Depuis que je suis arrivée sur l’île, il y a vingt-et-un jours, j’ai couru une distance totale de cent kilomètres, à raison d’une sortie tous les matins, à l’exception de deux fois où j’ai attendu le soir pour courir, soit parce qu’il y avait trop de vent soit parce que je me suis levée trop tard et que le soleil était déjà haut et excessivement lourd pour fournir un quelconque effort physique ; le soir est arrivé sans que ne se lève la canicule ou la tempête, j’ai couru quand même. J’ai beau savoir qu’on ne force jamais l’excellence à coups d’excès, je continue de courir à ma propre perte.

J’ai commencé par tenir sur des distances de cinq et progressivement dix kilomètres, avant de courir mon premier semi-marathon puis le marathon de Paris l’année suivante. A l’exception de ces deux dernières courses de compétition, je n’ai jamais couru plus de dix kilomètres par jour sans m’arrêter, comme s’il existait un seuil et avec lui l’idée rassurante que tant que je ne l’avais pas franchi, je restais finalement dans la zone sans risque, celle du non passage à l’acte. Je sais que si je bascule au-delà de ce seuil, c’est pour mieux m’engouffrer dans l’escalade des dysfonctionnements. Le meilleur temps atteint au dix kilomètres, je l’ai couru un samedi matin où j’étais d’astreinte, dernier jour travaillé de la semaine donc. Les trottoirs étaient déserts et j’ai dévalé mon parcours en quarante-six minutes et quarante-neuf secondes. Trois jours plus tard, je me suis blessée en m’entraînant au stade, fracture de fatigue. J’avais juste eu le temps de courir le semi-marathon la semaine précédente, pas celui de m’en remettre. Je ne suis pas retournée courir et n’ai pu préparer le marathon l’année suivante qu’une semaine avant l’événement.

Au moment de la blessure, la douleur fut tellement vive et intense, pareille à une lance qui m’aurait transpercée le haut de la cuisse en arrachant la membrane ischio-pubienne au passage, que j’ai d’abord cru à un accident musculaire. J’ai passé le printemps à clopiner en attendant une improbable rémission, au risque de me déséquilibrer en continuant à marcher et de ralentir le pas toujours plus, jusqu’au jour où je n’ai plus pu poser le pied par terre. J’ai consulté un médecin qui m’a renvoyé vers un kinésithérapeute, on m’a conseillé une ostéopathe, l’un et l’autre sans effet aucun ; j’ai passé une radiographie puis un scanner, qui n’ont rien détecté, comme s’il n’y avait pas d’autre explication légitime à mon handicap que la punition pour excès de sorties. Enfin, la scintigraphie a parlé et m’a montré la belle et franche fracture dont je souffrais. Il s’était passé un été plein d’espoirs et un automne de déperdition avant que je ne capitule et me prépare à hiberner comme une tortue pour achever ma saison de convalescence.

J’ai lu sept romans durant mon séjour sur l’île, dont deux d’un auteur américain résidant à Brooklyn et qui en a fait de son quartier le terrain d’exploration de ses obsessions, le premier récit porte sur le regard d’un homme parvenu à la soixantaine et qui passe au scanner son corps et les souvenirs que la vie y a ancré au fil des années sous forme de traces physiques et autres traumatismes ; l’autre texte traite de l’enfance de l’écrivain, je ne l’ai pas lu jusqu’au bout parce qu’il m’a servi un soir à assommer un énorme cafard ; je n’ai plus pu reprendre le livre entre les mains à la suite de cette mésaventure. J’avais lu l’œuvre de cet écrivain de manière compulsive lorsque je logeais à Cologne et que je passais mes journées à déambuler dans l’hiver rude de l’année 1995, à perdre beaucoup de poids et  la raison un peu aussi, j’avais trouvé dans sa folie à lui un sentiment mêlé de réconfort et d’inquiétude, un inconfort familier. Parmi mes autres lectures figuraient le roman d’un écrivain japonais dont j’ai découvert la production récemment, et dont la tendance est de ne laisser rien au hasard, un peu à la Hitchcock, tout concorde comme par le plus incroyable des miracles pour qu’à la fin les deux protagonistes se retrouvent au détour d’intrigues qui se dénouent dans la poésie de paysages largement invoqués et impliqués dans le dénouement de l’intrigue, c’est sans doute cela qu’on appelle la magie de la littérature. J’y trouvais la preuve qu’il est absolument nécessaire de lire des signes dans chaque vrille de l’instant parce que sinon, angoisse qui aura hanté mon adolescence, je risquais de passer à côté de la rencontre de ma vie. J’ai aussi lu le dernier ouvrage d’une écrivain bilingue dont j’ai eu du mal à déchiffrer la pensée, mais peut-être seulement ai-je ressenti la compassion pour la confusion que je suscitais moi-même enfant en mélangeant les deux langues dans lesquelles on me parlait.

