J’ai maudit la femme pasteur. Son discours sur ma grand-mère sonnait faux et se méprenait totalement sur l’intéressée. Elle s’était pourtant vantée d’émouvoir l’assistance par ses propos précisément parce qu’elle arrivait selon elle à percer la personnalité des défunts au travers de petits riens et restituer un portrait avec force et conviction. En attendant, la vie de ma grand-mère s’est résumée à une longue et triste errance loin du réconfort salutaire de l’église, évidemment.

Comment aurais-je pu m’attendre une seule seconde à ce qu’une parfaite étrangère puisse rendre hommage à ma grand-mère après un bref pur et simple entretien oral ? Dieu seul sait. Qui aurait pu comprendre la folie d’une vieille dame tout juste installée dans une maison de retraite après avoir subi un séjour à l’hôpital, et qui préfère s’enfuir une nuit pour retrouver la solitude de sa maison. Qui aurait pu comprendre qu’une vieille dame préfère passer sa journée à parler à ses fleurs, dehors dans son jardin et par tous les temps, plutôt que de donner de ses nouvelles, se confier à ses amies ou recevoir la famille autour d’un café et d’un gâteau comme il se doit. Quelle vieille dame préfère en l’honneur de la visite impromptue chez elle de ses voisins exécuter les Kinderszenen de Schuman, par cœur, plutôt que de leur confier ses propres états d’âme comme on le fait d’ordinaire. Dieu seul sait.

A la sortie de l’église, Nicole Hennemann s’est précipitée dans les bras de ma mère en l’appelant par son prénom, Gina. Elle répétait ne pas réaliser que ma grand-mère avait disparu, un peu comme si on la privait d’une partie de son enfance. Elle a accepté de se joindre à nous chez Rheinhold autour d’un traditionnel Kaffee und Kuchen Klatsch, elle a accepté, heureuse. Sur le chemin, Astrid a repris son interrogatoire sur la vie sentimentale de ma petite sœur, qui ne se remettait pas pour sa part d’avoir été purement évincée de la famille dans le sermon de la femme pasteur alors que le caniche de ma grand-mère avait eu l’honneur d’être mentionné. Rien n’avait changé dans l’auberge de mon enfance, les mêmes odeurs de bière et de friture, les mêmes banquettes en bois massif, la même ambiance familiale et enveloppante à l’entrée. Nous nous sommes installés et les gens ont fait connaissance autour des souvenirs liés à la défunte. J’ai présenté Nicole Hennemann à ma cousine et demandé des nouvelles de sa famille, chose qu’il m’arrive rarement de faire, mais je m’étais particulièrement bien entendu avec la cadette des filles Hennemann, j’étais curieuse de savoir comment elle avait évolué.   Je ne m’attendais ni à sa réaction, ni à son récit. La plus jeune des filles Hennemann s’était vue rejetée par sa propre mère, mise à la porte de sa maison, un matin, sans raison apparente. Elle n’avait pas seulement été évincée d’un sermon, remplacée par un caniche, juste oubliée. Ses parents, les sacro-saints représentants de la famille idéale des Hennemann, avaient décidé sans lui donner d’explication qu’ils ne voulaient plus voir leur fille. Pourquoi ? Dieu seul sait.

Le même jour, j’ai enterré ma grand-mère et son idée de la famille parfaite.

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