‘round S. #2.1

Samedi, 11:45. Petite Jupe cherche son Jules sur la place. Lorsque celui-ci arrive au rendez-vous, en la personne de mon jean, elle est surprise de voir mon cœur faire un bond jusqu’au ciel pour revenir se loger dans la poche arrière du jean. Devant la mairie du 18e, un mariage est célébré, des petits cœurs en papier sont envoyés en l’air pour fêter les jeunes époux, sans doute a-t-il voulu se mêler au chœur des cœurs pour que le destin lui soit favorable. Toujours est-il que Jolie Jupe est au rendez-vous. Elle est surprise par l’accueil, l’enthousiasme, l’élan chaleureux de l’accolade. Elle sait que Jules n’aime pas les accolades. Là, ça n’a rien à voir, Jules veut serrer Petite Jupe aussi fort dans ses bras que possible, de toutes ses forces, il ne sait pas pourquoi, mais c’est très important là maintenant, tout de suite. Durant les derniers jours, les échanges ont été plutôt rudes, le ton est monté parce que Jules ne supporte pas qu’il puisse exister un autre Jim que lui, il veut être la douceur et la force, l’âme sœur et l’amant, le confident et la sensualité, tout ça et tellement plus à la fois. A plusieurs reprises, Jules a jugé qu’il valait mieux pour lui mettre fin à cette relation où il ne parvenait pas à trouver sa place, puisque Petite Jupe était en couple et le répétait maintenant à longueur de retrouvailles. Non, il n’avait pas sa place dans cette culpabilité et ces remontrances à tout va. Et pourtant, il restait dans la relation, incapable de prendre la décision d’en sortir, parce qu’elle le faisait vibrer et que cela importait davantage, c’était même plus important que n’importe quoi. C’est pour ça qu’il la serrait aussi fort à présent contre lui, pour qu’elle ne lui échappe plus, surtout pas. Petite Jupe est surprise par l’intensité de l’étreinte donc – car l’intention de cette accolade est tout sauf amicale et elle peut le sentir physiquement, au contact de Jules -, elle ne savait pas à quoi s’attendre pour dire la vérité, elle appréhendait ces retrouvailles car retrouvailles après deux jours sans se voir il y avait bel et bien, et rien là-dedans n’était évident. Plus rien n’avait été simple à partir du moment où, en plus de répondre aux attentes de Jules, elle avait dû gérer à nouveau le quotidien de son couple fragilisé par la nouvelle relation de son côté et dont elle ne connaissait pas encore la nature. Tout avait pris des proportions improbables et trop préoccupantes pour une si Petite Jupe. A l’origine, elle n’avait voulu que voir Jules, rien de plus. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il montre autant d’intérêt pour sa petite personne, ça ne faisait pas partie du plan et ce n’était en aucun cas autorisé par les règles mises en place dans le cadre de sa relation de longue durée. Il eut fallu en débattre d’abord, à présent elle devait se battre pour garder l’une et l’autre relation, cela lui coûtait énormément, elle risquait d’y laisser sa santé, son moral et les deux relations, coup sur coup. Petite Jupe se sent perdue et à fleur de tissu, elle a besoin d’affection, pas de reproches.

Petite Jupe et Jules partent chanter. Ils ont prévu de chanter tout l’après-midi, pendant quatre heures. Cela fait quatre semaines qu’ils se connaissent, mais le temps a filé plus rapidement qu’en l’espace d’une saison entière. C’était l’automne, sans en faire la saison de la transition par excellence, Jolie Jupe se sentait parfois pousser les ailes tel un oiseau migrateur, motivée par l’envie de connaître de nouveaux espaces et de s’enrichir à travers de belles rencontres. Mais pas cet automne. Moins que jamais, Petite Jupe n’avait envie de s’envoler, en tout cas, pas loin de son quartier, pas encore. Plus qu’auparavant au contraire, elle désirait se poser, profiter, ne rien faire d’autre que savourer sans contrainte d’aucune sorte, ni départ ou délai. Seulement voilà, les choses n’étaient pas aussi simples qu’il y paraissait, car si Jules pouvait se régaler pendant les quatre heures à venir de la présence de Petite Jupe à ses côtés, cette dernière ne pouvait se détendre pleinement tant qu’elle sentait les attentes de Jules planer comme une fuite vers l’instant d’après d’un côté, tandis que de l’autre côté elle se sentait rappelée à son engagement dans ce repère qu’est son couple. Elle pensait l’un et l’autre compatibles, au moins à court terme, en fait elle n’avait jamais envisagé de long terme à ce genre de relation passagère, ni de moyen non plus pour faire durer plus sérieusement les échanges. Et ce n’est pas une séance de quatre heures de chant qui pourrait changer quoi que ce soit, songeait Petite Jupe devant elle en vérifiant son aspect dans le reflet de la fenêtre du métro. Elle avait l’air fatigué, Jules avait beau la complimenter sur sa gestuelle et son attitude, sur à peu près tout et n’importe quoi, elle se savait épuisée par sa semaine d’affrontements. Elle savait aussi que chanter lui ferait du bien. Ne plus penser à rien, se concentrer sur la voix, le son, sur la voix des autres aussi un peu, et sur le son collectif. Se perdre dans les autres, la voilà la solution tout de suite. S’oublier, oublier la présence de Jules, oppressante. Et en même temps qu’elle pense ça, Petite Jupe se rappelle qu’elle a accepté de participer à cet atelier chant pour lui faire plaisir, et non parce qu’elle avait envie de passer son après-midi à chanter. Elle a accepté l’atelier et le concert, les sorties ciné et course à pied parce que c’était l’occasion de voir Jules, elle a même du braver les remontrances de sa partenaire pour le rejoindre au Café de la Danse. Elle est arrivée stressée et en panique, parce qu’elle savait que sa décision aurait des conséquences et qu’il faudrait négocier à nouveau, l’ouverture du couple et les limites de celle-ci. Ce n’est pas que les fréquentations de Petite Jupe ne plaisent pas à l’autre, c’est leur fréquence qui semble poser problème. Et Petite Jupe se soumet aux indications, elle se plie aux règles à la virgule près, elle intègre la charte tacite non pas pour faire plaisir ou parce qu’elle adhère en tout point à la justesse des préceptes, mais purement par loyauté, par loyauté au couple.

Jules ne sait pas tout ça. La culpabilité et le doute, les reproches. Elle essaie de ne pas en parler, pour ne pas augmenter la tension en la nommant, pour ne pas gâcher le moment non plus, autant que faire se peut. Pour se montrer sous son meilleur jour, Petite Jupe se fait jolie et Jules défaille. C’est facile, si facile qu’elle finit par ne pas le prendre au sérieux ce Jules qu’une simple petite jupe fait trémousser à ses pieds. Des jupes, il en court de toutes sortes et plein les rues, au carrefour il croisera la prochaine et c’en sera fini des sorties, de la course et du chant. Et en même temps qu’elle pense ça, encore une fois elle se rappelle la première fois au restaurant, le désir dans son regard, et au café parmi tous les autres qui n’existent plus la tension sexuelle, et puis dans la rue en raccompagnant J. la complicité et les échanges de regard, ou encore le dimanche matin, les discussions décousues et l’éclosion de quelque chose de plus fort qu’une simple attirance.

Un charme, une folie.

Jules veut me voir, Jules veut m’avoir.

Jules m’aura, ou de ne pas m’avoir eue, il en mourra. C’est tout vu.

Clean #6

„Freudig wie ein Held zum siegen.“
Friedrich Schiller, An die Freude

 

Dernier jour sur l’île. J’ai aligné 47km de course à pied cette semaine, au virage près la même distance que la semaine précédente, sans pour le coup l’avoir calculée un traitre instant. En partant pour la dernière course, mon téléphone était complètement chargé et à mon retour, j’ai remarqué à mon grand désarroi que mon câble avait définitivement lâché, je n’avais plus aucun moyen de rester en contact avec le reste du monde sinon en utilisant un ordinateur qui ne m’est pas familier. L’addiction fait son apparition à chacune de mes habitudes, dès lors que celles-ci se trouve frustrées comme lorsque mon portable se décharge jusqu’à ne plus s’allumer, m’empêchant ainsi de rester connectée. L’addiction à la connexion, comme s’il s’agissait d’un lien véritable, comme si j’allais manquer quelque chose d’essentiel en n’étant plus connectée à un appareil. Nous sommes dimanche, la veille du 15 août, et je ne pourrai pas remplacer le câble avant mardi, jour de mon départ pour Mykonos. Je sens un vent de panique m’envahir. Il y avait de quoi s’inquiéter en effet, ma vie tient à un câble en plastique. La partie centrale de ce dernier avait fait l’objet de mordillements répétitifs de la part de mes chats, une manière sans doute pour eux, à la manière d’une bombe à retardement, de me les rappeler à mon bon souvenir à quelques jours de mon retour, le compte à rebours est lancé. Je me sens observée comme s’il s’agissait d’une mise à l’épreuve, l’ultime et la plus dure, et dont l’enjeu est de surmonter le manque et l’attente. Si j’y parviens, je suis autorisée à quitter l’île.

Venir à bout des démangeaisons du manque et de l’attente insatiable. La destinataire des cartes postales me raconte l’histoire qu’elle vit avec celle qui l’a rejetée pour mieux revenir vers elle un an après, elles sont parties ensemble en week-end. Une mise à l’épreuve, il faut en venir à bout de cette relation. Entre elles, les névroses semblent incompatibles, la rupture est proche. Je reconnais chez mon interlocutrice les doutes et le malaise, je reste témoin, présente, intéressée, disponible et consciente d’être tout cela et rien de plus dans cette histoire. Elle m’avait prévenue de ses dysfonctionnements, plusieurs fois même, j’ai fait sourde oreille pour mieux continuer à la chercher et surtout, je ne l’ai pas prévenue moi-même de ma dépendance. Il était hors de question pour elle de sortir avec une dépendante, si tant est que je l’étais réellement, elle me l’avait dit et répété, c’est la raison pour laquelle je l’ai laissée jouer avec mes sentiments. Pour cette raison et aussi parce que sans elle, jamais je n’aurais mis les pieds dans le rétablissement, je lui dois mon premier pas dans ma nouvelle vie d’abstinence et de liberté.