J’ai relu cent cinquante des cent soixante-dix-neuf pages que compte mon tapuscrit, il me fallait tous les matins fermer le document laissé ouvert à la page en cours de relecture, parce que mes parents m’honoraient d’une petite visite de courtoisie en passant dans le port, et que j’avais surpris l’un comme l’autre en train d’essayer d’intercepter une phrase en balayant du regard la table base du salon, comme si cela aurait pu les aiguiller pour comprendre et mieux interpréter mon comportement. Personnellement, et même après 150 pages de lecture, je n’y comprenais toujours rien à rien. A défaut d’y trouver un sens, j’organisais ma vie pendant ces trois semaines autour du rituel de relecture du tapuscrit tous les matins après ma course à pied, à raison de huit à neuf pages par jour ; j’étais perdue dans ma lecture, parfois semée parmi mes sensations et ressentiments ravivés, lorsque mes parents sonnaient à la porte de leur propre appartement que j’occupais le temps de mes vacances, pendant qu’ils restaient eux-mêmes dans le moulin situé à cinq kilomètres de là, sur les hauteurs de l’île.

Je viens ici pour la cinquième fois, presque chaque année consécutivement avec pour exception un séjour à New York il y a trois ans pour fêter la liberté retrouvée suite à la démission de mon travail aliénant et la fin de ma tortueuse relation. Je suis venue seule la première fois, un an après avoir enterré ma grand-mère, suite à sa chute dans la salle de bain. J’ai été dépêchée en urgence en Allemagne pour aller lui rendre visite et je l’ai retrouvée morte le lendemain de mon arrivée sur son lit d’hôpital. Je suis retournée sur l’île la fois suivante en compagnie de celle avec qui je me suis pacsée, il y avait de l’officialisation dans l’air lorsque je l’ai présentée à mes parents, et beaucoup de déception de la part de ces derniers lorsque je l’ai quittée pour partir à New York avec une autre. Je suis retournée seule sur l’île, et j’ai occupé l’appartement dans le port, profitant de la tranquillité et de la solitude juste après avoir appris que j’avais un frère aîné et tanné mes parents pour avoir une explication, un récit. L’année dernière, j’étais dans l’appartement avec une randonneuse qui m’a initiée, avant de retourner dans son pays pour y poursuivre ses propres recherches généalogiques.

J’ai écrit trois cartes postales, toutes les trois adressées à la même personne, et illustrant sous trois aspects différents la basilique de l’île, dédiée à la Vierge Marie. Ce triptyque de la perfection a tendance à me rappeler ce que je raconte à propos de mon amie Annie, mariée trois fois dans sa vie, trois fois un 10 avril, les trois fois avec un « Alain », un peu comme si elle avait bel et bien trouvé l’homme de sa vie au bon moment mais derrière trois profils différents au lieu d’une seule et même personne – une première fois le père de ses enfants,  l’amour et l’amant de sa vie avec le deuxième, et le troisième une erreur de casting avec qui elle est restée en contact toutefois, jusqu’au suicide de ce dernier -, j’aime la manière dont un destin peut-être sublimé au travers d’une simple et pas si banale anecdote. Annie n’est pas la Vierge Marie, ce n’est pas une sainte, la destinataire de mes cartes non plus d’ailleurs à qui je n’avais pas pensé à écrire avant qu’elle ne me dise, et c’était tout sauf ordinaire de l’entendre de sa part, que mon séjour lui semblait interminable. Elle a reçu la première carte postale, la vue de la basilique en plein jour et en gros plan, sept jours après mon envoi, le premier lundi de mon séjour ; j’ai envoyé les suivantes avec un jour d’abstinence d’écriture de carte postale à chaque fois, soit le mercredi et le vendredi, la basilique vue de loin et la basilique de nuit, les cartes ont mis plus de temps à lui parvenir. Ma première carte postale lui a fait plaisir, elle m’a écrit que « rarement carte postale lui a[vait] fait plus plaisir », j’ai ressenti un plaisir décuplé en lisant que ma carte lui avait fait plaisir. Je m’étais appliquée dans la rédaction, je la savais avec une autre que moi mais je voulais le ton léger et presque enjoué, ainsi je pouvais me distinguer par mon détachement du mélodrame de son séjour qui semblait tendre à la rupture même si je la croyais d’autant moins qu’elle me le faisait entrevoir chaque jour avec un peu plus d’insistance. Je me suis montrée plus rancunière dans la rédaction de la seconde parce que je n’avais pas de nouvelle depuis vingt-quatre heures, et j’ai quand même conclus la dernière carte postale d’un sublime « tu m’as oubliée, c’est bien ».

