépare un mois de décembre rimbaldien en m’inspirant de l’homme aux semelles de vent pour insuffler à ma foulée un élan neuf et de la lettre au voyant pour dérégler mes sens de façon déraisonnée, folle et immense. Parce que jusqu’ici, c’est mon corps qui se disloquait irrémédiablement à chaque sortie. Depuis le temps que j’attendais ce rendez-vous à l’institut national de la podologie, parce qu’après deux paires de semelles rien ne m’avait permis de corriger ma posture et je continuais à subir cinq ans après les séquelles d’une fracture de fatigue du bassin. Premier rendez-vous pris cette année au printemps annulé à cause du confinement, j’évolue cahin-caha sur le bitume en traînant la patte, ma foulée prend du plomb, ça tire. Au moment où le deuxième rendez-vous est reporté au début de l’automne, je ne tiens plus un kilomètre sans souffrir le martyre comme si une lance me transperçait du côté opposé à celui de la fracture, je devrais arrêter pour ne pas finir déboîtée, je ralentis tout. Dans mon malheur et puisqu’il s’agit d’une pathologie de longue durée, j’ai une prescription pour nager, rien de mieux pour éviter toute blessure que de muscler le dos. Je me pointe donc un dimanche matin de ce mois de novembre tremplin vers du mieux, quatre personnes font la queue devant moi à l’ouverture de la piscine, je suis la cinquième à entrer et nous ne serons pas davantage pendant toute une heure où je nage dans ma ligne comme un poisson qui aurait tourné trop longtemps seul dans son bocal. Les sensations sont excellentes, autant je ne peux plus courir sans souffrir, autant la brasse coulée m’offre une occasion exceptionnelle de m’étirer et me détendre, miracle. Je sors de là heureuse et rincée d’avoir pu profiter d’autant de réconfort dans l’effort ! Enfin, je reçois sans un délai extravagant non plus le home trainer qui va me permettre d’hiberner à peu près activement au moment où je ne me vois plus courir du tout. Et là, j’obtiens LE rendez-vous de la dernière chance pour une troisième paire de semelles. Une nouvelle fois, je raconte toute l’histoire depuis la fracture jusqu’au déplacement du bassin, en passant par l’absence de récupération, trop peu d’étirements, puis le triathlon. L’accueil et l’écoute sont incomparables, rien n’est laissé au hasard, je reprends confiance tandis qu’on m’observe en train de courir sur un tapis, mon cas ne semble faire aucun doute et le type de semelles orthopédiques est lancé en fabrication, miracle. Nouveau miracle en cette fin d’année apocalyptique, je m’y accroche ferme pour croire.

