Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. Du deuxième au premier étage du bâtiment C de mon immeuble, dont j’occupe l’appartement gauche au troisième étage, que je n’ai donc pas réussi à atteindre, à la place j’ai fait une chute. Une culbute en arrière, comme on se laisse choir de tout son poids sur un lit draps ouverts, sauf qu’alourdie de deux sacs de courses et plus de trois années-lumière de sommeil en retard, je n’ai pas pu me rattraper à la rambarde à temps, sans doute l’idée ne m’a pas même atteint. Et pour cause, au poids de la fatigue et des courses il faut ajouter quelques litres de bière ingurgités au troquet sur le trottoir d’en face, à attendre une voisine de quartier dont je savais qu’elle ne viendrait pas, ne serait-ce que parce que je ne l’y avais pas explicitement conviée, dans mon état toute tentative d’invitation face à une inconnue aurait été soldé par un échec. Elle avait beau habiter la même rue que moi, la voisine je ne la connaissais pas plus que ça, sinon par l’intermédiaire d’une amie qui m’en avait parlé plusieurs mois auparavant déjà, à la faveur d’une simple coïncidence géographique sans que cela ne retienne mon attention alors, mais avec le changement des saisons et l’arrivée de l’été, la possibilité d’une rencontre due sinon à la providence, du moins à une très heureuse et incongrue résurgence de ma mémoire. Paris était vide et mon cœur à prendre, ni une ni deux j’ai envoyé trois messages d’un coup à la voisine qui n’en attendait pas tant, dans le premier, le plus long, j’ai raconté la folle épopée de cette rencontre comme si j’en connaissais les aboutissants, dans le deuxième je me suis bien sûr excusée de la longueur du message précédent ; enfin le troisième et dernier message, que je voulais plus subtil que les précédents, visait à concrétiser le rendez-vous sous forme d’options pour mettre en avant mon ouverture d’envies, une croisière, un domino, des fraises. La voisine n’a pas répondu tout de suite à mes missives, le désir de son retour s’est étiré sur cinq jours et quatre nuits entières pendant lesquelles j’ai soupesé sa surprise, puis mon émoi, ma honte un peu et aussi la palette enflammée de scénarios détaillés idéalisant à souhait le moment d’un rendez-vous forcé par le destin et attendu comme l’oasis dans ce désert lourd et plombant qu’était devenu Paris ce week-end perdu du mois d’aout, terrain de toutes les soifs à présent que j’avais lancé ma fusée de détresse dans le ciel troué pour qu’enfin il s’étoile. Effectivement, la réponse a filé, cependant pas dans le sens où je l’attendais, pas pour réaliser mon vœu d’une rencontre, la rencontre de toute une vie, plutôt en mode erreur d’aiguillage. Une série de questions inquiètes, voire carrément furieuses, m’a ordonné de dénoncer sur le champs le nom de l’entremetteuse, celle qui avait vendu des coordonnées jusqu’alors privées, et elle avait parfaitement raison de s’insurger, ma démarche était indécente, je le savais bien. Le ton était ferme, la plume incisive. J’ai relu mille fois sa réponse pour en deviner toujours plus sur la personnalité de ma très potentielle prétendante. Elle aurait pu ne pas me répondre. Pourquoi a-t-elle fini par accepter mon invitation, je ne saurais dire, nous avons convenu d’un rendez-vous pour une exposition au Jeu de Paume, accès direct depuis notre station de métro. Elle est arrivée avant moi, lunettes de soleil et portable en main, j’ai senti cette petite vague de déception me guetter, j’ai élargi mon sourire et sorti une réplique sans que cela ne soit nécessaire, juste pour me donner un minimum de contenance, les présentations étaient faites. Il ne restait plus qu’à traverser l’exposition et s’en tirer à bon compte avec un dernier verre. Seulement voilà, pour une nouvelle raison que je ne saurais m’expliquer, son comportement durant ma visite, au lieu de me contrarié, m’a intriguée, la voisine prenait toutes les photographies elle-même en photo, les vidéos en film, à la limite elle aurait rédigé à l’identique un texte si la lecture lui en avait été donné, elle m’expliqua être en plein travail. Son projet personnel consistait à relater pour l’audience qui la suivait, des personnes comme moi qui cherchaient à se faire remarquer par des commentaires plus pertinents que les autres, le plus d’expositions et de rétrospectives parisiennes possible pour devenir une sorte de référence incontournable de ce qu’il fallait dire voir et faire sur la capitale, et de fait ses reportages inspiraient le respect, personne ne voulait lui reprocher sa posture d’intellectuelle. Au contraire, elle donnait crédit à tout propos exacerbé et permettait à son auteur de savourer son heure de gloire en lui donnant une importance disproportionnée par rapport au contenu souvent creux de remarques qui renchérissaient dans le verbiage et la complaisance infertile. Pour autant, je lisais tout, davantage motivée par une curiosité pour la réaction de ma voisine vis-à-vis des sbires de sa cour que par l’intérêt des commentaires, je cherchais à savoir parmi tous ces gens à l’affut d’affinité quelle personne sortait du lot, à quoi elle devrait ressembler ou, pour le dire autrement, à quoi j’aurais dû ressembler pour pouvoir plaire à ma voisine. Nous sommes sorties de l’exposition et par le truchement de son activité de reporter durant toute la visite, je me suis attachée à elle tandis qu’elle continuait à afficher son manque de disponibilité à mon égard pour mieux se concentrer sur le moindre panneau signalétique du Jeu de Paume, pendant que je répondais à ses questions brèves mais non moins intrusives sur ma relation en cours, à croire qu’elle avait l’intention de composer un reportage là-dessus. Pourquoi je n’ai pas pris ses questions comme un intérêt pour ma personne, parce que l’impression de subir un interrogatoire standard prenait le dessus à mesure que je l’observais, à aucun moment mes réponses n’influencèrent la tournure de sa procédure de prise de contact, à aucun autre mes tentatives pour attirer son attention ne parvinrent à lui faire lever les yeux, j’avais beau exceller dans l’art de fabuler mon histoire personnelle, exagérer le trait jusqu’à l’invraisemblance de mon aventure, surajouter en intensité abusive mes propres sentiments pour provoquer un effet émotionnel spécial, ma voisine restait de marbre telle une statue.