J’ai mangé soixante-seize œufs, dont six pourris que j’ai acheté dans une petite épicerie, la seule à ma connaissance ouverte sur l’île un dimanche après 18h. Sur le moment, et au vu de la date indiquée sur le couvercle, je n’ai pas noté d’anomalie particulière, sinon une petite tache noire, comme un point, sur l’un des six œufs, une fois cuit et débarrassé de sa coquille, je l’ai avalé comme les cinq autres. J’ai la chance de n’avoir connu qu’une seule intoxication alimentaire de toute ma vie, à cause d’un sushi au thon dont j’avais bien remarqué qu’il ressemblait plus à un morceau de steak aux nervures apparentes et peu ragoutantes sur lit de riz rabougri, mais là aussi je l’ai avalé avec le reste du plateau. Chaque œuf a été cuit sept minutes pour que le jaune soit ni coulant ni ferme mais juste à mi-chemin, parfaitement fondant sur la langue comme un coucher de soleil sur l’horizon de la mer. J’ai vidé un pot entier de moutarde forte pour les savourer tous comme je les aime. J’ai fait un sort à cinq-cents grammes d’amandes grillées, dont cent-soixante-dix grammes achetés dans la même petite épicerie en même temps que le pack des six œufs pourris, mais les amandes ne m’ont pas rendue malade, pas elles. J’ai acheté des yaourts par lot de trois pots de deux-cent grammes, stockés par packs de plusieurs parfums différents, cerise fruits rouges fraise et pêche. En taverne, j’ai opté huit fois pour le poulpe grillé, avec une préférence certaine pour celui, juteux et savoureusement braisé, de chez Marco, et en sachant parfaitement que ce produit est congelé et non pas pêché le jour même, à l’exception de celui que j’ai attendu une bonne demi-heure à regarder mes parents finir leur plat, dans une taverne située de l’autre côté de l’île. J’ai choisi la brochette de poulet trois fois et elle m’a été servie d’office le premier jour où j’ai déjeuné chez mes parents ;  je n’ai pas mangé plus de cinq salades grecques et quand j’y pense, cela me paraît trop peu, j’aurais pu m’en contenter comme unique repas tous les jours de mon séjour. A mon arrivée dans l’appartement, j’ai trouvé dans le frigidaire une bouteille d’un litre et demi de boisson gazeuse au parfum d’orange et un litre de Coca ; j’en avais déjà consommé une canette, sur le ferry à l’aller, que j’ai bue d’une seule traite tellement j’étais assoiffée par les deux heures de retard de l’avion et la chaleur accablante sur le tarmac de l’aéroport. J’ai vu dans un film une scène dans laquelle un type boit d’un trait une pression qui vient de lui être servie, quand il repose le verre sur la table, celui-ci est parfaitement vide, cette scène m’a marquée. J’ai bu une bouteille et demie d’eau par jour, c’est- à dire environ deux litres, avalé jusqu’à quatre tasses de café tous les matins pendant la lecture du tapuscrit, et pas une seule goutte d’alcool.

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