De sa mère, elle avait hérité une prédisposition naturelle et évidente pour l’art et l’esthétique, pour le Beau et ce qu’il reflète du Bien tel qu’il est vécu, partagé ou bien bafoué au quotidien, de même elle avait une aversion prononcée pour tout ce qu’elle y voyait de moche et vulgaire. Elle s’était mise à la peinture sur le tard mais avec un enthousiasme et une liberté décuplés, comme si elle touchait pour la première fois au matériau qui lui permettait non plus de développer les clichés des autres ou rendre le plus juste possible le portrait d’une personne, mais d’exprimer directement son propre ressenti, ses émotions et états d’âme, elle qui n’avait d’ordinaire pas de temps à perdre avec tout ce ramassis de sentimentalisme pour dégénérés. La peinture lui parlait en termes de techniques et de couleurs, elle excellait selon son professeur dans le mélange des teintes, l’appréciation des textures, le choix dans les nuances. Mais par-dessus tout, elle attendait ce moment de pure grâce où elle pourrait lâcher son coup de pinceau et ne plus se retenir, elle l’attendait en sachant qu’elle ne pouvait rien faire pour le provoquer et appréhendait que cela n’arrive pas, et qu’elle reste dans le contrôle, la maîtrise. Toutes les semaines, elle continuait à mélanger les couleurs, alchimiste des chromatismes qu’elle était devenue, évoluant dans ses affinités pour les primaires depuis le bleu jusqu’au rouge, avec une prédilection ensuite pour le vert d’eau et l’ocre. Elle travaillait ses mélanges jusqu’à être habitée par la couleur, par la multitude de couleurs envisageables, oui par la palette infinie qui s’offrait à elle et envahissait son esprit, engourdissait son corps tout entier jusqu’à ce que le mélange généré coule dans ses veines, au plus profond pour en vérifier la vérité. Elle disait qu’elle sentait comme une couleuvre l’envahir, c’est ainsi qu’elle décrivait cet instant où la magie des couleurs opérait, lorsque les couleurs étaient à l’œuvre presque de manière autonome tant elle avait l’impression qu’une force extérieure prenait la main sur elle. Plus précisément, elle parlait de couloeuvre puisque cela n’avait rien à voir avec le serpent, qu’elle n’aurait su différencier d’une vipère, sinon qu’elle en attendait la morsure comme une révélation qui l’autoriserait à se lâcher dans le trait et libérer enfin son coup de pinceau. Tout le monde la félicitait pour ses œuvres, cependant on pouvait sentir son insatisfaction, quand bien même celle-ci nous paraissait illégitime et déplacée, il était vain de vouloir la consoler sous peine de l’agacer cette fois pour de bon. Finalement, cela la regardait elle seule. Pour ses amis, elle savait mélanger les épices et herbes qu’elle rapportait de ses voyages aux quatre coins du globe, la couleur gardait son importance au moment de servir ses mets variés, sans toutefois tomber dans un enjeu personnel ni passer par la même attente de la mue artistique et salvatrice. C’est en tout cas l’image que je m’étais faite du phénomène et que j’ai gardé de la grande magicienne, une couloeuvre, la sagesse du serpent à l’œuvre, lorsqu’elle avait évoqué son travail de peinture avec tant de passion que j’étais tombée amoureuse d’elle sur le champ.

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