J’ai couru tous les jours sauf un matin où le trajet en voiture pour gagner l’autre bout de l’île et la plage de sable blanc et chaud a remplacé ma sacro-sainte sortie. J’ai manqué une séance de relecture par pure flemme et parce que j’arrivais au terme d’un récit difficile, dont je ne maîtrisais pas les tenants et encore moins les aboutissants, comme d’habitude. Il fallait que je lâche prise pour laisser les choses suivre leur propre cours et laisser l’inspiration reprendre la main, plutôt que l’inverse. La destinataire des cartes postales m’a assurée que nous pourrions nous voir le jour de mon retour, cette annonce m’a mise dans un état d’excitation semblable à celui que j’ai connu, pour d’autres raisons, le jour de notre première rencontre au marché d’Aligre.

Le jour de notre rencontre, elle m’a rattrapée sur le trottoir d’en face, où elle s’était réfugiée elle-même pour mieux guetter mon arrivée. Je ne l’ai pas embrassée, non pas que je n’en ai pas eu envie, au contraire j’ai trouvé en face de moi le sourire et l’ouverture dans ce visage très avenants, j’en ai ressenti un immense soulagement qui s’est transformé en un éclat de rire. L’instant d’avant je m’échappais, la seconde suivante je fusionnais. Mon sourire faisait écho au sien tandis que j’attendais la suite. Sans doute l’incohérence de mon comportement ne lui avait pas échappé mais elle faisait mine de ne pas s’en être rendue compte, elle riait de me voir interloquée de la sorte et je riais de plus belle, notre hilarité en disait long sur la récente tension, maintenant que l’enjeu du rendez-vous était désamorcé. Il pouvait ne rien advenir de cette rencontre, dont nous avons profité en discutant pendant plusieurs heures et sans voir le temps passer. Elle m’a raccompagnée jusqu’au métro, nous sommes arrivées devant la station, nous ne parlions plus. Le malaise était palpable. J’avais encore sa dernière réflexion à l’esprit, « voilà, on s’est vues », elle semblait dater de quelques heures déjà. À mon tour, j’ai lancé une réflexion qui aurait tout aussi bien pu tomber dans une bouche d’égout, « j’en ai déjà trop fait ». Le nombre de phrases insensées qu’on est capable de sortir au moment où il est simplement question de passer à l’action, ou pas. Je peux imaginer que dans son message crypté, il était question de savoir si oui ou non, on s’était plu, et que le mieux visait à exprimer l’idée selon laquelle j’avais provoqué a rencontre et qu’elle devait assumer la suite, si suite il devait y avoir. Ma missive a du lui parvenir cette fois-ci, un miracle au milieu de tant de complications, car elle s’est approchée de moi et a pris l’initiative de ce premier baiser tant désiré. Sa manière à elle de ne pas fermer les yeux comme pour mieux garder le contrôle, même dans ce genre de situation. L’art de maîtriser le sujet, de le savoir, tout en gardant cet air farouche jusqu’au dernier moment, une timidité qui ne dit pas son nom pour ne pas rompre le charme.

Je suis restée  des journées entières sur l’île à regarder dans le port les bateaux accoster puis repartir à une cadence millimétrée. Je les entendais s’annoncer chaque jour à la même heure, mais aucun message et surtout aucun passager en arrivée ne me concernait personnellement. J’avais simplement conscience du temps écoulé au fil des programmes télévisés et des arrivées portuaires. Les passagers arrivaient et partaient, mon humeur ne variait pas. Les pèlerins débarquaient par hordes entières, tandis qu’ailleurs dans le monde on distribuait les médailles des Jeux Olympiques.

Elle a reçu la première des trois cartes postales que j’ai envoyée depuis mon île, celle qui montre la basilique depuis une vue aérienne, le lieu de la vierge Marie vers lequel convergeront tous les pèlerins à l’occasion de la célébration du 15 août. C’est ce que je raconte sur la carte postale, je partage avec sa destinataire le goût du sacré. La carte a mis une semaine pour lui parvenir, mon humeur n’avait pas varié. Elle m’a envoyé un message pour m’indiquer que rarement carte postale lui avait fait autant plaisir. J’étais ravie comme si elle m’avait annoncé qu’elle me rejoignait par le prochain ferry, ce qui n’était pas le cas bien sûr. Tout au plus pouvais-je attendre de ses nouvelles. Attendre et se détendre, attendre de n’avoir plus rien à attendre.
Se détendre, ne plus rien attendre, rester dans le moment et s’y enfoncer jusqu’au cou, disparaître pour les autres et refaire surface à soi-même. Et dans l’attente de cette détente, manger des salades à la fêta et aux câpres, cueillir des figues au bord de la route et caresser des félins qui s’arrêtent sur mon passage, courir et écrire, tous les matins et toujours plus loin, plus loin et plus longtemps, creuser approfondir compléter corriger rectifier effacer et laisser filer le temps.

Laisser filer les autres et la tentation. Et crier. Crier le manque et l’absence, les brûlures de la frustration, la tristesse amère des abandons, crier les aspirations à un peu de douceur et beaucoup de bienveillance. Crier passionnément, à la folie.

Tendre vers la détente et s’y attendre, s’y attendre tellement qu’enfin elle apparaît, évidente et pleinement entendue.

S’y laisser aller.

Plage de Panormos. L’été où j’ai enterré ma grand-mère allemande, les championnats mondiaux d’athlétisme qui se déroulaient à Berlin ont vu la consécration d’un coureur jamaïcain dans la discipline du 100 mètres, un athlète d’un genre nouveau. A chaque époque ses héros. Les grecs anciens ont connu Achille et son talon défaillant, un peu celui que je ramène régulièrement chez mon cordonnier pour une remise à niveau, Hercule dont j’ai l’impression d’accomplir au réveil les douze travaux, ou encore Ulysse et son périlleux voyage, et pourquoi pas Pénélope dont la patience reste exemplaire à mes yeux pour avoir attendu son époux durant dix longues années sans succomber aux avances des prétendants qui avaient envahi sa maison. A l’unanimité, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain en plein effort. Dans les entretiens qu’il donnera par la suite aux journalistes, ce nouveau héros expliquera que cette même détente était à l’origine même de sa victoire et que sans elle jamais il n’aurait inscrit son record dans l’Histoire du Stade. Je garde en mémoire son sourire éclatant en fin de course, celui que j’aime imaginer aux héros grecs, gorgé d’humanité comme le concentré de soleil dans un fruit mûr.

Lentement, j’émerge, je suis étendue sur la plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais plus comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis éveillée, bel et bien en vie. J’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune.

Je n’ai pas forcément envie de décrocher la lune, il faut la laisser briller pour tout le monde, parce que cela fait plaisir à tout le monde de voir briller la lune. Si déjà j’avais touché quelqu’un sur cette terre, ne serait qu’une seule et unique personne, ce serait un sacré commencement.

‘round S. #1.5

Nous nous sommes quittées ce dimanche soir – une semaine après l’avoir vue s’envoler de chez moi le cœur battant et l’esprit serein, et deux semaines seulement après l’avoir embrassée en bas de mon immeuble -, en nous séparant non pas devant sa porte, comme c’était devenu une habitude lorsque je la raccompagnais chez elle, mais sur le trottoir d’en face, du côté de la rue du Mont Cenis. Du mauvais côté, me semblait-il. Certes, je n’avais plus à traverser la rue Caulaincourt, il me suffisait de dégringoler les cinq cent mètres qui menaient à la mairie pour arriver chez moi. Je pouvais tout aussi bien poursuivre sur Caulaincourt vers le cimetière Montmartre et y creuser ma tombe, ou alors continuer la rue dans l’autre direction et me jeter depuis le pont Marcadet sur les voies ferrées. Mais je n’avais pas envie d’en finir avec moi, avec elle non plus. Jamais rue pentue ne fut plus difficile à descendre, une descente aux Enfers, littéralement.

 

Depuis les profondeurs de la terre, un grondement sourd s’élevait indistinctement et secouait mes pieds, je ne parvenais plus à marcher droit, le trajet me paraissait interminablement long, fatiguant. Ma respiration était saccadée, je soufflais davantage que je n’inspirais vraiment, quelque chose en moi était en passe d’exploser et je le retenais, une chose énorme, difforme, et qui prenait de la place depuis le bas du ventre jusqu’à la cage thoracique comme pour m’empêcher de fonctionner normalement. Je suis entrée dans l’église de Clignancourt, cela fait plus d’une décennie que j’habite ce quartier, en face de cette église, et jamais encore je n’avais eu l’idée de pénétrer dans cet édifice. Je me suis avancée jusqu’à la statue de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées. J’aurais voulu hurler ma rage, j’en étais incapable. J’en étais réduite à constater mon impuissance.

 

Je suis sortie de l’église et en inspirant à nouveau l’air frais dehors, ma poitrine s’est gonflée, j’ai levé les yeux au ciel, un gémissement est sorti de ma bouche, faible comme dans les rêves où le son ne veut pas sortir, le ciel n’a pas bronché. Une brise est timidement venue me caresser la joue pour y essuyer les larmes qui finissaient de couler. Derrière les nuages, la lune a fait son apparition, pâle et bienveillante, elle m’a fixée un moment, juste le temps que je sois certaine que ce soir dans le ciel, elle reste présente pour moi. Mes épaules ont tressailli, j’ai poussé un soupir. Toute la tension nerveuse est sortie de mon corps, happée bientôt par quelques piétons que je me suis empressée de suivre.

 

Un lundi d’automne, c’est la nuit. Sans nouvelle d’elle, j’ère sans fin. Vient le lendemain, on ne sait comment. J’ai reçu un message de sa part au milieu de ce paysage désertique et lunaire.

