Le pain, la pomme et les poèmes #5

dans les grandes vides urbaines 

les liens se font 

de tous les jours et déjà 

se défont

il ne tient

qu’à ta promesse

de rompre le pain 

comme avant partager 

son croustillant

dans les quotidiens

tout se sait tout se tait

la vie est fête 

défaite 

parfois

l’oiseau ramasse les miettes

Photo : Joan Miró, « Personnages et oiseaux devant le soleil », 1946.

Le pain, la pomme et les poèmes #4

le vent souffle son air curieux 

sur mon visage

je m’éveille surprise

je suis l’arbre qui a fleuri pendant la nuit 

interminable nuit obscure 

à éprouver mes racines

comme on teste les limites 

où s’étirer

le merle me parle 

du pissenlit

surprise

je parle le merle

le passage de la nuit sur moi

me trouve remplie de boutures

une explosion 

comme si le ciel avait déposé des étoiles 

sur mon bras

pour qu’il devienne aile

elle

s’envole

avec le vent

Photo : Shara Hughes, « Ungroomed Garden », 2019.

Le pain, la pomme et les poèmes #3

les premières phrases de la saison 

ont mûri 

on les cueille 

en coupant la rime 

juste avant la tourne

pour que d’autres rimes 

fleurissent aussi

éphémères

mes yeux

se posent sur une pétale

j’épie le grand déploiement du printemps

aucun regard n’a encore alourdi les ailes du papillon

Photo : Vincent Van Gogh, « Papillon de nuit à tête de mort », 1889.

Le pain, la pomme et les poèmes #2

une fois écrite la phrase 

s’étire et mue

non pas qu’elle change de voix 

du tout

elle en trouve mille 

pour la lire et la dire 

à marée haute

et marée basse

elle se mire 

en chacune d’elle

trouve sa vague et dérive

tantôt suggestive 

littérale ou théâtrale

le poème papillonne de bouche

en bouche

et me laisse sa chrysalide entre les mains

Photo : Marc Chagall, « Le renard et les raisins », 1952.

Le pain, la pomme et les poèmes #1

un poème tombé à terre 

comme une pomme 

si je le ramasse me nourrira-t-il

la pomme si

le poème si je le lis

c’est moi qui tombe à terre

ou amoureuse

selon

une pomme cueillie à la branche qui dépasse

m’inspirera-t-elle 

les racines de son arbre

le poème si

ses mots 

leur origine

l’origine surtout

comme si j’arrivais en avance

à l’intention voulue plus tard

des siècles après parfois

la pomme je la cueille 

elle s’oublie

et moi avec

le poème non

je le retiens

Photo : Joan Miró, « Le soleil rouge ronge l’araignée », 1948.

Nadège Night & Day #71

Triathlon distance olympique de l’île Charlemagne à Orléans, le premier de la saison, c’est fait ! J’ai traversé les 1500m de natation sans paniquer, l’eau était à 21 degrés, j’ai parcouru les paysages de l’arrière-pays d’Orléans sur 45km sans dérailler, je me suis hydratée tout le long, enfin j’ai couru les 10km jusqu’au bout en alternant avec la marche quand j’avais trop mal, jusqu’au bout néanmoins alors que je commençais déjà à négocier une seule boucle sous prétexte que la partie vélo comptabilisait 5km de plus qu’un triathlon M, mais je n’ai rien lâché. Le départ dans l’eau a été donné avec 5mn d’avance pour les femmes, j’ai pris soin de nager avant le départ contrairement au L des Sables d’Olonne où la découverte de la température de l’eau au moment de m’élancer avait stoppé net mon élan en me plongeant dans une vague de panique, j’ai pris le temps de tester les lunettes sous l’eau, ces petites choses qui changent tout. Et j’ai nagé en crawl du début à la fin, c’est bien la première fois, crawl triathlon en deux temps, je respire devant en m’orientant chaque fois sur la prochaine bouée, je n’en revenais pas, enfin. La sortie de l’eau proposait d’escalader comment dire, un mur il n’y a pas d’autre mot, sympa. Au moment où j’entre dans l’aire de transition pour enlever la combinaison, enfiler casque et lunettes de soleil, je me rends compte que les championnes du club en sont au même point, incroyable d’avoir progressé grâce à la nage avec un pullboy qui imite la flottaison en combi. Je pars à vélo sur un parcours plat, aucun dénivelé ou si peu, la rase campagne sous 30 degrés, le vent souffle fort, ce qui rend la chaleur supportable, bonjour les coups de soleil demain matin, mais freine la vitesse, la circulation n’a pas été coupée, merci la préfecture, très peu de voitures, je prends un plaisir fou sur ces routes quasi désertes à rouler avec mon vélo qui semble exalté. Lorsqu’il s’agit de partir en course à pied, je sais déjà que contrairement à d’habitude, ce sera la partie la plus compliquée, là où j’avais toujours rattrapé les autres athlètes en finissant pas trop mal, je m’élance, façon de parler, en sachant pertinemment que ce ne sera pas le cas ici. La chaleur est suffocante, j’entends un orage en train de gronder quelque part, pas de pluie… les deux boucles proposent de courir autour du lac, ce qui permet au public présent de nous encourager tout en profitant de leur pique-nique, difficile de s’arrêter dans ce contexte parce que les gens insistent pour que vous poursuiviez votre effort, certains se prennent pour des coaches et me donnent des conseils, au moins ça me fait sourire, je sens un peu moins la douleur. Au moment de boucler les cinq premiers kilomètres, j’ai vraiment mal, je sais que je force, j’hésite, j’entends des gars du club m’encourager au loin, je ne veux pas me décevoir non plus. On lèvera le pied toute la semaine pour assurer une bonne récupération, je n’ai pas couru depuis trois mois, pas question de reprendre en mi-teinte, autant aller jusqu’au bout, c’est ce que je fais et je franchis la ligne d’arrivée sous les bravos de William et des gens du stage, je suis heureuse.

