Dodéca si et seulement syllabes #111

tu as trouvé la loge où habiter ton âme
à l’appel du repos la tête ne déroge pas
car elle est bien vivante
l’esprit vit hors du temps
je suis à l’avant-scène d’un atelier sans bruit
et j’offre le spectacle sans besoin de rideau
récit de vie partage
colocation de page
la pièce est assez grande je danse entre les lignes
toujours la meilleure place je t’y réservai
celle près de la fenêtre
d’où je te vois parfois
faire signe de la tête et m’envoyer aux anges
et quand j’expire enfin les autres sont si loin
il me reste ton nom
dans le creux de la main

Photo : Edgard Degas, « Danseuse dans une loge », 1878.

Dodéca si et seulement syllabes #110

ce matin a la blancheur d’une splendide colombe
et le calme olympien des dieux qui veillent 
sur nous
les eaux se seraient retirées avec la nuit
et la terre tremble de son vivant 
moi aussi
l’ombre du doute s’est effacée
en te lisant
quand la lumière du désir
frémit je t’écris
l’espérance se répand
la vie fait bien les choses
je laisse l’oiseau voler il sait où te trouver

Photo : Georges Braque, Vitrail dans la Chapelle Saint Bernard de la Fondation Maeght, 1962.

Dodéca si et seulement syllabes #109

sauvage est la chevauchée qui ravage les songes
et je m’accroche au souvenir de l’océan
parce qu’il possède la vague
qui avait mis le feu

solide est la croyance dans les esprits du fleuve
et mon cœur qui saigne est au courant de la Seine 
elle s’était faite plage 
pour t’accueillir à quai

splendide est la lumière qui danse sur le canal
car elle raconte tous nos pas ensoleillés
et l’hiver qui prend place
n’efface pas ta trace

Photo : Der Blaue Reiter, 1912.

Dodéca si et seulement syllabes #108

si elle file l’étoile sainte sans te dire 
dans quelle voie
vois en toi l’esprit sûr de ne pas défiler
comme font les nuages vides d’éternité 
ils ne font que passer
ils y passent la journée
tu tiens le fil entre tes mains au bout des doigts 
je vois de l’or 
et tu soupires poussière poussière
quand sur ton front brillait hier ce long baiser
le ciel ferme les yeux
sur l’amour acharné
la chair est de sang souvent chaud on dit parfois
brûlant comme l’odeur 
du café car je n’ai rien 
oublié tu sais rien de ton invitation
et la maison de l’entre
se permet de bailler

Photo : Kevin Lucbert, "Blue Lines", 2014-17.

Dodéca si et seulement syllabes #107

trace un trait sur la carte au hasard du crayon
un trait de simplicité offert par la vie 
une ligne plantée 
et qui part du poignet
remonte par la veine pour toucher en plein cœur
et le bleu se fait clair
oui la chair est clarté

tu remplis de bonheur le ciel de tes esquisses
peu m’importe où l’on aboutit 
ni même 
si
seul compte en route les kilomètres discutés 
à envisager 
ces paysages 
d’un monde autre
où tout pourrait durer d’un point A loin tiré

Photo : Vincent Van Gogh, « Paysage avec maisons, 1890.  

Dodéca si et seulement syllabes #106

comme une carte postale matinale je t’envoie
en réponse à ta lettre de quoi nous rêver
tout est là 
à qui sait voir 
et toi mieux que moi
sait embarquer une vie
oui ta vie toute entière
sur les flots verticaux vers l’horizon fiévreux
d’une ligne si simple qu’elle te vient à l’idée
et s’ouvre à ta venue 
toi qui veut inventer
la barque sous la lune pour caresser la nuit
les flots qui confondent le ciel tôt le matin
le soleil dans les rayons de ta chevelure
et la vie qui reprend 
comme un nouveau voyage
rien de tout cela
n'existe en soi
toi tu sais

Photo : Joan Miro, « La baigneuse », 1924.

Dodéca si et seulement syllabes #105

sans même deviner tout ce qui était défait
sans même vouloir
rien du tout 
juste voir
ce qui sous le vêtement du cœur
se cachait
c’était couru d’avance j’allais te dégrafer 
j’ai déjà tout couru 
c’est tout vu 
je savais
je croyais en tout cas 
et tu m’as devancée
rien n’est aussi léger
qu’une fois pour voir
savoir
qu’aucun regret jamais ne résiste au dégel
quand la chaleur du corps allume le feu
l’espoir

Photo : Horst P. Horst, « Mainboher corset », 1939.

Dodéca si et seulement syllabes #104

les cerisiers sont en pleurs et il pleut des fleurs
dans un ciel incertain 
de savoir retenir
par cœur toutes ces feuilles qui tombent à lui
une à une
ma prière s’est noyée 
dans le fleuve sans trouver
les bras pour la cueillir les lèvres pour la dire
la scander
y déceler la voix intérieure
c’est en s’élevant qu’on tombe à genoux aussi

Photo : Tadashige Nishida, « Cats and Sakura”, 2013.

Dodéca si et seulement syllabes #103

c’est un ciel de nuit comme lorsque l’âme s’illumine 
de mille étoiles et se pare de lucidité 
une nuit qui dit au matin d’attendre
encore
une invitation au rêve à veiller plus fort
sur l’oreiller au réveil les poussières
de lune
parlent du souvenir 
de ta voix ton sourire
au moment d’éteindre ce qui ne s’oublie pas

Photo : Edvard Munch, « Nuit étoilée », 1922.