Elle me disait ne pas avoir dormi du tout et traverser la pire journée de sa vie, entre pleurs et peurs, conflit et réconciliation, j’avais tremblée toute la journée à l’idée de la perdre tandis qu’elle se battait pour sauver sa propre relation face au rapprochement initié ces dernières semaines entre nous deux. A nouveau, j’ai l’impression d’être du mauvais côté de la frontière, de l’autre côté. Mais elle est vivante et semblait même pressée de me parler, de me voir aussi.

C’est au moment où les choses ont semblé rentrer dans l’ordre de son côté, conflit et larmes essuyés avec sa partenaire, que pour ma part j’ai commencé à ressentir le déséquilibre d’une situation dans laquelle j’étais l’élément sortant (I am the underdog). Je jouais les trouble-fête et en aucun cas j’avais le ticket gagnant, sinon dans le cas où l’autre décampait. Et l’histoire ne prenait pas cette tournure, au contraire on s’arrangeait de ma présence malgré tout, les choses pouvaient reprendre leur cours normal après un bref intermède, une parenthèse sans plus. De fait, je n’avais pas voix à mon propre chapitre, sinon pour tout arrêter, en aucun cas pour faire évoluer l’histoire dans mon sens, tout était écrit à l’avance. J’étais plantée dans le décor, destinée à agrémenter quoi, je ne sais pas et à la limite, cela ne me concernait que très peu.

J’étais ainsi en proie à mon propre désarroi lorsqu’elle m’a prévenue que nous pouvions nous voir le lendemain, mardi, après mon cours de chant, tard dans la soirée, je n’avais rien avalé de la journée. Rien la veille non plus. Elle m’attendait, guillerette, à la sortie du métro, je lui ai demandé si elle avait dîné de son côté, elle m’a répondu qu’elle avait partagé le repas avec sa compagne et que les choses étaient à nouveau comme avant, c’est-à dire convenues, entendues. Sauf pour moi, mais je n’avais pas la force de réagir, et j’avais vraiment très faim. Nous avons commencé à marcher et je lui ai demandé de me raconter sa journée, elle m’a proposé d’aller chez moi. Je n’y avais pas pensé moi-même, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, cette invitation impromptue et spontanée de sa part, d’aussi loin qu’elle me parvenait, a commencé à me réchauffé le cœur. Je me suis rendue compte alors à quel point j’avais froid.

Je pensais qu’elle m’avait rejoint à l’improviste pour parler, pour me raconter ses derniers jours de tourmente et me donner des explications à moi qui ne comprenait plus rien à rien. Je m’attendais à ce qu’elle m’éclaire sur ce qu’il se passait entre nous pour elle, au contraire à partir de ce jour je n’ai plus eu de sa part aucune expression sur ses sentiments. Les miens se débattaient, en moi la raison voulait le reprendre sur la passion, cette dernière restait la plus forte. Il suffisait qu’elle apparaisse pour me nourrir, me ramener à la vie, lui donner du sens. Comment résister à l’envoûtement.

 

Elle est restée jusqu’au petit matin. Le mercredi, après la chorale, il était hors de question que nous passions la nuit ensemble comme cela avait été envisagé, en début de semaine. Nous avions eu notre moment ensemble et il fallait que je m’en contente en attendant la prochaine occasion de la retrouver. Tout doucement, mais délibérément, j’ai commencé à montrer des signes d’impatience, puis des marques d’agacement, enfin des menaces de disparition, pour autant que je puisse disparaître de sa vie dans laquelle je n’avais pas le début d’une place. J’avais ouvert les portes, les fenêtres de ma maison pour qu’elle puisse entrer n’importe quand, y compris si je n’y étais pas.

 

Il a commencé à faire froid, vraiment froid. J’ai continué à me lever le matin pour courir. Surtout ne pas réfléchir, ne pas penser à d’autres options, ne pas même envisager la possibilité d’avoir le choix. Le repli sous la couette n’existe pas à partir du moment où le réveil a sonné. Le réveil a fonctionné, il s’est acquitté de sa tâche et me demande d’en faire autant. Une fois dehors, il n’y a plus de retour possible. Le plus dur est fait, courir n’est que la récompense pour être sortie, le meilleur reste à venir. Rentrer au chaud, rester sans rien faire et contempler l’infini. En moi, je sens la blessure et la fin des saisons, les pluies torrentielles des transitions, le sentiment de finitude.

‘round S. #1.4

Si tant est que l’on puisse définir à une acmé son commencement, le début de l’apogée, celui de ma relation à S., et dont j’espérais qu’il dure sans fin, se situerait à ce point précis de l’histoire où les choses semblent s’installer avec évidence et fluidité pour prendre la forme d’une certaine continuité, comme s’il s’agissait d’une évolution que la nature elle-même avait jugé bénéfique au développement personnel de chacune de nous deux – à l’environnement mondiale devrais-je dire pour donner une certaine perspective à mon propos, bien sûr – et que, de ce fait, rien ni personne n’aurait en aucun cas ne serait-ce que la possibilité d’entraver les promesses d’épanouissement de mon union à elle. Que celui qui n’a pas fait le souhait de régner éternellement dans le cœur de l’autre lève la main ici et maintenant, ou se taise à tout jamais.

En attendant l’avènement des cloches au plus haut des cieux et la consécration de la paix irrémédiable dans le monde avec un générique de fin arc-en-ciel sur fond de bons sons gospel, ce que j’espérais de tout mon cœur s’est réalisé, elle est revenue chez moi dès le lendemain. Comment définir autrement l’acmé que comme ce moment parfait où la réalité rejoint le rêve, le temps de croire que ce qui paraissait idéal la seconde d’avant s’inscrit dans la continuité. De son point de vue, la relation avait quelque chose de « surréel » dans le sens où tout allait beaucoup trop vite entre nous, après tout rien n’était prévu et surtout pas notre rencontre, ni pour elle ni pour moi. Je ne me suis pas inquiétée de sa réaction et me suis voulue rassurante. Sans doute, c’est moi que je cherchais à rassurer en tout premier lieu.

Pour fêter sa venue, j’ai sorti le sachet de bonbons Haribo de mon tiroir et l’ai ouvert pour m’en servir une portion dans la même coupelle qui avait servi aux amandes grillées dégustées deux jours avant. Cette fois, je ne mâche plus frénétiquement, je laisse fondre sur la langue la friandise dont le goût fruité se répand dans ma bouche, coule à travers ma gorge et se retrouve au bout de mes doigts colorés par les additifs chimiques. Je me régale à l’idée de la retrouver et me sert une deuxième coupelle de bonheur. Lorsqu’elle arrive, je suis ivre de sucre et de joie, j’ai le sourire jusqu’aux oreilles et mon baiser a le parfum à la fois de l’innocence et des excès. Je lui ai laissé un bonbon de chaque couleur dans la coupelle mais pas le temps en revanche de piocher le premier, je fonds sur elle avec un plaisir proche de l’évanouissement.

J’aime ce talent qu’elle a, caché, de ressembler à une actrice hollywoodienne des années fastes lorsque son regard se perd dans le vide, cet ailleurs auquel elle seule a accès. A d’autres moments, je lui trouve une ressemblance avec Betty Boop, j’aime aussi ce côté garçon manqué, son audace et sa mine courroucée lorsqu’elle insulte un type qui la siffle au stade, cette hargne, et ce féminisme qui ne veut surtout pas s’afficher en tant que tel. J’aime quand elle est aguicheuse et sensuelle, elle me fascine lorsqu’elle devient intellectuelle sans prétention, j’adore la suivre dans ses envolées conceptuelles autant que lyriques. J’aime son romantisme. Elle me fascine par son sens aigüe de la mise en pratique, elle a le pragmatisme généreux, je me passionne quand il s’agit de la déshabiller, la découvrir, la dévoiler, la suggérer et la caresser, partout où je suis autorisée. C’est- à dire partout. Tout le temps que je suis avec elle mon regard est captivé, mes pupilles focalisent sur elle au point de lire ses pensées, que son visage a appris à dissimuler sagement. Elle sait lire les miennes comme personne.

Parmi les éclaircies cependant, cette annonce qui ne m’échappe pas, elle ne sera plus seule dès la semaine suivante. Je lui demande si cela signifie qu’elle sera moins libre et disponible, elle me répond non seulement qu’il s’agit de ça, mais surtout qu’apparemment nous nous verrions déjà trop souvent. Tout allait bien jusque-là, tout allait trop bien. Jusqu’à ce mardi matin, près d’un mois après lui avoir adressé la parole pour la première fois, tout était parfait. A un jour près de ce qui eut pu être notre premier anniversaire de quelque chose à fêter, tout semblait couler de source. Pire, j’avais l’impression au-delà de la magie de la rencontre, d’avoir déjà croisé son âme des millénaires auparavant, durant une ère préhistorique et sous une forme végétale peut-être, et que nous étions en pleines célébrations de nos retrouvailles. Nous venions de passer la nuit entière ensemble, la deuxième seulement, un paquet de bonbons et une bonne dose d’amandes grillées plus tard, je sentais mon estomac se nouer pour la première fois à l’idée de la perdre, et cette idée m’était insupportable.

Nous nous sommes revues le mercredi à la répétition de chorale, je l’ai raccompagnée jusque devant chez elle, je suis rentrée chez moi et j’ai fait un sort au tofu nature et aux tomates cerise. Rien n’avait de saveur. Puis nous nous sommes donné rendez-vous le vendredi suivant au Café de la Danse pour un concert que je lui avais proposé. Elle est venue malgré tout, contre les réprimandes et les reproches qui semblaient s’accumuler à son égard. Je l’ai trouvée en panique et ne sachant comment la rassurer, je l’ai raccompagnée jusque devant chez elle, au lieu qu’elle ne me suive chez moi pour y passer la nuit, comme c’était prévu à l’origine.

