Courir avec les bras, partir sur autre chose pour faire autrement et avancer, mais partir et courir. Je n’ai pas couru depuis deux mois, j’ai décidé que j’allais reprendre aujourd’hui, c’est une belle journée, la journée parfaite pour reprendre la course à pied, j’y pense toute la journée, comme un refrain qui devrait permettre à mon pied de reprendre la course, de se mettre à courir. Mon pied d’appel, il n’arrête pas de m’appeler, stop t’en fais trop, tu t’es blessée, je t’avais dit, il appelle et je ne l’écoute pas, comme si ma tête savait mieux, la tête ne sait rien, le corps si. Cette phrase de Spinoza, On ne sait ce que peut le corps, comme une menace qui planerait sur l’espèce humaine depuis les temps ancestraux et qu’aucun homme ne prend en compte parce qu’on a érigé l’esprit en maître supérieur, l’esprit sait que le corps peut mais il ne sait pas quoi. Je m’habille comme quelqu’un qui irait courir pour la première fois, changer tous les habitus, pas le jogging mais à peu de choses près, je chope un t-shirt de course que je n’ai jamais mis, sur le trajet je me rends compte qu’il s’agit du t-shirt du triathlon de Deauville avec cette sacro-sainte côte de Saint-Laurent, le mur au tout début de la partie vélo sur lequel j’ai tant souffert. Le stade est rempli de mini-footballeurs en herbe, je regarde mon ombre, l’ombre se décline au masculin en allemand, der Schatten – ai-je un Schatten ou plutôt une ombre ? -, mon profil longiligne à l’allure dégingandée prend tout le couloir dans le virage, à sa sortie je dois courir. Ma tête dit cours, mon pied répond certainement pas alors les bras prennent le relais et je pars. Qui commande les bras ? On ne sait ce que peut le corps. On sait que le corps peut, mais quoi ? Mes bras ont assuré une semaine entière de stage de triathlon, ils ont soutenu mon corps en danseuse sur le vélo dans les montées, ils se sont cramponnés de toutes leur force au guidon dans les descentes vertigineuses, pour finir ils ont compensé les jambes en crawl, nage tractée. Et il faudrait à présent qu’ils se mettent à courir aussi ? Mais dans quel monde vivent nos bras. Ma tête sait juste d’où je pars sur la piste et où je suis sensée arriver, deux-cent mètres plus loin, cela répété cinq fois d’affilée, ce n’est pas compliqué, il suffit de suivre, je fais de la résistance, pourquoi est-ce que je résiste à tout, tout le temps, partout, tant que je n’ai pas tout compris. Mes bras ordonnent à mes genoux de monter plus haut, je me vois en train de courir, je décolle. En vrai, ce premier tour de piste ne ressemble à rien du tout mais j’ai fait semblant de courir, personne ne sait que je cours sur fracture, je veux avoir l’air de courir, ma tête y a cru et repart, deuxième tour de piste et je ne détecte aucune douleur comme il y a deux mois, forçant l’arrêt. Ma montre m’indique que j’ai couru plus vite, les sensations sont meilleures, je suis heureuse, mon ombre a l’air de danser entre chaque tour de piste, je pourrais m’offrir une ola à chaque passage, j’ai déjà connu cette joie, ce renouveau comme de ressusciter, mon cœur bat très fort, j’arrive au cinquième et dernier tour, les gamins rentrent au vestiaire, je donne tout et c’est fou. J’ai couru un kilomètre et c’est tout, le premier jour de ma reprise, les autres suivront et je sais, on ne sait ce que peut le corps mais le corps sait ce qu’il ne peut pas, à moi de savoir l’écouter.

2 réflexions sur “Nadège Night & Day #61

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