Je n’ai pas dit tout de suite à Annie que j’avais réservé mes billets pour la Grèce et que j’avais besoin de partir seule, s’il y a bien une chose pourtant que j’aime chez ma voisine de quartier préférée et avec qui j’ai passé mes meilleurs moments au café et à faire le marché, c’est cette facilité que j’ai à lui parler, de tout. J’ai fini par lui avouer mon départ, presque comme s’il s’agissait d’une trahison. La veille de mon départ, elle est venue me retrouver en bas de chez moi et nous sommes parties, fidèles à ces petites habitudes qui ont tissé notre amitié, traquer sur les stands de poissonniers de notre marché le produit frais au meilleur prix. Puis nous nous sommes assises à la terrasse du café qui fait le coin en plein milieu de l’animation, c’était un dimanche midi et le soleil était au beau fixe, les gens semblaient bien disposés et nous avons commenté leur passage comme des commères. Entre deux fous rires, certains passants, habitués du même troquet à quelques pas de là, nous ont rejoint à notre table pour un café ou simplement salué sur leur trajet.

La perfection est une idée chère à Annie, excellente cuisinière et douée pour organiser des soirées exceptionnelles, depuis le détail des motifs sur les serviettes en papier jusqu’au choix de la recette exécutée plusieurs fois à l’avance pour l’améliorer si besoin était, en passant par l’originalité du dress code ou de l’ambiance musicale. Pour ma part, j’ai saisi l’occasion unique de m’initier au maniement du siphon dans l’idée de préparer une mousse d’avocat garnie de crevette, j’ai repeint la cuisine de mon amie en vert. Annie a voulu vérifier le bon fonctionnement du siphon et en a rajouté une couche, hilare. Nous avons laissé tomber l’idée de la mousse et avons opté pour des cuillères de tartares divers en guise d’amuse-bouche. L’entrée serait constituée de Saint-Jacques poêlées et son vinaigre de framboise, dont nous nous sommes régalées ce jour-là sur la terrasse de son appartement tout blanc, en plein soleil. Plus encore que de ces recettes, je me suis souvent inspirée des idées d’Annie et de sa philosophie de vie, à l’exception de sa recherche de la perfection, ne serait que parce que je ne suis pas à la hauteur de son talent d’une part, je n’ai pas son expérience et sa sagesse non plus, mais pour une autre raison plus personnelle aussi, à savoir que je suis trop attachée aux ratés et à la signification qu’ils ont donné à un situation, ne serait-ce qu’en révélant l’impact de mon échec dont je sais pourtant qu’il n’en est pas un, et l’importance forcément que revêtait du même coup la réussite de mon entreprise au moment où elle tombe en miette et que tout espoir est perdu à tout jamais, et il ne sera dorénavant d’aucune utilité quelconque que j’ai la moindre initiative en ce bas-monde, tout est vain, cela est dit. C’est au moment de mes ratés, une tentative de discussion avortée ou encore la déception lors d’un échange de regard sans émotion aucune, qu’au moins je me rendais d’une chose, je mettais une intention folle dans ces moments passés inaperçus au reste du monde et à l’environnement, oui ma vie était en jeu.

Avant d’avoir mes habitudes dans les trois stades de mon quartier, j’y fréquentais les troquets. Trois notamment, dont le premier où j’ai fait la connaissance d’Annie, le Soleil à l’époque de notre rencontre, avant qu’il ne devienne La Isla au moment où nous nous y retrouvions quasiment tous les soirs, puis le Tralali, nom qui va à ravir à ce lieu très sympathique, animé, et où il fait bon deviser des choses de la vie et du sport, de sujets politiques ou poétiques,  alcooliques aussi. Le soir où j’ai entamé la conversation avec Annie, que j’avais l’habitude de croiser régulièrement parmi les autres habitués du café, elle était entrée seule elle aussi et s’était directement assise sur l’un des tabourets du comptoir comme je le faisais également. Moi qui n’ai pas l’habitude de bavarder beaucoup, elle a eu ce talent pour me faire parler sans que je n’aie la moindre chance de me réfugier comme d’ordinaire derrière ma mitrailleuse de questions pour éviter toute atteinte à ce qui pourrait me concerner et révéler quelque chose de moi. Nous avons parlé des heures entières, sur des jours consécutifs et lorsque le troquet était fermé, nous faisions le marché ou les puces en continuant à échanger sur nous, sur tout et rien. Je ne crois pas de ma vie entière avoir autant parlé à quelqu’un qu’à Annie à cette époque.  Parfois, nous nous retrouvions à la terrasse de la Timbale pour profiter du soleil et du spectacle de la rue, il n’était alors pas inhabituel que la patronne de La Isla envoie un habitué nous prévenir de l’ouverture, souvent tardive, de notre troquet dans l’espoir que nous changions de trottoir avant la fin de la soirée, il suffisait pour cela de traverser un carrefour. Ces soirs de racolage, nous préférions prolonger la soirée dehors et loin des oreilles du zinc. Annie a eu la bonne idée de déménager au-dessus de notre troisième troquet, un peu plus haut sur la butte, les Taulières, tenu comme son nom l’indique par deux femmes de poigne et de cœur. Aucun racolage en vigueur dans ce bar tout en longueur et aux murs remplis de graffitis. Les moments les plus intenses se passaient entre happy few à la fermeture du rideau. Mais les plus beaux moments avec Annie, mariée trois fois et les trois fois à la même date, restent ces heures passées à préparer à manger tout en écoutant les aventures de sa vie les yeux écarquillés et la bouche bée parce que j’avais l’impression d’entendre de sa bouche un récit picaresque qui n’aurait pas de fin, une histoire à dérouler tous les jours pour ne pas en perdre le fil et s’y projeter comme si j’avais connu mon amie depuis sa jeunesse rebelle jusque dans ses périodes les plus sombres, ponctuées par des décès et des accidents aussi rocambolesques que ses rencontres me paraissaient droit sorties d’une intrigue romanesque. Une héroïne du quotidien dont j’admirais, au fil de ses aventures, la capacité à résister et avec qui je suis passée des larmes aux rires en m’armant surtout contre la dramatisation à outrance. Je n’ai eu aucune nouvelle d’Annie sur l’île. Le jour de mon retour, j’ai embarqué avec une bouteille de Retsina, du poulpe mariné et des feuilles de vigne et je lui ai lancé une invitation.

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