Je suis rentrée et j’ai avalé les quatre tranches de truite fumée et la moitié du pain aux céréales, l’esprit torturé par l’inquiétude. Rien n’allait plus. Je l’ai retrouvée le lendemain avec J., devant la porte de l’immeuble, pour partir ensemble au week-end chorale, loin de Paris, loin d’elle aussi et ça, jamais je ne l’avais imaginé ainsi. Nous avons pris une chambre ensemble mais je ne l’ai pas retrouvée, je ne parvenais pas à la rassurer, et en même temps je partageais son angoisse à l’idée du retour de sa partenaire, le lendemain même. Elle avait préparé un superbe Zucchini bread pour toute la chorale, j’en ai mangé la moitié à moi toute seule. Mais rien ne pouvait me consoler. Elle était en train de s’éloigner de moi au moment où je m’étais sentie proche d’elle comme de personne depuis très longtemps, une éternité.

L’acmé avait été de courte durée.

‘round S. #1.3

En prévision de la soirée, ou du petit-déjeuner, j’avais acheté quelques provisions : des amandes grillées et du tofu nature, de la truite fumée et du pain aux trois céréales, des tomates cerise et du jus de pomme. J’ai passé l’après-midi à mettre de l’ordre dans mon appartement et dans mes idées, je n’ai pas vraiment avancé. La course à pied ne nous mène plus loin non plus puisque sur les dix kilomètres fixés en objectif avant de s’élancer, nous en parcourons la moitié seulement, pressées de rentrée. Elle me propose de la retrouver dans un bar plutôt que chez moi, le temps pour chacune de prendre une douche. Je ne prévois plus rien. Rien ne va plus. Plus je cherche à maîtriser, plus la vie me prend en traître. Tais-toi donc et laisse-toi perdre par les sentiments, pour une fois, plutôt que de vouloir reprendre le contrôle à tout prix.

 

Qu’à cela ne tienne, je me prépare un premier bol d’amandes grillées que j’avale deux par deux sans prendre le temps de finir chaque bouchée avant la suivante, je ne sais comment envisager la suite de la soirée. Je mastique et rumine en même temps. Je m’imagine la retrouver et n’avoir plus rien à lui dire je mâche et je mâche sans m’arrêter, je mâche plus vite que je n’ai jamais couru. Je me rends compte en vérifiant mon apparence dans le miroir de l’entrée que je suis en train de sourire en mâchant, c’est donc que tout est possible ce soir. Pendant un quart de seconde, l’idée m’effleure de rester chez moi à mastiquer des amandes grillées tout en fantasmant la rencontre parfaite, le temps de me brosser les dents et je n’y songe bientôt plus. Je la retrouve à l’heure dite devant chez elle et nous choisissons le bar à l’angle opposé de son immeuble. Nous nous lovons dans les fauteuils, je la regarde, elle est belle comme une actrice.

 

Elle commande un cocktail à base de gin, c’est une buveuse de gin, j’en commande un sans alcool, et dont le serveur se plaît à me le servir en français dans le texte et d’un air coquin : « une vierge sur la plage ». Du jus d’orange et de la grenadine. Je m’entends lui poser des questions sur son enfance, en mode régressif, tandis que je la déshabille du regard. Je n’ai pourtant aucune envie de l’imaginer en petite fille, sans doute la femme fatale en elle m’impressionne au point de me désarmer sur place. Son chemiser semble si léger. Je suis à terre à cet instant où mon désir pour elle se devine et me rend plus vulnérable à ses yeux. Elle pourrait faire de moi ce qu’elle veut en cet instant, j’aimerais qu’elle le sache. Je sais qu’elle le sait. Elle joue les âmes prélassées et attend que je lui pose la question suivante, peut-être aussi que je lui propose de partir. Pourquoi je ne le fais pas. Mon cocktail n’a aucune saveur et je n’ai écouté aucune réponse. Silence. Nos regards se croisent, nous nous levons pour sortir.

Je l’attrape par la taille et c’est le monde dans sa plus poétique finesse que j’embrasse, je me sens croître à mesure que je m’approche d’elle, rarement pareille impression s’était imposée à moi avec autant d’évidence. Je me sens un peu plus différente au fil des jours où je fais la connaissance avec la meilleure part de moi-même, celle qu’elle m’inspire, un peu comme si je dévoilais pour l’avoir rêvé souvent celle qu’au fond de moi je veux devenir. J’avais envie d’elle en moi, d’être en elle, je la désirais tant, je la voulais si fort, je me suis sentie transportée par mon élan pour elle. Avidement, j’ai suivi le rythme de sa respiration saccadée, j’ai joui de son excitation, je l’ai avalée pour mieux la posséder, livrée à moi qu’elle était pour la nuit, rien que pour moi. J’aurais voulu que cela dure à tout jamais. Mon corps, mes impulsions, ma fougue venaient de trouver en elle la rime embrassée que l’on rêve d’inventer parce quelle révèle en un seul éclat toute la beauté du monde, pour la première fois.

 

Par cœur, j’ai appris le grain de sa peau, la douceur et la chaleur à son contact, ses grains de beauté et leur emplacement sous mon doigt, son grain de folie et les fous-rires que cela provoquait chez moi. Patiemment, je récitais le tout, dans le désordre surtout, les yeux fermés et le sourire aux lèvres. Pareille aux pétales d’une fleur au printemps, les facettes de sa personnalité s’ouvraient l’une après l’autre et se répandaient autour de moi pour former une source inépuisable d’intenses émotions. Je vibrais. Nous étions allongées en travers du lit à défaire le monde comme un puzzle pour mieux le recomposer lorsque je me suis aperçue que nous n’avions rien mangé de la soirée, accaparée que j’étais dans ce moment entre nous. Au matin, son parfum avait envahi mon intimité. Je l’ai vue s’envoler après l’heure qu’elle avait prévue. Le reste de la journée s’est déroulé avec une lenteur qui m’a surpris, comme un étirement infiniment long après un moment dont il faut s’éveiller avec précaution.

 

Lorsque j’ai reçu de sa part un message en fin d’après-midi, juste avant ma séance de cinéma, ce fut comme un cadeau, un refrain qui rappelle la jolie mélodie qu’on s’est plu à écouter les jours précédents et qui ravive le sentiment de plénitude. Je l’ai rassurée sur mon silence dans lequel il fallait voir non pas une rupture du murmure mais la prolongation émerveillée d’un point d’orgue. Elle était dans ma vie, elle faisait partie de moi, je la sentais dans ma chair et chanter en mon âme. Avant qu’elle ne parte de chez moi, je lui ai offert un calendrier de l’Avant typiquement allemand, elle m’avait offert le soir de notre seconde séance de cinéma, nous étions assises l’une à côté de l’autre au Père Tranquille et nos genoux, nos épaules se touchaient, un sac de bonbons Haribo que je ne devais pas garder longtemps dans mon tiroir. Je ne savais pas que le calendrier sonnerait le décompte jusqu’à son départ.

Désormais, dans tout ce que je fais avec plaisir, non seulement je produis le plaisir de faire les choses que j’aimais déjà faire, mais en plus elle existe dans ces choses comme une idée délicieuse, un parfum subtil et envoûtant comme si quelqu’un me préparait mon dessert préféré dans la cuisine et en cachette, les choses deviennent plus précieuses parce que lie celles-ci à celle vers qui convergent toutes mes pensées, que je fasse ces choses ou pas. J’ai créé un lien qui me dépasse car en son absence je sens le bienfait sur moi de son existence à elle, j’aimerais croire que c’est toujours le cas depuis l’autre bout de la terre si elle s’y trouve.

 

Ces sacro-saintes petites habitudes qu’en un éclair, du jour au lendemain, elle a influencé par sa présence. Je ne rentre plus à pieds et en solitaire après la répétition, désormais j’opte pour le métro et je descends une station avant pour la raccompagner chez elle. Ce qu’une simple station peut prendre comme valeur sur le plan du métro et d’une manière générale lorsqu’elle devient un repère par rapport auquel on s’oriente, vers lequel convergent mes pas sans que j’y pense. Ah ! si seulement un soir je pouvais la surprendre à descendre à son tour à ma station.

‘round S. #1.2

Le chronomètre affichait quasiment cinq kilomètres de course, soit la distance sur laquelle nous nous étions mises d’accord. Nous avons gardé tous les tours qu’il restait à courir dans ce stade pour la fois d’après, pour toutes les fois suivantes. Nous avons traversé à nouveau le boulevard des Maréchaux par un chemin que je me suis plu à découvrir avec elle.

 

Arrivées devant chez moi, je n’avais toujours pas la moindre idée concernant ses intentions, les miennes étaient très claires. Sur le pas de ma porte d’immeuble, je lui ai proposé une séance de cinéma pour un film chilien le soir même, une manière assez univoque d’affirmer mon intérêt pour elle au-delà du plaisir de courir à deux, et de finir cette belle journée dominicale sur une note prometteuse et pourquoi pas. Pourquoi cette sempiternelle tendance à vouloir précipiter une conclusion dont il me serait possible de modifier la teneur si je n’allais pas la provoquer aussi subitement, et alors même que je ne connais pas l’intéressée depuis une semaine. Quatre jours dont une soirée de prise de contact et une course de rapprochement, deux journées ponctuées de quelques échanges virtuels, essentiellement orientés vers une stratégie plus maladroite qu’autre chose pour connaître son âge.

 

Je n’avais toujours aucune certitude non plus quant à son année de naissance lorsqu’elle est revenue vers moi pour une nouvelle course, en proposant samedi après-midi. Suggérer un rendez-vous un samedi dans l’après-midi, c’est à peu près aussi sage et insignifiant que de le fixer un dimanche en fin de journée, nous n’avions pas beaucoup avancé. J’ai répondu que je n’étais pas disponible, ce qui était vrai puisque j’étais d’astreinte ce jour-là. En y repensant, j’étais sur le point de décliner de la même manière lors de sa première proposition pour courir le dimanche 30 novembre, cette fois-ci au prétexte tout aussi légitime qu’en fin de mois j’alignais déjà au comptoir pratiquement 200 kilomètres de course et qu’il me fallait au moins un jour de récupération pour reprendre des forces et pouvoir enchaîner. J’avais fini par céder en me rassurant sur la lenteur du rythme de cette dernière course de novembre, d’autant qu’il me fallait soutenir la conversation avec elle, une première pour moi. Cette fois, je lui ai soumis l’idée de courir en toute fin d’après-midi du samedi, sans aller jusqu’à oser parler de samedi soir ou tout autre proposition indécente du genre. Nous avons convenu d’un rendez-vous à 17 :43 en bas de chez moi. Il faisait froid et la nuit commençait déjà à tomber, ainsi qu’une fine bruine, j’e lui ai indiqué le code de ma porte d’entrée et mon numéro de téléphone pour qu’elle m’attende au chaud. Mes intentions sont claires.