Genre #3.1.2

Mes envies de vie sont-elles le reflet de qui je suis, une fois que je n’envie personne d’autre. Je me laisse inspirer et laisse tomber ce qui ne me parle pas et ne demande pas à être retenu, à partir du moment où l’on parle d’envie et de ce qui tient à cœur et au corps, c’est pur plaisir. D’autres pourront à l’aune de leur autorité me conseiller sur mes besoins si je n’y suis pas, mais là il ne s’agit pas de cela, au contraire je peux être attirée par une figure de liberté sur le fil de la transgression en tout genre ou encore par la plus impertinente de toutes les plumes. Tout ce que je ne suis pas me donne envie d’affirmer qui je suis moi quand je me sens en vie. J’aime rencontrer la dépendance de l’autre pour l’occasion qu’elle me donne d’échanger sur ma propre addiction à l’intensité, rien ne vaut de vivre une expérience si elle n’est pas déroulée sur tapis rouge avec un dj aux manettes de mes émotions, et déjà je me sens moins dépendante maintenant que j’ai pris conscience de ce qui me plaît surtout, exprimer l’émotion. Je rencontre une randonneuse, puis une deuxième ; la première me fait découvrir mon île telle que je ne la connaissais pas, c’est- à dire dans son cœur et non plus du bout de la jetée, à travers ses sentiers escarpés où ne vont plus que les chèvres et j’aime sortir des sentiers battus, la deuxième ne me ramène pas non plus dans le droit chemin puisque je découvre à quel point j’aime me perme chemin faisant et ne trouver plus d’autre repère que celui du plaisir d’être là. Une autre fois, autre rencontre, je réalise avoir envie de chanter dans une chorale non pas pour donner de la voix ou apprendre la justesse, mais pour entendre la voix des autres résonner en moi au point qu’il m’arrive de faire mine de suivre la partition tandis que j’épie mes voisines. Je vis donc selon le principe du plaisir dans ce qu’il a de plus intime et inutile, pour le plaisir. Pas pour faire plaisir ou rendre mes besoins plus innocents en les masquant sous couvert de satisfaction, mais parce qu’il n’y a pas plus essentiel et personnel que de se trouver entre soi. Personne d’autre que moi ne peut prendre autant de plaisir que moi dans ces petits riens qui ont un sens immense lorsque ma vie tourne autour de ces instants brefs comme une éclaircie, et tout autre que moi n’y comprendrait rien à ce qui pourrait apparaître comme mon ivresse. Mon envie de courser les passants dans la rue, de les rattraper et les contrôler positif au stress, cet amour parisien pour la vie piétonne et son incessante exaltation, je le nourris non pas de mon admiration pour la métropole mais de ma tendresse pour la multitude de villages que je découvre au fil des balades plutôt rive droite, plutôt quai de Seine, plutôt au Nord, aux portes. Je me sens l’âme villageoise à vivre dans un Paris que j’ai modelé selon mes envies de lignes droites ou de parcours sinueux, de perte de tout repère ou de rencontres tout sauf hasardeuses, de course poursuite à l’assaut d’un horizon parfois si rose qu’on voudrait y tremper un doigt pour saupoudrer la ville entière d’un parfum d’insouciance et de légèreté au-dessus du trafic. La circulation s’accélère, les feux de signalisation dégénèrent, et mon en-vie m’emporte, loin.

Genre #2.1.2

Tu inventes, tu réinventes tout, tu répètes et tu t’entraînes à tout répéter, tu récites encore. Comment tu as révélé tes sentiments dans ta première lettre de dix pages avant de te dévoiler davantage dans tes cent pages et prendre l’habitude d’une écriture à travers laquelle tu vois ton reflet se dessiner à travers le choix des mots, l’intention que tu y mets, ton désir d’être lue. Un peu comme dans une thérapie individuelle où tu ressasses les mêmes sujets en modulant le récit et les portes d’entrée jusqu’à trouver les bonnes questions, l’art de dire les mêmes choses mais autrement pour mieux en prendre conscience à travers un nouvel éclairage, une intuition. Tu commences par retranscrire l’histoire des autres avant d’écrire la tienne et t’inventer toi. L’habitude de te mettre à table et coucher les autres par écrit est ton nouvel équilibre vital, tout peut encore arriver de pire dans la journée pourvu qu’il te reste ce moment de vérité centré autour de la feuille quitte à n’y rien inscrire pendant des heures et t’apaiser de sa blancheur comme une ressource prometteuse face aux cacophonies insensées et irrespirables. Au moment où tu passes de l’écrit à l’oral, tu n’as plus le droit de parler des autres, il s’agit de toi et de ton ressenti, dans ton rapport aux autres certes mais ne cherche surtout pas à te défiler parce qu’il faut apprendre à parler pour soi, assumer sa position et non pas celle des autres. Passer à l’oral provoque de la résistance chez toi, rien n’est moins évident que de se raconter sans réfléchir, se dévoiler sans aucun filet face à un interlocuteur et bientôt un groupe entier, cela s’appelle lâcher-prise et il te faut non plus des heures mais des mois pour y parvenir. Justement à l’occasion d’un travail d’écriture en groupe où l’exercice consiste à lire sa phrase devant tout le monde, forcément tu penses au jugement, serais-tu toi-même dans le jugement, qui plus est à l’occasion d’une activité que tu avais faite tienne, dans laquelle tu te recentrais. Alors tu as pris la feuille, le stylo, et d’un coup d’un seul tu as écrit sans plus réfléchir à rien. Ton premier lâcher-prise, t’explique-t-on au moment où tu as lu ta phrase et raconté cette expérience qui t’a fait du bien sans même que tu en saisisses l’enjeu, ce sentiment de fierté. Au sein de la chorale, tu retrouves les avantages et inconvénients du groupe, tu composes avec les autres en faisant entendre ta voix, et celle-ci est tellement plus intéressante encore une fois si elle se mélange aux autres, tu fais partie d’un pupitre, les pupitres forment un tout. L’harmonie que tu cherchais en toi, vers laquelle tu tends tous les jours, tu l’entends dans un chant, à travers à un accord même et parfois surtout lorsque les notes frottent, tu frissonnes. Les répétitions puis le concert, tu apprends la répétition, sept fois le même passage en boucle. La perfection n’existe pas, autre lâcher-prise, mais rien ne t’empêche de tendre vers elle. Lorsque tu t’entraînes, cette tendance s’accentue jusqu’au risque de se blesser, nouveau défi, ne pas risquer de se blesser sinon la possibilité même de courir la course du siècle s’évanouit. Encore et toujours, tu éprouves tes limites et tu t’inventes, seule mais plus tout à fait non plus.

