Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. D’abord la mort. Elle me dévore avant même d’avoir pris conscience de la vie à l’extérieur, elle se rappelle à moi de l’intérieur et il me faut une force extraordinaire pour m’en extraire. Je m’accroche à ce qui tourne autour de moi pour y trouver une place et exister à mon tour, comme un négatif qui mériterait d’être développé après examen pour profiter de ses couleurs, la vie est cette autre possibilité qui vient après, elle n’est pas innée et veut aussi être choisie. Plusieurs fois dans la journée, la nuit me rattrape et avec elle ce qui me retient, rêves anciens et souvenirs enfouis, et plusieurs par jours je dois m’extraire de la nuit pour me réveiller à nouveau à la lumière et laisser les couleurs décliner leurs nuances pour apaiser mes peines, plusieurs fois en plein jour je m’absente et m’égare avant de chasser les fantômes qui hantent. Mes absences me précèdent, comme une tempête larvée avant le calme d’être ici maintenant, ce moment d’égarement où je m’efforce de régler l’horloge et la boussole pour être présente. Puis le monde vient à moi, il se déverse avec la puissance d’une vague déchaînée comme la vie peut vouloir se faire remarquer et m’embarquer, une rencontre ou un sourire au printemps, et tout trace de la nuit d’avant et de mes absences disparaissent face à la réalité qui s’impose, ma présence et mes espoirs, la saison et ses changements infimes qui me font frémir. Je suis.

A la perte de sens se substitue le plein des sens comme un éveil à la vie plusieurs fois par jour. Peu importe alors la direction prise à la croisée d’un chemin, pourvu que le doute ne me terrasse plus, rien à faire non plus de la signification qu’un acte ou une parole peut avoir, pourvu que l’action l’emporte sur l’inertie aliénante, d’un coup la liberté me rappelle à elle comme une vérité qui éclate, la seule capable de me faire déplacer monts et autres fantômes. Le monde s’improvise instant après instant et je crée des moments de vie selon l’inspiration, ce sont des perles que je garde en tête pour y revenir si jamais la nuit venait à me rattraper, l’immense horizon à Montevideo, la baie de Tinos pour nager d’un bout à l’autre en jubilant, les tavernes et le même accueil, les mêmes personnes que je retrouve une année sur l’autre, l’impression d’avoir l’éternité pour soi au réveil le samedi matin et mon quartier, ses recoins. Depuis ici, le monde me parvient par toutes petites touches d’abord, pour que je l’accepte, puis il déverse sur moi d’immenses promesses de lendemains si je l’adopte et je me promets de le faire dès que j’en aurais fait le tour et tous les détours pour l’appréhender et l’apprendre. Mais c’est le monde qui m’en apprend davantage sur moi, je m’appréhende et je m’adopte à travers lui, à travers eux, vous tous, je fais partie d’un nous qui me nourrit et m’emporte loin de mes absences, je me rends présente et disponible, ouverte aux possibilités et j’investis chaque instant, je saisis toutes les occasions, futiles et utiles, j’investis le moindre rayon de soleil en lorgnant sur ma part d’ombre, je saute les chapitres et je n’oublie pas. Je suis en vie.

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