Nous avons eu la même idée de commencer notre parcours par le dernier stade visité lors de notre dernière course, en empruntant le chemin découvert ensemble. La nuit était compacte et l’air s’était adouci, la pluie avait cessé de tomber comme par un fait exprès. Nous avons traversé le vestiaire, au fond du couloir se dessinaient déjà les lumières criardes de la piste, nous avons poussé un même cri de joie, le spectacle et la situation, c’était un moment parfait. Nous étions seules au monde dans ce stade tenu secret au reste du monde comme par miracle. Je lui ai raconté l’histoire de mon frère caché, dont j’avais découvert l’existence récemment, un frère aîné. Sous le coup de l’émotion, et parce qu’elle avait vécu une histoire similaire, elle m’a répondu en anglais.

Il ne fut plus question de changer de stade, nous sommes restées à parler courir et faire connaissance dans le même stade ce même soir, sur un trajet de huit kilomètres, dont j’aurais voulu qu’il ne s’arrête jamais. Une fois arrivées devant chez moi, la soirée s’annonçait et les rues s’animaient, j’hésitais à lui demander ce qu’elle faisait dans l’heure, elle ne semblait pas pressée de rentrer elle non plus. Mais aucune ne prenant les devants, nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain, dimanche, puisque aussi bien une répétition était organisée avec la chorale. Je suis restée chez moi. Elle a mangé ses rouleaux de sushis, debout toute seule dans sa cuisine.

Il s’est écoulé un réveil et une matinée à patienter jusqu’à l’heure de la retrouver à 14h30, et pour bien faire les choses, je lui avais proposé de venir la chercher devant chez elle pour aller à la répétition à pieds, je suis arrivée avec deux minutes de retard, elle guettait mon arrivée depuis le haut de ma rue, sans que je ne l’ai vue. Nous avons passé le trajet à poursuivre les conversations de la veille, hilares, je sentais sa joie m’envahir, je me sentais pleine d’énergie en sa présence. Certains regards de sa part m’ont orientée sur ses intentions, des regards insistants, comme ceux que je lui envoyais. Je lui ai proposé de m’accompagner à une avant-première lundi.

 

C’est ce jour que c’est arrivé. Nous somme sorties de la séance de cinéma et, au lieu de rentrer par le métro et de descendre à sa station, j’habite à la station suivante, elle a voulu rentrer à pieds. C’est un trajet qui m’est familier, pour avoir emprunté la rue Saint Denis et le boulevard Magenta matin et soir pendant une décennie, j’ai plaisir à emprunter ce trajet et constater avec surprise à quel point la première rue s’est métamorphosée depuis que je ne passe plus par ici. Des terrasses ont émergé et les enseignes de cafés et boutiques se veulent plus aguicheuses qu’ailleurs.

Sur le trajet, nous en venons à parler de nos relations passées, de notre situation personnelle, cela fait maintenant dix jours que nous nous tournons autour, elle ne pouvait pas ne pas savoir mes intentions la concernant et je la sentais intéressée par autre chose qu’une amitié. Aucune de nous deux n’avait osé jusqu’à présent poser la question explicitement de savoir si l’autre était en couple, libre ou pas. C’est elle qui m’a posé la question en premier, j’ai dit que non, j’étais libre. Puis je lui ai retourné la question. Elle m’a répondu qu’elle était en union libre et qu’elle pouvait rencontrer quelqu’un, me laissant entendre qu’en l’occurrence, c’est ce qui était en train de se passer entre nous et que cela ne posait aucun souci, au contraire.

Elle m’a aussi demandé si cela me poserait un problème de la savoir en couple par ailleurs. Récapitulons. Nous sortions d’une séance de cinéma qu’elle avait accepté sans hésiter, elle était partante pour me retrouver le lendemain autour d’un documentaire avant de partager ensemble les résultats des élections américaines ; la veille nous avions chanté ensemble, nous nous étions cherchées du regard ; le samedi auparavant, nous nous étions confiées sur nos secrets de famille, tout semblait converger jusqu’ici vers une disponibilité fluide de sa part pour chacune de mes initiatives, je n’avais pas en savoir davantage.

Quand nous nous sommes retrouvées devant son immeuble, elle a insisté pour me raccompagner à son tour devant chez moi, il y avait de la rumba dans l’air, une envie partagée que la soirée ne finisse pas. J’en savais suffisamment sur elle pour me sentir attachée autant qu’attirée et sentir qu’il serait plus sage de ne rien précipiter entre nous, après tout je ne l’avais pas encore embrassée. Nous sommes arrivé devant mon immeuble et je ne lui ai pas laissée le temps de finir sa phrase, je l’ai prise dans mes bras et l’ai embrassée, d’abord dans le cou puis sur ses lèvres. Elle m’a rendu mon baiser au centuple. Je l’ai embrassée longuement, pendant un temps suspendu au seul plaisir d’avoir la même envie.

Trouver la personne avec qui partager la même envie. Les mêmes envies. La même envie d’être en vie, je me sentais si vivante et animée de désir dans ses bras, à tenir serrée sa taille si fine et sentir la douceur de sa peau sous mes mains, sa chaleur m’envahissait d’un sentiment de plénitude et de total abandon. J’ai découvert son sourire, ce sourire là, et son regard lorsque ses pupilles sont dilatées, j’ai lu son désir en écho au mien, j’ai vu son attitude coquine et mon cœur faillir. La voir, l’avoir. Je voulais l’avoir pour moi toute une nuit et tout un matin, savourer l’attente, la savoir présente dans ma vie.

Je l’ai raccompagnée à nouveau en haut de la rue en lui proposant de venir chez moi samedi, et de passer la nuit ensemble.

 

La nuit. Pour la vie on verra.

Clean #5

« Qu’on en finisse », avait-elle dit. J’avais émis l’idée qu’il serait plus sage si nous nous rencontrions assez rapidement au lieu de laisser le fantasme prendre toute la place au milieu d’échanges nourris d’espoirs, dans un étrange mélange d’inquiétude et d’excitation de mon côté. Il y avait dans sa remarque abrupte autant de soulagement que d’agacement, ou alors j’y projetais mon propre état nerveux, au moment où le pire qui puisse arriver eut été son refus soudain de me rencontrer, comme si l’intérêt de la relation de son côté tenait dans son caractère virtuel. Nous nous étions parlées la veille au téléphone, pendant plus de deux heures, et nous avions échangé des photos mises en scène qui suggéraient que l’une comme l’autre, nous assumions ensemble la démarche actuelle de séduction dans laquelle nous avions évolué. Restait à faire l’ultime et dernier pas, caler un rendez-vous et se rencontrer. En finir avec la tension. Je n’avais rien prévu d’autre en ce lundi que de récupérer et d’honorer mon cours de chant. La chanteuse de gospel, qui faisait elle aussi partie de l’atelier, m’avait proposé de venir me chercher pour rentrer ensemble à pieds, connaissant ma prédilection pour la marche.  J’avais accepté avant même de savoir que je proposerai cette journée pour rencontrer cette inconnue qui ne l’était plus tout à fait. J’étais confiante, sûre de la force de mon attirance et  persuadée de ne pas me tromper. Je suis arrivée souriante chez la coach vocale. À l’époque, lorsque je la connaissais essentiellement comme fumeuse de joints, elle commençait tout juste à donner des cours de chant et à en vivre, je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de la fille que je fréquentais, fumeuse elle aussi, moi je m’endormais systématiquement quand mon tour venait de tirer une latte. Nous somme restées en contact sans prendre de nouvelles activement, comme il est possible d’être en contact de nos jours avec quelqu’un sans l’avoir jamais concrètement contacté directement, et un jour, j’étais depuis deux ans dans la chorale,  je lui ai demandé si elle pouvait me donner des cours de chant. Voilà comment je connais la coach vocale, je l’ai contactée pour des cours de chant. J’ai crié Doll parts mieux que jamais. La chanteuse de gospel m’attendait à Convention. J’avais pris soin de fixer le rendez-vous avec la surprise du jour à 14h23, faubourg Saint Antoine, c’était suffisamment imprécis pour ne pas rendre la rencontre trop réelle encore. Quand je me suis retrouvée seule à Châtelet, j’ai ralenti le pas, presque instinctivement, les choses ont commencé à prendre une allure sérieuse en abordant Bastille. Je me rapprochais du lieu de rencontre mon cœur s’accélérait au rythme des messages que j’échangeais avec la destinataire et qui se voulaient rassurants, de fait ils ne l’étaient pas, impuissants face à l’excitation qui menaçait d’atteindre à son apogée alors que le moment de l’impact fut imminent.

Si seulement je savais comment, au dernier moment, céder à la panique, au patatrac cardiaque total et arrêter la machine en marche pour éviter de la croiser, s’il avait simplement suffit d’arrêter de marcher. Qu’on en finisse, avait-elle dit. Je ne savais plus par quoi commencer, sinon qu’il me fallait lui indiquer précisément ma position géographique et son évolution pour que nous tombions l’une sur l’autre. Nous approchions toutes les deux du marché d’Aligre, j’imaginais la rencontrer à chaque personne que je croisais, je dévisageais sans me rappeler plus aucun signe distinctif de celle que j’étais sensée reconnaître pour avoir passé un temps fou sur une photo d’elle à projeter ce moment que j’étais en train de vivre. Mais aucune des personnes qui venait vers moi, certaines en me dévisageant, d’autres en feignant ne pas avoir remarqué ma présence, aucune ne s’arrêtait en face de moi, toutes mes dépassaient. J’ai fini par baisser le regard pour calmer mon agitation.