Genre #1.1.2

S’il suffisait de faire la bonne rencontre au bon moment et au bon endroit, alors l’intérêt de la vie consisterait à multiplier les rendez-vous avec les autres, tous les autres puis quelques-uns. Et enfin la bonne personne. Mais avant d’être capable de croiser cet oiseau rare si différent, d’avoir affiné les critères et fait des mises au point avec soi-même après moultes différents, avant même d’avoir commencé à croiser le premier de la liste interminable de tous ces autres, il faudra avoir entrepris le processus qui consiste à identifier comme autre ce qu’on n’est pas. Qui pouvait-elle bien être, elle qui savait bien identifier chez les autres ce qu’elle n’était pas. Elle n’était pas Anne-Charlotte Tasselac, sa camarade de primaire si lumineuse et aussi grande qu’elle, et dont la voix claire et affirmée raisonnait dans toute la cour de récréation, tout le monde entendait Anne-Charlotte et tout le monde, maître et maîtresses aussi, l’écoutait parce que ce qu’elle disait semblait déjà intéresser la galerie pour son âge, un bout de femme. Une dame presque, parce que le mot femme, jamais elle n’avait pu le prononcer avec décence, trop connoté, tellement impudique et si osé, comme une affirmation scandaleuse et puissante. Mais elle savait aussi qu’elle n’était pas Frank Parjorie qui éclatait de rire et détalait quand on l’appelait pour se mettre à courir comme un fou et tyranniser ses camarades pour jouer, personne n’osait rien lui refuser, quand bien même ses notes scolaires n’autorisaient pas cela. Elle aurait aimé ressentir cette même assurance et la montrer avec désinvolture pour elle aussi parler haut et fort, crier et courir jusqu’à perdre haleine, se battre et déchirer ses vêtements pour faire comme les autres, être comme les tous les autres, filles, garçons, faire partie d’eux. Elle n’est pas comme eux et ignore encore que personne n’est comme tous les autres parce que dans son sentiment de confusion où tous les autres se ressemblent plus ou moins sauf elle, elle ne peut ni faire tourner sa blouse de fille comme le fait Anne-Charlotte alors qu’elle porte les cheveux longs comme elle, elle ne peut pas non plus se battre jusqu’à déchirer la blouse de garçon qu’elle porte alors qu’elle en a la même envie, rien de tout cela ne lui semble naturel. Plus tard, elle n’est pas Anaïs Feorges qui lui ressemble comme une jumelle en vraie fille, elle n’est pas non plus Cédric Tuel dont elle a le même style vestimentaire et à qui plaît Anaïs. Cette dernière est plutôt ouverte à tous, semant dans la confusion de primes germes de liberté. Elle cherche son autre, celui ou celle qu’elle n’est pas et l’intrigue par la capacité à pleinement assumer quelque chose qu’elle voit chez elle comme chez lui de naturel et assumé. De son côté au contraire, toutes les questions restent ouvertes et elle n’a pas envie de choisir. Plutôt rester dans cette confusion qui lui est devenue familière au point de s’identifier à elle dans une sorte de jeu auquel semblent vouloir jouer plus d’une personne parmi tous ces autres qui l’inspirent, l’attirent et tout à la fois aimeraient la définir alors même qu’elle s’en défend. L’autre, cette autorité à partir de laquelle trouver en soi ses propres ressources pour se libérer.

