Arrivée à l’âge adulte, je me suis mise à courir, poussée paradoxalement par l’absolue nécessité d’échapper à la course du temps. Je courais au Bois de Vincennes, d’abord une fois par semaine, puis tous les deux jours et enfin, chaque matin aux aurores. Comme une tortue, je marquais un temps d’arrêt avant de m’élancer, ce moment de doute où je ne sais pas forcément ni où je suis ni qui et où j’en suis dans ma vie, mais enfin sans doute la vérité est au bout de la course. Quand on a une ardoise à la place de la tête, mieux vaut avoir des jambes pour laisser une trace ailleurs. Au bout d’une année de sorties matinales, j’en étais venue à renouveler le même tracé tous les jours, 5 kilomètres exactement. J’arrivais en fin de parcours un matin lorsqu’un sifflement se fit entendre imperceptiblement, une mélodie qui m’était familière. Le son prenait de l’ampleur à chacune de mes foulées, pourtant j’avais décéléré, si j’accélérais à nouveau la musique s’estompait, si je m’arrêtais il n’y avait plus rien. Cela peut paraître fou, j’ai d’ailleurs pensé que j’étais folle, j’ai visualisé cet instant d’aliénation lorsque mes oreilles ont pu distinguer le chant d’un choeur. Mon coeur s’est mis à battre fort, très fort, à tout rompre, au même rythme, comme en écho.

J’ai continué à courir un peu plus chaque jour, le chant commençait à résonner en mon fort intérieur au moment d’atteindre les 5 kilomètres de ma boucle, me donnant un second souffle pour repartir de plus belle. Là où, la semaine précédente, j’avais défini un mur au bout du cinquième kilomètre, et au pied duquel je m’arrêtais presque sans réfléchir, mécaniquement, à présent que la mélodie montait en moi comme pour me porter aux cieux, j’avais littéralement l’impression de décoller. De fait, mes jambes devenaient plus souples et légères, je redressais le buste et j’accélérais le sourire aux lèvres, j’aurais quasiment pu me mettre à chanter si j’avais reconnu l’air que j’entendais, toujours le même. D’abord murmurantes, les voix du choeur venues de toutes part s’unissaient pour mieux s’élever dans un crescendo qui m’envahissait à chaque foulée toujours plus jusqu’à me porter dans les airs, mes poumons exaltaient et mon coeur grondait, c’est comme si des hordes, une multitude de hordes à l’infini courraient avec moi et m’entraînaient dans la fougue de leur élan. Je dépassais le cinquième kilomètre dans un sentiment de profonde gratitude et de nostalgie pour ce que je laissais derrière moi, j’étais émue de me sentir dépasser une limite imaginaire, comme une frontière symbolique d’un ailleurs rêvé depuis toujours, espéré par tant d’autres bien avant moi, par des millions de peuples en quête de quelque chose qu’il m’était donné de revivre à l’occasion de ce rituel jusqu’ici immuable qu’était ma course matinale à l’aube, dans la solitude du bois. Je portais en moi, une fois franchies les limites de ma condition physique, un essaim animé d’âmes en détresses, ou plutôt ces voix me portaient hors de moi, vers une humanité à conquérir pour mieux la découvrir.

Au bout de quelques jours seulement, le cap des six kilomètres fut atteint et l’air de ce choeur  si cher à mon coeur m’était devenu familier au point que j’étais persuadée de l’avoir déjà entendu, oui de savoir même si de source peu sûre, que cette mélodie existait bel et bien pour avoir été composée, interprétée et scandée. Par quel truchement, je me retrouvais l’héritière de cette mélodie eux heures matinales de ma course à pieds, cela restait pour moi un mystère, tout autant que le lien avec une tortue dont j’avais perdu la trace à Vincennes précisément voilà plusieurs décennies, au moins je me souvenais de son nom, Verdi.

C’est en me promenant le long du Canal Saint Martin que j’ai enfin compris, Verdi, Nabucco, « Le Chœur des Esclaves ». Par un beau dimanche ensoleillé, une immense chorale s’était formée sur le quai pour entonner, face à un public grandissant et auquel vite je me suis jointe, ce chant dont j’ai reconnu la mélodie de loin, immédiatement. J’ai pu voir de mes yeux ce que dans mon esprit j’avais cherché à deviner, la mélancolie communicante d’un regard à un autre, depuis les choristes vers le public dont je faisais partie. J’étais prise par l’émotion, j’aurais voulu attraper un bras dans la foule pour pouvoir le serrer très fort. Je ne sais pas ce qui m’étonnait dans cette scène, la charge émotionnelle du morceau ou l’attraction que je ressentais pour ce groupe d’inconnus autour de moi, les uns qui chantaient et les autres qui écoutaient. Il n’y avait aucune fausse note, non pas que la chorale chantait particulièrement juste, je n’aurais pas été capable de le dire, mais surtout une note autrement « fausse » aurait trouvé dans ce concert d’humanité sa place, un chiffre 5 à l’envers aussi, cela donnait du sens.  Il se trouve que j’y étais. A la fin du concert, je suis allée trouver la cheffe de chœur pour lui demander comment intégrer la formation, son enthousiasme à l’idée de recruter un nouvel élément n’avait d’égal que ma propre joie, j’avais du mal à la contenir, parce que j’allais faire partie d’un groupe, pourtant je ne connaissais aucune des personnes qui en faisait partie, comme dans la vie, quand on commence.

Une choriste a du remarqué que j’étais bouleversée, j’avais les larmes aux yeux et le sourire levé vers le ciel bleu, je n’arrivais pas à partir. Elle est venue vers moi, m’a prise dans ses bras et m’a embrassée. J’ai trouvé ça très beau.

Je n’ai pas toujours eu cinq ans non, on efface difficilement l’ardoise de la tête d’un enfant. Disons plutôt qu’il m’arrive souvent d’avoir à nouveau cinq ans, les matins où j’ai le cœur lourd, et je fredonne cet air de Verdi comme si j’avais besoin d’entrer en lien avec un passé lointain qui ne m’a jamais appartenu. Ce qui m’importe et m’appartient, c’est aujourd’hui. J’ai toujours su qu’un jour, pour de vrai, je finirai par ne plus avoir cinq ans.

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