S’il suffisait de faire la bonne rencontre au bon moment et au bon endroit, alors l’intérêt de la vie consisterait à multiplier les rendez-vous avec les autres, tous les autres puis quelques-uns. Et enfin la bonne personne. Mais avant d’être capable de croiser cet oiseau rare si différent, d’avoir affiné les critères et fait des mises au point avec soi-même après moultes différents, avant même d’avoir commencé à croiser le premier de la liste interminable de tous ces autres, il faudra avoir entrepris le processus qui consiste à identifier comme autre ce qu’on n’est pas. Qui pouvait-elle bien être, elle qui savait bien identifier chez les autres ce qu’elle n’était pas. Elle n’était pas Anne-Charlotte Tasselac, sa camarade de primaire si lumineuse et aussi grande qu’elle, et dont la voix claire et affirmée raisonnait dans toute la cour de récréation, tout le monde entendait Anne-Charlotte et tout le monde, maître et maîtresses aussi, l’écoutait parce que ce qu’elle disait semblait déjà intéresser la galerie pour son âge, un bout de femme. Une dame presque, parce que le mot femme, jamais elle n’avait pu le prononcer avec décence, trop connoté, tellement impudique et si osé, comme une affirmation scandaleuse et puissante. Mais elle savait aussi qu’elle n’était pas Frank Parjorie qui éclatait de rire et détalait quand on l’appelait pour se mettre à courir comme un fou et tyranniser ses camarades pour jouer, personne n’osait rien lui refuser, quand bien même ses notes scolaires n’autorisaient pas cela. Elle aurait aimé ressentir cette même assurance et la montrer avec désinvolture pour elle aussi parler haut et fort, crier et courir jusqu’à perdre haleine, se battre et déchirer ses vêtements pour faire comme les autres, être comme les tous les autres, filles, garçons, faire partie d’eux. Elle n’est pas comme eux et ignore encore que personne n’est comme tous les autres parce que dans son sentiment de confusion où tous les autres se ressemblent plus ou moins sauf elle, elle ne peut ni faire tourner sa blouse de fille comme le fait Anne-Charlotte alors qu’elle porte les cheveux longs comme elle, elle ne peut pas non plus se battre jusqu’à déchirer la blouse de garçon qu’elle porte alors qu’elle en a la même envie, rien de tout cela ne lui semble naturel. Plus tard, elle n’est pas Anaïs Feorges qui lui ressemble comme une jumelle en vraie fille, elle n’est pas non plus Cédric Tuel dont elle a le même style vestimentaire et à qui plaît Anaïs. Cette dernière est plutôt ouverte à tous, semant dans la confusion de primes germes de liberté. Elle cherche son autre, celui ou celle qu’elle n’est pas et l’intrigue par la capacité à pleinement assumer quelque chose qu’elle voit chez elle comme chez lui de naturel et assumé. De son côté au contraire, toutes les questions restent ouvertes et elle n’a pas envie de choisir. Plutôt rester dans cette confusion qui lui est devenue familière au point de s’identifier à elle dans une sorte de jeu auquel semblent vouloir jouer plus d’une personne parmi tous ces autres qui l’inspirent, l’attirent et tout à la fois aimeraient la définir alors même qu’elle s’en défend. L’autre, cette autorité à partir de laquelle trouver en soi ses propres ressources pour se libérer.

4 réflexions sur “Genre #1.1.2

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