Clignancourt #20

Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression de dominer le monde. D’un côté les tours Eiffel et Montparnasse s’érigent de part et d’autre d’un paysage urbain dégagé que je ne me lasse pas d’admirer, je crois y reconnaître les quartiers et les rues que d’en bas j’ai sillonné de long en large et en travers jusqu’à m’y familiariser. Les tours deviennent des phares si mon regard imaginaire vise un peu plus loin en direction du Sud et que mon esprit s’égare en pleine mer vers mon île, sa baie, son port. J’aimerais qu’il soit envisageable de me projeter là-bas depuis mon kilomètre autorisé. Plus facile s’avère la projection vers le Nord, lorsque le Sacré-Cœur me tourne le dos, je devine le Stade de France, les collines au loin, j’imagine l’Allemagne, Köln, le Dom. Comment ne pas se raccrocher aux meilleurs souvenirs alors que l’actualité ne permet guère d’en créer de nouveaux et vivre ce qu’il y aurait à vivre en saison d’automne en temps normal, les terrasses chauffées et les balades emmitouflées, les week-end ailleurs. Comment renouer avec la proximité lorsque la distance est imposée, le contact physique et le lien social remplacés par les artefacts virtuels sans aucune possibilité de se projeter, comment survivre au présent sans un avenir à prévoir aussi court-termiste soit-il ? Comment se raccrocher comme seule bouée de sauvetage au passé où tout était permis. Bien sûr, je ne peux m’empêcher au retour de dévaler ma rue en me rappelant les moments de vie qui m’ont marqué comme pour saupoudrer mon quotidien morose d’un peu de poudre d’espoir, les rendez-vous sur les marches de la basilique avec le groupe des Guépards de Pigalle, les heures d’écriture toute seule accoudée au bar du Corcoran, le concert de la Manufacture Vocale à l’église Saint-Pierre de Montmartre, sa cheffe de chœur charismatique, Aurore Tillac et son sens de la répartie, son contact avec le public, notre emplacement au 20 de la rue du Mont Cenis pour chanter à la fête de la musique, l’after au Tralali toutes ensemble en train de chanter et animer mon petit bar de quartier, la terrasse de chez Francis et sa tapenade qui tombait si bien, mon pacs à la mairie. Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression que le monde entier me domine.

Genre #3.1.1

Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. D’abord la mort. Elle me dévore avant même d’avoir pris conscience de la vie à l’extérieur, elle se rappelle à moi de l’intérieur et il me faut une force extraordinaire pour m’en extraire. Je m’accroche à ce qui tourne autour de moi pour y trouver une place et exister à mon tour, comme un négatif qui mériterait d’être développé après examen pour profiter de ses couleurs, la vie est cette autre possibilité qui vient après, elle n’est pas innée et veut aussi être choisie. Plusieurs fois dans la journée, la nuit me rattrape et avec elle ce qui me retient, rêves anciens et souvenirs enfouis, et plusieurs par jours je dois m’extraire de la nuit pour me réveiller à nouveau à la lumière et laisser les couleurs décliner leurs nuances pour apaiser mes peines, plusieurs fois en plein jour je m’absente et m’égare avant de chasser les fantômes qui hantent. Mes absences me précèdent, comme une tempête larvée avant le calme d’être ici maintenant, ce moment d’égarement où je m’efforce de régler l’horloge et la boussole pour être présente. Puis le monde vient à moi, il se déverse avec la puissance d’une vague déchaînée comme la vie peut vouloir se faire remarquer et m’embarquer, une rencontre ou un sourire au printemps, et tout trace de la nuit d’avant et de mes absences disparaissent face à la réalité qui s’impose, ma présence et mes espoirs, la saison et ses changements infimes qui me font frémir. Je suis.