Mon esprit s’est concentré sur la photo pour me rappeler son sourire. L’effet de son sourire en me rappelant son visage sur la photo fut immédiat, j’ai pu me centrer à nouveau, ma respiration s’est décélérée et mon cœur n’a plus du tout eu envie de s’arrêter de battre. Ensuite, le bleu de ses yeux, un bleu à mourir, et son regard aux profondeurs abyssales, en parfait accord avec la moue coquine que lui donnait ses fossettes, m’ont aidé à faire le pas suivant, à continuer à avancer. J’étais à nouveau captivée par son image, j’en aurais presque fermé les yeux en soupirant de soulagement.

Ce qui s’apparentait au début à une rencontre hasardeuse s’était transformé en un rendez-vous galant en bonne et due forme, avec sa charge de tensions au moment où le meilleur pouvait advenir, de tensions et d’attentions au moindre détail pour éviter le pire aussi. Je nous imaginais assises bientôt l’une à côté de l’autre à la terrasse d’un petit café, surtout pas un bar branché à la musique trop forte. Nous serions assises à côté, et non l’une en face de l’autre parce que cette configuration est trop abrupte pour une première confrontation, plutôt serrées l’une contre l’autre et je ne cesserais de la chercher du regard en douce. Ce moment, tel que je l’imaginais, j’aurais voulu qu’il dure indéfiniment. Nous aurions bu des thés à la menthe avec beaucoup de sucre, surtout pas d’alcool pour un premier rendez-vous, et nous aurions parlé sans être dérangées, pas même le silence n’aurait créé de malaise entre nous, au contraire il aurait permis de savourer chaque échange comme on laisse fondre un bonbon sous la langue au lieu de le croquer.

Ce sera plus fort que moi, il faudra que je regarde ses lèvres, mais à son insu pour ne pas qu’elle comprenne mon envie de l’embrasser, je veux rester discrète, je ferai mine de lire sur ses lèvres. Je déchiffrerai au mieux le moindre de ses gestes, ses expressions de visages, la moue qui se dit flattée, je décortiquerai le mouvement de ses sourcils, le moment où elle s’arrête de parler, les inflexions dans sa voix et ses silences. Il me sera impossible de savoir si je lui plais ou non, tout ce que je serai en mesure d’évaluer sur le moment, c’est sa capacité à elle de m’envoûter dans la vraie vie comme dans le rêve que je me fais de cette rencontre depuis des mois, des jours, des millions et des milliards de minutes qui s’égrènent maintenant. Sa voix m’avait charmée au téléphone, au point de me scotcher au combiné plus de deux heures d’affilée, ne nous pourrions plus nous quitter après autant d’heures de discussion lors de notre première rencontre, je l’imagine me demander quel est mon programme dans les prochaines heures, je m’imagine jouant celle qui n’attendait que le moment où cette question lui sera posée, parce qu’aussi bien j’aurais raison d’y deviner une invitation à passer le reste de la journée ensemble, ici chez elle ou au septième ciel, peut m’importait à présent pourvu que ce soit avec elle. Dans une variante du scénario, je peux ne pas avoir voulu entendre l’invitation et je réponds au premier degré, je prends le métro à la station la plus proche, une autre option étant qu’elle ne me pose aucune question et que, dans la logique des choses, nous nous levons pour faire évoluer la situation d’une manière ou d’une autre, nous réglons nos consommations et nous mettons à marcher, l’une à côté de l’autre, dans la même direction.
Elle n’aurait pas l’air pressée de me quitter, j’adapterais mon allure à la sienne, ce serait ma manière de lui montrer mon attirance pour elle autrement que par l’échange d’un regard ou de mots explicites, comme un signe de séduction envoyé d’un bipède à un autre bipède. Je pouvais aussi envisager le moment où nous n’aurions plus rien à nous dire, après avoir épuisé tous les dénominateurs communs entre nous et n’avoir pas accroché plus ardemment à un sujet parmi toutes les conversations possibles et déjà engagées par d’autres depuis la nuit des temps. A cette pensée, mon cœur se serrait, j’avais le souffle coupé, j’avançais presque la mort dans l’âme. Je l’imaginais lancer une remarque ponctuant la fin de notre rencontre, quelque chose comme « voilà, nous nous sommes vues », pour me faire réagir, et je serais incapable de réagir, et nous nous séparerions sans autre forme de procès, nous nous quitterions par la force des choses, précisément parce que les choses de la vie ont parfois plus de poids que la volonté la plus farouche et déchaînée. J’étais terrorisée à cette simple idée.

Au dernier moment, j’ai changé de trottoir.

Clean #4

Ma grand-mère disait toujours trois choses, d’abord qu’il suffit d’aller chez le coiffeur pour aller mieux, comme si changer de coupe de cheveux avait un impact certain sur l’humeur et l’état d’esprit, ensuite que la bière n’est rien d’autre que du pain liquide, une manière de s’arranger avec la réalité en l’interprétant de manière à en adoucir en l’exultant ce qui autrement aurait eu tendance à déranger la bonne conscience, enfin que l’amour passe par l’estomac.

Je ressentais comme des papillons qui chatouillaient le mien chaque fois qu’il me prenait l’idée de regarder les photos en accès public, une en particulier me plaisait beaucoup pour le côté esthétique de la pose, elle s’était prise de profil dans les toilettes de ce qui semblait être un train comme on en fait plus, vieux comme sorti des années de l’entre-deux guerres, les murs étaient jaunis et les miroirs brisés s’enfilaient par un jeu de mise en abîme ,habilement exploité dans la mise en scène du cliché qui dévoilait son regard azur et son oreille dégagée dans un reflet, sa nuque et l’inclinaison travaillée de la tête dans un autre, un pousse-au-crime cette vision et son contexte. J’avais envie de la croquer intégralement en retournant inlassablement contempler cette photo, j’en inspectais chaque détail, je cherchais encore ce qui pouvait bien m’avoir échappé de la personnalité de celle dont je ne savais rien, ou si peu. Pourtant, la simple vue d’une photo d’elle suffisait à me faire vriller depuis que j’avais entendu parler de son histoire.

Les saisons se sont succédées comme autant d’obsessions se substituant les unes autx autres et sans qu’il ne se passe absolument rien, un automne un peu monotone, puis un hiver beaucoup plus mordant et enfin le printemps avec son ouverture des possibles avant la folie estivale, la saison des extrêmes. C’était le 29 avril, ce jour tombait un vendredi et j’avais besoin de rafraîchir ma coupe de cheveux, me changer les idées, ou me remplir la tête de promesses, selon. Au moment où le coiffeur m’installe dans le fauteuil pour aller fumer une cigarette dehors pendant un moment interminable, je n’ai pas d’autre choix que de faire face à mon propre reflet et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir, pas plus que je ne supporte  ce que je ressens à l’intérieur de moi, une profonde lassitude, comme un abattement démultiplié depuis la nuit des temps. À ce train là, une nouvelle coupe de cheveux ne suffirait pas, j’avais besoin de franchir une ligne, n’importe laquelle. Et ce fut ce passage à l’acte, que j’avais laissé dans un coin de ma tête, qui fit les frais de mon désœuvrement, j’ai su au moment où je me suis vu le faire, que j’avais attendu de toucher mon fonds, pour la contacter.

A la première pinte, j’ai rédigé le message accompagnant ma demande d’amis, à la deuxième pinte je l’ai fait partir et j’ai commandé la troisième pour oublier ce que j’avais fait, si bien que le lendemain j’étais très surprise de trouver une réponse de sa part à mon réveil, elle demandait si nous nous connaissions. Je n’étais pas bien sûre de savoir qui j’étais moi-même au moment de lire son message. J’ai répondu la vérité, à savoir que nous avions une connaissance en commun, que je me gardais bien de qualifier d’amie, le mal était fait. Elle m’aurait posé la question tôt ou tard, le fait est qu’elle m’avait répondu et que la balle était dans mon camp, je devais me montrer honnête pour ne pas la braquer contre moi. L’idée de cette fameuse connaissance en commun m’était tout sauf favorable, elle me l’a bien fait comprendre. Il a d’abord fallu lui prouver que je n’étais pas l’autre, ensuite que je ne venais pas du tout de sa part, et qu’elle ne me manipulait pas non plus pour cueillir toutes les informations nécessaires à je-ne-sais quel plan machiavélique.

Ensuite, elle m’a demandé de lui donner mon numéro de téléphone pour pouvoir vérifier par elle-même mon identité, ma sincérité et mes intentions. Sur ces dernières et dans ce contexte, je ne me serais jamais montrée insistante. Je n’ai pas même essayé de la faire rire, simplement à dire la vérité et rien que la vérité. Non, je n’étais pas sortie avec l’autre et, qui plus est, je n’étais plus en contact avec elle, j’ai dû le répéter, insister plusieurs fois pour qu’elle l’entende, et encore je ne suis pas certaine qu’elle m’ait cru sur parole. Il n’empêche que j’avais ses coordonnées, son numéro de téléphone figurait à présent dans mon répertoire et je pouvais y apposer son nom, ce prénom qui m’avait paru à la fois si étrange et familier, je me sentais riche de cela et heureuse qu’elle m’ait répondu. Quelle ne fut pas ma joie en constatant le lendemain, dimanche, qu’elle revenait vers moi de son plein gré, certes avant tout pour s’assurer de sa propre sécurité vis-à-vis de mon intrusion, mais non sans une certaine forme d’intérêt intrigué par ma démarche.  Je n’étais, selon ses propres dires, par la seule inconnue à tout savoir de sa vie, je m’en offusquais à peine car, après, nous échangions, elle me sollicitait, j’y étais, je me trouvais là sans y être attendue.