Gedicht #54

un pont entre deux terres

une suspension 

au carrefour d’un entre-mille-chemins

quel chaos 

aucune chance 

d’emprunter le sien

sauf 

infinitésimale

probabilité intime

il était trois fois rien

que de cette terre-ci celle-là devienne

son autre

comme ça

en mouvement comme

en quête l’une de l’autre 

laissant le cosmos

à son immensité

pour se satisfaire du langage

sans autre voix

de passage

que la langue

l’autre terre

fascinée par la fantaisie

de l’une

fantasmant

le pont

Photo : Joan Miró, « Cheveu poursuivi par deux planètes », 1968. (Le titre est écrit par Miró en français au dos de la toile.)

Nadège Night & Day #70

Retour à la base de loisir de Torcy pour y nager en eau libre mardi soir, il fait 27 degrés à Paris. Il y a toujours un air de vacances lorsque nous parisiens foulons la plage de sable sous un beau soleil après avoir quitté le chaos de la capitale un soir en semaine, ce jour-là particulièrement. J’arrive à vélo Gare de l’Est pour prendre le train de 18h31, celui de 17h47 est encore à quai, le hall est noir de monde comme pour un départ en grandes vacances, or ce n’est pas le cas, seulement un incident technique a empêché tous les trains de partir à l’heure depuis 14h30. Dans la foule je capte un gars qui déambule très vite son vélo à la main, c’est William et je le suis à la trace pour monter dans le même wagon, au moment où je rattrape le président du club dans sa superbe tenue de travail, son sourire dit avec malice ça commence bien avec ce trafic, nous montons dans l’un des trains annoncés avec 30mn de retard, il part à 18h29, 2mn d’avance. Toni nous rejoint dans le wagon aménagé pour vélo nous retrouvons Alice tout sourire à Torcy. Ce moment où l’eau, elle doit être à 15 degrés, s’infiltre dans la combinaison, j’avais oublié… toujours ce temps d’adaptation pour ma part où je dois trouver mon souffle pour nager enfin. C’est ma troisième saison de triathlon, j’espère moins paniquer dans l’eau malgré la baston, j’espère aussi ne pas dérailler à vélo mais je ne peux enlever tous les pavés des routes en France, j’espère ne pas suffoquer pendant la course à pied, cela fera trois mois demain qu’une fracture de fatigue au pied m’empêche d’y aller. Réponse demain sur la distance olympique d’Orléans.

Photo : base de loisirs de Torcy au moment du coucher du soleil.

Gedicht #53

sur mon front 

tes petits papiers ont éparpillé 

des images 

un univers

du rêve 

je me dépêche 

j’en remplis mes poches 

avant l’heure de la réalité

je m’invente encore

d’autres poches 

je remplis tout 

ce qui plie

au réveil 

tu diras 

je n’ai rien dit 

de ce qui est vrai

tout a été imaginé

je dis oui 

tout 

non rien

mes poches

débordent de toi

Photo : portrait de Jean Cocteau par Amedeo Modigliani, 1917.

Gedicht #52

je suis livre ce soir

dans livresse totale

d’avoir trop lu 

tout lu d’un trait 

tellement ce livre 

lu d’un peu si près

ses pages

elles

m’ont mise à nu

dans

ton intimité

Photo : Pablo Picasso, « Autoportrait », 1966.