A la perte de sens se substitue le plein des sens comme un éveil à la vie plusieurs fois par jour. Peu importe alors la direction prise à la croisée d’un chemin, pourvu que le doute ne me terrasse plus, rien à faire non plus de la signification qu’un acte ou une parole peut avoir, pourvu que l’action l’emporte sur l’inertie aliénante, d’un coup la liberté me rappelle à elle comme une vérité qui éclate, la seule capable de me faire déplacer monts et autres fantômes. Le monde s’improvise instant après instant et je crée des moments de vie selon l’inspiration, ce sont des perles que je garde en tête pour y revenir si jamais la nuit venait à me rattraper, l’immense horizon à Montevideo, la baie de Tinos pour nager d’un bout à l’autre en jubilant, les tavernes et le même accueil, les mêmes personnes que je retrouve une année sur l’autre, l’impression d’avoir l’éternité pour soi au réveil le samedi matin et mon quartier, ses recoins. Depuis ici, le monde me parvient par toutes petites touches d’abord, pour que je l’accepte, puis il déverse sur moi d’immenses promesses de lendemains si je l’adopte et je me promets de le faire dès que j’en aurais fait le tour et tous les détours pour l’appréhender et l’apprendre. Mais c’est le monde qui m’en apprend davantage sur moi, je m’appréhende et je m’adopte à travers lui, à travers eux, vous tous, je fais partie d’un nous qui me nourrit et m’emporte loin de mes absences, je me rends présente et disponible, ouverte aux possibilités et j’investis chaque instant, je saisis toutes les occasions, futiles et utiles, j’investis le moindre rayon de soleil en lorgnant sur ma part d’ombre, je saute les chapitres et je n’oublie pas. Je suis en vie.

Genre #2.1.1

Tu as raconté ton histoire pour la première fois à ce qu’on peut appeler une parfaite inconnue. Tu as raconté ton histoire à tellement d’inconnus qui le sont devenus un peu moins, au fil de ton récit, et ton histoire t’est devenue elle aussi moins étrangère en la racontant aux autres. Tout a commencé lorsque tu t’es aperçue que les autres avaient une histoire à raconter, eux. Grâce aux autres, tu es allée inventer ton histoire en attendant de la trouver pour avoir toi aussi quelque chose à raconter qui pouvait te donner une identité, un semblant d’existence alors que tout le monde semblait jongler à merveille avec ses anecdotes, la conscience de soi. Ton récit s’est étoffé et a évolué tout au long des rencontres, à se demander si l’histoire est faite par celle qui la raconte ou plutôt en fonction de celui dont on voudrait retenir l’attention. Auprès de la correctrice, tu as raconté les Noëls en Allemagne et elle t’a repris plusieurs fois pour que tu précises les rites et les coutumes, tu as compris en t’exerçant qu’une histoire est d’abord composée par ce qui se répète, comme un contexte tissé sur lequel viennent se broder les événements éléments, éléments qui déterminent le sens et la tournure de tout scénario. Ainsi, tu as raconté tes répétitions de chorale à la choriste en insistant sur son arrivée dans le pupitre comme un événement pour toi de la plus haute importance et qui valait un récit en soi, à la marathonienne tu as fait le récit de tes courses en creusant les raisons de ton activité, pourquoi ce besoin de courir et repousser sans cesse ses propres limites jusqu’à la blessure, cette fameuse fracture de fatigue qui est devenu l’événement autour duquel tu t’es trouvée toi. A la dépendante, tu as ajouté un élément déclencheur à chaque événement dans ton histoire, les courses et les rencontres, à savoir cette quête obsessionnelle et vertigineuse de l’intensité. Le vertige, cette découverte de l’abime en toi, tu l’as raconté à l’occasion de ta rencontre avec la grande magicienne, elle qui savait en un portrait dire l’histoire d’un visage et d’un regard. Ton récit a beaucoup évolué depuis les Noëls de ton enfance jusqu’à la blessure et à la découverte de tes propres limites, parce qu’à chaque rencontre il a été l’occasion de le tester sur un éclairage neuf ouvrant sur d’éventuelles questions et permettant un recul toujours neuf. Jusqu’ici tu pensais écrire ton récit, tu te rends compte qu’il n’en est rien du tout, c’est ton récit qui t’a écrit et t’a donné une image de toi, une identité aussi, la clé de tous les possibles, bref la permission de croître vers quelque chose qui te parle et te ressemble, et par-dessus tout tu t’es forgée le meilleur outil pour échanger avec ces autres dont tu t’étais fait une image, autrui ce mot derrière lequel tu visualisais un arbre avec ses racines et son élan vers le ciel. L’écriture même de ton histoire t’a construit, la répétition d’un même récit a creusé ses racines pour te donner des repères dans le temps et son partage t’a ouvert le champ des rencontres pour multiplier les échanges dans toutes les directions permises par le langage et ses interprétations plus ou moins cohérentes pour finalement donner un sens à ta quête de toi.