Le lundi matin, l’air de rien, elle me demande conseil pour choisir la nouvelle paire de baskets qu’elle avait prévu d’acheter, elle vient déjà d’écumer une dizaine de magasins de sport en quête de la paire parfaite. Je n’ai pas l’occasion d’aborder un autre sujet tant que ladite paire soit acquise et qu’elle soit certaine d’avoir fait le bon choix, mon avis ne vaut rien, pourtant j’ai l’impression de jouer ma vie sur ce coup. Je commence peut-être à m’attacher à elle, je me mets en quatre pour gagner sa confiance. Nul doute, elle correspond bel et bien à ce que j’avais imaginé mais plus important encore, elle est « clean ».

Clean #3

La randonneuse était retournée dans son pays natal, comme font les oiseaux migrateurs au changement de saison, pour y passer quarante jours, du 21 juillet au 31 août, loin d’elle je me sentais en quarantaine, mise à l’écart des flux saisonniers dans cet espace insolite et déboussolant qu’est Paris l’été. Tandis qu’elle s’envolait, je restais clouée à terre, toujours privée de course.

En son absence et dans l’attente des résultats de l’échographie susceptible de définir la gravité de ma blessure, j’ai pris l’habitude de m’assoir à mon bureau plutôt que de me lever pour sortir courir, et je parcours les derniers paragraphes rédigés la veille au soir, je les corrige et les enrichis parfois aussi, avant de les envoyer pour qu’ils soient lus à l’autre bout de la terre, sous forme d’un message à lecture immédiate, avec un début et une fin, entre les deux un semblant de développement plus ou moins long et abouti. Mon regard balaie la page de la gauche vers la droite et de haut en bas, comme ma foulée s’alignait dans le couloir le plus extérieur du stade, je saute à la ligne comme je prends un virage, et je saute d’un paragraphe au suivant pour mieux revenir au précédent comme si je changeais de trottoir pour attaquer le prochain pâté de maison. Et quand vient le soir, au lieu de la prendre dans mes bras et me serrer contre elle, j’attrape un livre et me projette de toute mon âme dans le récit d’un autre. C’est ainsi que je fais connaissance avec des voix et me familiarise avec des univers aussi variés que mystérieux de prime abord, derrière lesquels se cachent le style et la quête d’auteurs capable de créer une promesse pareille à l’espoir suscité par les prémices d’une relation amoureuse, capable en tout cas de me plonger dans un suspens et une intrigue autrement plus palpitants que l’attente que je vis et que j’endure pendant ces quarante jours d’absence, de solitude et de rencontres de voisinage. Pendant ce moment de lecture au moins, j’ai l’impression de m’éloigner de tout risque d’accident et de déception.

Le matin de la blessure, je me souviens avoir senti la sueur dégouliner dans mon dos et sur mon front, l’air était frais et mon corps ne se réchauffait plus, je m’étais arrêtée d’un coup, stoppée dans mon élan par une douleur vive et soudaine, j’avais beau continuer tant bien que mal d’avancer vers la sortie du stade, je m’en sortais plutôt mal que bien. Il était pour moi hors de question que je me mette à boiter, sous peine de confirmer la blessure et mon invalidité immédiate, si j’avais su à cet instant que j’en avais pour plus d’un an d’arrêt complet, nul doute que je me serais effondrée sur place. Je ne voulais pas m’avouer vaincue, je commençais pourtant réellement à souffrir. Je regardais à contrecœur le jour se lever, absente au spectacle qui autrement motivait chacune de mes sorties matinales. Je ne pouvais pas en vouloir au soleil de suivre le cours naturel des choses alors que ma propre course avait été soudainement interrompue. J’avais été évincée du traditionnel rythme des journées et des saisons, voilà ce qui se jouait, pour moi le printemps n’adviendrait plus jamais, le jour ne se frapperait plus dorénavant à ma fenêtre, sinon pour annoncer les pannes de réveil et accumuler mauvaise humeur et asservissement aux tracas de la routine. Les saisons se succéderaient avec du retard, bientôt ne se suivraient plus tout à fait et nous finirions par ne plus en remarquer la différence, là où nos cœurs se remplissaient de joie au moment des irrésistibles transitions virevoltantes de l’automne ou des franches tombées de rideau de l’hiver avec son manteau givré, aussi grisant que le grondement sec et tonitruant de l’été. Je peinais à gagner la sortie du stade, ma jambe était raide comme du bois qu’une lance maléfique venait transpercer chaque fois que j’avais le réflexe de vouloir prendre appui dessus, c’était comme une trahison à l’intérieur de mon propre corps que je venais de subir. Je n’avais jamais marché aussi lentement, pire qu’au ralenti, je ne pouvais éviter de décomposer chaque pas pour ne pas perdre pied pour de bon. J’avais l’impression de rejoindre la nuit et ses ténèbres. C’est là, dans les tréfonds de mon cœur déconfit, que j’ai vécu à nouveau une scène comme surgie de souvenirs très lointains, une scène du primaire, lorsque ne parvenant à écrire mon âge correctement sur l’ardoise, c’est -à dire le chiffre cinq à l’endroit, je l’inscrivais à l’envers avec la petite queue du côté droit. La maîtresse m’intimait l’ordre de sortir de la classe, de traverser la cour sur laquelle donnaient toutes les classes de l’établissement, or en plein après-midi celle-ci était vide et j’étais si désespérément seule à la traverser d’un bout à l’autre qu’il était difficile de manquer le spectacle de ma déchéance, quand de l’autre côté de la cour je retournais en maternelle où, selon la maîtresse, se trouvait ma vraie place. Aujourd’hui, j’ai presque de la tendresse pour ce souvenir, longtemps j’ai cherché à trouver un sens à cette curieuse et persistante tendance à vouloir écrire le chiffre cinq à l’envers, comme s’il retournait vers là d’où il vient, au néant. J’ai même voulu lire dans la Bible qu’au cinquième jour Dieu crée les oiseaux et les reptiles, les animaux qui volent et ceux qui rampent, juste après avoir créé le soleil et la lune. L’orgueil de vouloir voler, décrocher la lune et finir par brûler ses ailes au soleil ? L’intuition qu’il n’était peut-être pas nécessaire de poursuivre la création jusqu’à l’espèce humaine ? L’instinct de fuite ou la soif de liberté, selon. L’orientation erronée de mon chiffre cinq pouvait indiquer un retour vers le règne végétal le plus primitif, le cycle des jours et des saisons selon un rythme naturel et régulier, imperturbable. Je n’avais pas encore entamé un dixième du kilomètre qu’il me fallait parcourir pour rentrer chez moi que déjà, l’idée de m’envoler loin, à l’autre bout de la terre s’était imposé dans mon esprit et ne me quittait plus. Traverser tel un oiseau libre la moitié du globe me paraissait moins improbable à cet instant que faire un pas de plus sur le bitume. A présent, je boitais et franchissais à peine une enjambée à chaque tentative d’avancée. Définitivement, l’éveil du printemps me semblait compliqué cette année de mon côté. Le muscle sollicité avait refroidi, si bien que la douleur était de plus en plus insupportable, j’avançais quasi à l’arrêt et la montée des marches jusqu’à mon appartement acheva de nourrir mon profond désarroi. Le cœur lourd, je me suis enfouie sous mes draps tandis qu’autour de moi se préparait un nouveau jour.

Ce n’est pas que la randonneuse ne soit jamais revenue de sa migration, elle était bien de retour au bout de quarante jours, mais ce n’était plus la même personne ou alors simplement éprouvée par son voyage, moins disponible pour les petites habitudes que nos avions initiées. Elle avait fait de l’opportunité de ce voyage, au cours duquel elle n’avait pas concrétisé ses rêves d’évasion, l’obsession d’un retour définitif. Celle qui était venue me chercher en me parlant de ses sujets de prédilection et en me lisant des extraits choisis, celle qui m’adressait des œillades qui ne laissaient nulle place au doute, celle avec qui j’avais ensuite pris l’habitude d’échanger pendant des heures et sur des jours entiers, celle dont je m’étais rapprochée enfin à l’occasion d’un baiser échangé dans une voiture, au bord d’un canal, au milieu de nulle part, celle que j’avais invitée chez moi d’abord un soir et laissée dormir plus d’une matinée par la suite, celle qui avait chamboulé tous ses plans de vol pour passer quelques jours sur mon île, celle-là n’était pas revenue à moi. Tous les jours, j’avais continué à lui écrire mes paragraphes, lui relatant certaines péripéties parisiennes que je me plaisais à inventer pour elle, depuis mon impossible reprise des sorties au stade jusqu’à la rencontre avec mon improbable voisine de quartier, en passant par l’idée que je me faisais de nos retrouvailles.

J’attendais son retour avec une impatience dont les effets oscillaient entre sérieux doutes, sentiment de solitude d’un soir, et élan passionnel inspiré le jour suivant. J’attendais son retour et je restais confiante dans l’idée que nous allions nous retrouver, je mettais dans cette attente une énergie inouïe, vaine et inutile. Tout l’été, j’étais dans l’attente, tendue. Disponible et tendue, c’est dans cet état exactement que j’ai décidé de rencontrer la voisine dont m’avait parlé à plusieurs reprises déjà une connaissance que nous avions en commun et qui n’habitait pas le quartier. Elle m’avait suggéré de la rencontrer avec une insistance lourde et qui m’avait plutôt fait reculer jusque-là, comme devant un piège aux rouages mal, si mal camouflés.

Clean #2

La folie, dit-on, c’est de répéter les mêmes erreurs en espérant des résultats différents.
Le premier rendez-vous avec la destinataire de mes cartes postales ne devait pas avoir lieu, jamais. Il n’était pas prévu, sinon aux calendes grecques ou par le plus pur hasard de la vie, que nos chemins se croisent un jour. Je ne connaissais d’elle que sa photo, ou plutôt quelques-unes des photos qu’elle avait publié publiquement et que j’avais pris l’habitude pendant toute une saison d’aller régulièrement les consulter comme pour vérifier si je n’avais pas omis un détail dans mon observation de son profil qui m’en eut appris davantage sur sa personne, et je projetais sur sa photo des intrigues, mes fantasmes. A son insu, je passais beaucoup de temps, un temps fou même, avec cette parfaite inconnue, livrée à mon obsession.