L’échec, la chute.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir commencé à courir pour devenir ce que je n’étais pas encore. Simplement, quelque chose n’allait pas dans l’ordre des choses et il fallait faire autrement, changer de mode de vie. Non pas partir ailleurs ou trouver l’instant opportun, le bon moment, mais bel et bien créer le moment de la crise, avec un avant et autant que faire se peut, l’après. Et comme pour tout commencement en règle, la première chose à faire fut de tout arrêter. Tout. J’ai arrêté de m’alimenter, de me perdre dans l’autre, de chercher l’intensité, l’addiction. Tout cela sur des semaines de tâtonnements, des mois de perdition, des années d’obstination. J’ai perdu de vu des amis, de tête des rendez-vous, à l’évidence du poids, pas mal de poids. Mes traits ont changé, mon visage a pris les expressions d’une personne déjà plus familière.

Je me suis réveillée un dimanche matin aux urgences et j’ai décidé qu’il fallait que quelque chose change, et cette chose c’était moi autour de qui je ne cessais de graviter sans lumière. Cette chose cachée derrière des cheveux trop longs frisés, j’ai commencé par lui donner un visage moins étranger, celui dans lequel je me suis reconnue sitôt les premières mèches tombées. Emmanuelle s’est chargée de la coupe, elle-même m’avait incitée à me débarrasser de la perruque pour mettre en valeur mes propres traits, je n’avais qu’à suivre son conseil. Emmanuelle a cessé son activité de coiffeuse cette année-là pour écrire son propre scénario, une autre façon de mettre en espace non plus un mais plusieurs visages en leur attribuant des personnalités et en racontant l’évolution de ses caractères à travers une longue intrigue, quelques rebondissements et une chute. J’aurais voulu avoir le talent de ma coiffeuse préférée. De mes mains, je n’étais pas parvenue à maintenir un camélia en vie, quelques cactus s’en étaient sortis miraculeusement pendant mon adolescence et mes chats ne devaient leur survie qu’à l’art inné et subversif qu’on leur connaît au chantage affectif, sans quoi j’aurais sans doute oublié d’acheter des croquettes aussi vite que j’avais omis d’arroser mes plantes auparavant. Je n’étais pas manuelle, soit. J’ai donc décidé de devenir véritablement pédestre en marchant dès que j’en avais l’occasion, en provoquant les occasions, puis en me mettant un jour à courir. Non pas que ce fut ma première course, mais je n’en avais jusqu’ici pas fait un mode de vie, comme d’autres recherchent et réalisent toutes sortes de recettes pour se réaliser en cuisine. Ma première sortie m’a permis d’identifier un petit stade à un kilomètre tout pile de chez moi, mon nouveau repère identitaire. Une nouvelle coupe de cheveux et l’approfondissement de mon altérité à travers ma relation avec les chats. Ces félins perfides en manque cruel d’affection qui, l’instant où je cède à leurs charmes et réclamations, m’ignorent à leur tour.

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