Clignancourt #19

Dix jour de confinement déjà et je n’ai jamais vu autant de nouvelles têtes, nouveaux voisins anciennes voisines chers lecteurs lectrices avides et jeunes collègues viennent renouveler l’environnement de ce mois de novembre décidément surprenant. Sept semaines depuis le Super Sprint du 8e où je me suis déplacée le bassin en poussant dans l’effort et je n’ai pu courir depuis qu’au prix d’une souffrance qui me paralyse, alors quand ce midi je me mets à courir prudemment et qu’au bout de trois kilomètres je ne sens toujours pas la douleur percer et me forcer à l’arrêt, je jubile et je me détends. Enfin ! Une lueur d’espoir, un tout petit mieux dans l’échauffement, je marche au retour. Je me délecte même dans une marche ample en m’étirant comme au réveil, en plein soleil de midi et on voudrait nous faire croire que nous sommes au mois de novembre, le mois des morts, sauf que je me sens comme au printemps de la vie moi, en plein éveil. Avant, je montais vers la rue Marcadet pour faire une boucle entre Guy Môquet et Max Dormoy, et respecter ainsi le périmètre autorisé de course à pied, à présent j’emprunte le boulevard des maréchaux et les ruelles désertes pour éviter les gens, les commerces et le regard méfiant de passants, je descends donc et me prive de la butte, j’y reviendrai. Le soir même, je monte autant que je peux la butte Montmartre depuis la mairie du 18e jusqu’au Sacré-Cœur, en passant par le funiculaire, les arènes de Montmartre, la place du Tertre tout en haut de ma rue, la rue des Abbesses pour profiter de l’animation et me laisser tenter par les devantures en ces temps de privation libertaire, la halle Saint-Pierre et le tumulte incessant de la rue de Clignancourt, contraste fou avec la rue Caulaincourt. Le soir, je pars en repérage d’une visite de Clignancourt en suivant le tracé des commerces de mon quartier, pour qu’ils ne ferment pas et qu’on les célèbre à la fin du confinement, à commencer par Amore de Francesca dont la pizza végétarienne me fait saliver, il suffit de passer devant la petite pizzeria de famille pour sentir la truffe et savoir qu’on sera accueilli ici comme en Italie par la petite dame que je vois devant, toujours. Ensuite, la Timbale rideaux fermés me rappelle qu’il n’y a nul autre carrefour aussi intriguant pour se poser et regarder passer depuis le haut de la butte jusqu’aux portes. J’ajoute la Patakrep à mon périple pour le plaisir d’avoir profité de la place Petrucciani pendant les jours heureux où la terrasse commune avec trois cafés a donné vie au quartier comme jamais auparavant, quel plaisir d’y avoir diné la veille du confinement. Je remonte la rue Duhesme jusqu’à l’Etoile Montmartre, ce carrefour autrement si vivant, je le trouve rideaux fermés sinon le tabac de la Divette, ici on retient son souffle. Je poursuis rue Caulaincourt par Le rêve et Le Cépage, les boulangeries me sourient. Tout le long de la rue des Abbesses, les commerces tentent de simuler la vie d’avant. Les terrasses semblent s’en sortir sans les touristes, en tout cas elles font tout comme, dans mon imaginaire aussi, la place des Abbesses grouille de monde et un violoniste fait danser les passants tandis que l’église Saint-Jean attire les badauds par sa singularité. Vue d’en bas, la rue Foyatier et ses 220 marches s’étale sans vergogne aux côtés du Sacré-Cœur, les fervents adeptes des escaliers s’en donnent à cœur joie et j’ai envie de les suivre quitte à me poser au Corcoran, seulement le pub aussi a été obligé de fermer, alors je remonte les marches tranquillement jusqu’à me retrouver dans ma rue, en haut.