J’avais entendu parler d’elle pour la première fois par une voisine de quartier dont je venais tout juste de faire la connaissance, c’était l’été précédent, quelques neufs mois en arrière, autour du 15 août ; je revenais de mon île en Grèce, je ne courais toujours pas suite à ma blessure au printemps et j’écrivais en vain à la randonneuse retournée dans son pays depuis presqu’un mois, j’avais du temps à perdre. J’ai croisé la voisine deux, trois fois, elle venait de s’installer un peu plus loin dans ma rue pour s’éloigner, m’avait-elle raconté d’emblée, du quartier de sa précédente relation avec une personne aussi dérangée que néfaste selon ses propos, et qui m’a intriguée sans que je ne puisse expliquer pourquoi. J’ai retenu son nom, posé quelques questions sans paraître trop intrusive ou déplacée, ensuite je n’ai plus cherché à revoir la voisine, je n’avais plus besoin d’elle désormais pour mener mon enquête personnelle sur celle qui, m’ayant été présentée comme dangereuse, attisait ma curiosité plus que de raison, la tentative de mise en garde contre elle me l’avait rendue attachante. J’ai même fini par prendre le parti de considérer plutôt que ma voisine était folle et néfaste, je n’ai plus jamais trouvé d’occasion de  la déranger.

Pendant ma saison de convalescence, alors que je ne pouvais toujours pas sortir courir et que je ne cherchais plus à rester en contact par écrit avec la randonneuse, j’ai eu tout le temps de retourner dans ma tête l’histoire de cette fille qui aurait poussé une autre à bout au point de l’inciter à déménager. Je ne croyais pas à cette version de l’histoire, il manquait un élément essentiel pour y entendre la vérité et en comprendre le sens. Il fallait écrire une nouvelle version dans laquelle celle que j’allais rencontrer avait surtout voulu sauver l’autre de ses propres démons.

Seulement voilà, comment entrer en contact avec une parfaite étrangère sans représenter à mon tour un danger ? S’il y avait bien une erreur à ne pas commettre, c’était de m’annoncer par l’intermédiaire de son ancienne amante au risque de l’effrayer quant à mes intentions, c’est pourtant ce que j’ai fait.

Il m’a fallut dix jours, à partir du vendredi vingt-neuf avril au soir lorsque je me suis décidée à lui envoyer un premier message, pour la rassurer et lui faire entendre que je n’avais rien à voir avec son ancienne voisine. Nous avons convenu le lundi neuf mai au matin de nous voir en début d’après-midi, histoire de couper court définitivement à tout malentendu. Les échanges étaient devenus moins tendus entre nous, je sentais sa méfiance disparaître et à la place s’imposer une curiosité certaine pour ma démarche et ce qui m’avait motivée à la contacter. Le dimanche avant notre rencontre, elle m’a proposé de l’appeler et nous sommes restées deux heures et trente-sept minutes ensemble au téléphone, un record pour ma part. Pourtant, je n’aime pas et n’ai pas l’habitude de recourir au téléphone pour être en contact avec les gens, en l’occurrence la proposition s’inscrivait dans une mise en confiance initiée plus d’une semaine en amont, jusqu’alors je m’étais montrée docile, discrète et déterminée à la fois. Je sentais de sa part l’envie d’en avoir le cœur net quant à ma personne et aux prémices intrigantes de notre relation, car nous avions bel et bien noué une forme de relation au fil de nos échanges réguliers ces derniers jours. Je ne voulais rien lâcher, pas si près de la possibilité de la rencontrer enfin. Je me préparais à l’appeler, l’heure avait été fixée, je ne savais toujours pas s’il valait mieux m’allonger sur le lit pour être détendue ou au contraire m’installer sur le tabouret devant mon bureau pour rester sur mes gardes, vigilante face au moindre risque de dérapage. Après tout, j’étais allée chercher le contact avec une inconnue de manière insistante, il fallait que j’évite toute provocation inutile. C’est pourtant le contraire que j’ai fait. Lorsqu’elle a décroché, d’emblée j’ai entendu son sourire, un sourire dans lequel j’ai voulu lire son excitation sexuelle. J’avais pourtant opté pour le tabouret plutôt que le lit, il faisait chaud.

Dans les faits, sa voix m’a parue criante de sexualité. Peut-être m’y attendais-je ou l’avais-je envisagé. Je revenais d’un week-end où j’avais beaucoup chanté et je l’avais chauffée par messages interposés, elle s’était montrée étonnée sans être choquée plus que ça. Se parler de vive voix devait nous permettre de redescendre du contexte fantasmagorique que j’avais mis en place, l’alcool servi au déjeuner aidant à me désinhiber, je réalisais que j’étais en train de la séduire.

Dès l’instant où j’ai entendu son sourire m’envahir depuis le combiné du téléphone jusqu’au sixième sens que je ne pensais pas posséder et qui me soufflait d’un coup qu’il pouvait bien s’agir de la bonne rencontre, non seulement je n’ai plus ressenti l’effet de l’alcool, mais surtout je me suis laisser aller à déambuler avec elle entre les détours improvisés de récits animés par une envie soudaine de me mettre en valeur, alors que l’instant d’avant je m’étais dit que dans le pire des cas, on raccrocherait assez vite et que l’affaire serait classée. Deux heures et trente-sept minutes d’étreinte téléphonique, soft et affolant à la fois.

Je n’avais plus qu’à attendre sagement qu’elle me propose un rendez-vous, c’est en tout cas ce qui me paraissait être l’option la plus fiable pour parvenir à mes fins. C’est pourtant le contraire que j’ai fait, j’ai précipité les choses.

Elle venait de m’envoyer deux photos d’elles ; les deux étaient prises en Grèce, l’ambiance et le mobilier épuré dans la chambre d’un blanc typique ne laissaient pas l’ombre d’une suspicion, et surtout elle avait évoqué un séjour en Crête au moment où je vérifiais les quelques points que nous pouvions avoir en commun, notamment les destinations Grèce et New-York. J’aurais pu faire les mêmes photos de vacances qu’elle, pas le genre en revanche de celles que je venais de recevoir ce lundi matin, au lendemain de notre longue conversation téléphonique. Je n’aurais jamais eu la même audace qu’elle, c’est en tout cas ce que je croyais. La première photo la montrait de dos, telle une statue antique à la pose lascive, elle était allongée et semblait feuilleter un magazine ou rêvasser en regardant par la fenêtre ouverte sur le ciel bleu ; à moins qu’elle n’ait pris la pose pour les besoins de la photo. Cette dernière option semblait d’autant plus crédible que sur la deuxième photo, à la charge tout aussi érotique, le modèle faisait face au photographe, toujours seins nus. On pouvait se douter qu’il existait une relation amoureuse et charnelle entre le photographe et son modèle, et que cette séance de nue était préméditée, voire orchestrée en préliminaires.

A cette période, j’étais en train de travailler « Doll parts » de Courtney Love, j’apprenais notamment à crier dans la dernière partie de la chanson, car chanter c’est crier m’avait-t-on affirmé. Je ne me voyais pas capable de dévoiler ni sensualité ni sexualité, c’est pourtant ce que j’avais entrepris avec une parfaite inconnue pendant tout un week-end, virtuellement. J’avais prévu un cours de chant ce lundi, en début d’après-midi. Je suis sortie de la douche, une serviette nouée en mode paréo, je l’ai légèrement desserrée et, dos au miroir de la cheminée, j’ai cherché la position la plus valorisante, avec le reflet de la nuque dans le miroir, et j’ai mitraillé plusieurs fois histoire d’en finir au plus vite, pudeur oblige oserais-je dire. Parmi tous les clichés, j’en ai retenu un, ou plutôt j’ai éliminé tous les autres d’office, et le dernier fut envoyé par dépit. Si ça ne le faisait pas, c’est que je n’étais pas faire pour cette fille. Ça l’a fait, sa réponse à ma photo, que j’ai mis plusieurs secondes à découvrir, était concluante. Il était hors de question que nous ne nous rencontrions pas, assez rapidement, et tant qu’à faire ce même jour, pour en finir surtout avec l’insoutenable suspens et la possible déception qui nous pendait au nez à toutes les deux.

Cette manière que nous avons eue elle et moi de ne pas raccrocher pendant plus de deux heures de conversation ininterrompue, là où autrement, c’est-à dire avec d’autres personnes qu’elle, je n’aurais pas pris la peine de décrocher, rarement je m’étais mise dans cet état de tension nerveuse. Ce n’est pas tant qu’elle m’ait parue différente de toutes les autres, mais je n’ai pas pu ne pas la contacter par messagerie et décrocher le téléphone parce que l’entendre de vive voix et recevoir une réponse de sa part a d’emblée fait sens, en dépit du bon sens selon lequel il n’y a rien de logique à contacter quelqu’un qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam sinon d’après les ouï-dire d’une voisine dérangée. C’est comme si sa réponse venue des profondeurs de l’improbabilité faisait écho en moi à une attente ancestrale jamais satisfaite, à l’insatisfaction même. Sept minutes d’introduction, une demi-heure pour raccrocher et entre ces extrémités, deux heures d’intense excitation. Je pouvais toujours ne pas la rencontrer, à ce stade j’avais le choix et je savourais comme jamais ce champs des possibles qui s’offrait à moi. Rien ne prédisposait à cette prise de contact, ni affinités ou contacts partagés a priori, mais a priori seulement.

L’hypothèse la plus probable était que nous allions être déçues au moment de la rencontre, ramenées à la réalité après avoir projeté sur cette dernière nos fantasmes et envies personnelles, créé le manque là où il n’y avait rien. Sans doute eut-il été préférable de ne pas confronter la rencontre à l’idée que nous nous faisions de la rencontre idéale. C’était de la folie de provoquer pareille déception, si nous ne nous plaisions pas. Le résultat pouvait être catastrophique. L’erreur avait été de croire que le résultat pouvait être différent et la rencontre idéale se réaliser sous prétexte que la démarche était différente, un peu comme si j’avais crié au destin ses quatre vérités au lieu d’attendre qu’il me fasse signe.

Folie en boucle je crie ton nom.