Genre #1.1.1

Suffit-il d’être né au bon endroit et au bon moment pour se sentir à sa place, se demandait-elle à chaque fois que naissait en elle une impression d’étrangeté par rapport à sa propre personne. Un gouffre s’ouvrait au milieu de son thorax pour la happer et l’emporter dans une zone obscure plus inquiétante encore que l’image reflétée dans le miroir de quelqu’un qu’elle n’était pas et qui lui faisait peur, une zone d’emprisonnement éternel dans ce corps sans issue. Dans cette confusion, le premier réflexe dont elle ne prend pas encore conscience est de se fuir elle-même pour se perdre dans l’autre, dans tous les autres comme pour deviner l’image qu’ils se font d’elle et trouver un moyen de mieux s’adapter à la vie en chercher à imiter ou se distinguer, se reconnaître dans un geste, une réflexion, renier totalement tel comportement et ainsi puiser dans cette intrusion poussée à son maximum une façon se composer une identité. Peu lui importe si cette identité n’est pas la sienne, pourvu qu’il y ait ce commencement, déjà. Ensuite, viendrait le temps des interrogations avant le moment de se positionner quelque part, les autres semblaient en savoir davantage sur elle qu’elle-même et elle avait besoin de vérité, sans avoir conscience encore que si vérité il y avait, alors il lui fallait trouver celle-ci en elle. D’abord elle voulait entendre les autres parler d’eux et lui parler d’elle, et tout en faisant parler les autres d’eux-mêmes, sans s’en apercevoir au début, elle se mit à parler d’elle aussi. En cherchant les réponses, elle se mit à poser les bonnes questions et s’entoura des bonnes personnes pour avancer sur le chemin de sa propre identité dans ce monde en se projetant dans le masculin comme dans le féminin, jusqu’à ne plus se projeter du tout, entendre sa voix. Enfin, les sentiments de honte et d’inquiétude disparurent, et elle ne se souvint même plus qu’ils avaient existé avant de repenser un jour au chemin parcouru et des sentiers empruntés, la honte de ne pas savoir en étant persuadée que les gens savaient quelque chose sur elle, l’inquiétude de se dire que ce quelque chose sur elle pouvait être terrible, puisqu’on ne lui disait rien et qu’on faisait comme si de rien n’était. De fait, il n’y avait rien à savoir de grave. Pire, il y avait tout à oublier des idées reçues et autres convenance pour acquérir la liberté de déjouer les préjugés et grandir avec intuition et sagesse, à l’écoute de l’environnement proche. La honte disparut pour faire place, après des années de quête, à un sentiment d’immense fierté, et l’inquiétude persista par petite touches ponctuelles, comme des piqures de rappel, pour ne pas laisser à la confiance l’occasion de s’installer trop facilement alors que le doute continuait à être permis sur soi comme sur les autres ou sur les décisions prises pour avancer. Toujours est-il que le champ des possibles avait été ouvert et découvert, exploré au maximum et construit de sorte à pouvoir y revenir régulièrement pour poser ici une nouvelle brique d’intuition vérifiée et là tout un pan de poésie, comme un écho à chaque pas de plus vers l’autre, moins étranger et à la fois éternel mystère d’une vie où son ombre apporte la lumière.