Et puis un jour, ça fait déjà une semaine qu’elle est là, autant dire une vie toute entière. Elle est là, et tout s’est accéléré, la vie entière a pris son élan pour me projeter au sein de l’ici, au cœur du maintenant, là où tout de suite le présent bat plus fort et martèle tous les temps et les silences aussi, tout a son importance, ce n’est ni demain ni hier, on y est, j’y suis, elle est là. Tout s’est accéléré et en même temps, c’est un immense ralenti, un arrêt sur image, gros plan, vraiment les deux en même temps car tandis que les échanges s’intensifient alors que je viens d’initier le premier au détour de trois fois rien, toute mon attention se focalise chaque instant un peu plus sur un détail, une anecdote, des similitudes, lentement s’immisce quelque chose que je sens venir sans savoir quoi exactement, le ralenti sur un éclair juste avant qu’il n’éclate. Ah, c’était donc un éclair qui se préparait dans cette tension inattendue, cet émerveillement. C’est si soudain ! Une question posée presque par hasard à une parfaite inconnue qui ne l’est déjà plus à la réponse qui suit, parce que sa réponse résonne en moi et ne m’est pas étrangère, je l’entends, je la devine, elle est là. Cette inconnue n’est plus parfaite, elle est faite pour moi. Mes réponses se précisent autour de sa propre curiosité et l’échange devient vite complice. Viens, on glisse. Il se passe quelque chose, laissez-nous passer ! On a envie de voir, de savoir. Autour de nous, les gens se pressent, normal les fêtes approchent et les attentes s’aiguisent autour des menus et des cadeaux, moi mon cadeau je ne l’ai demandé à personne, ce n’est pas le genre de cadeau que l’on met sur une liste, plutôt celui qui arrive à qui n’attend plus rien. Pourtant je l’attendais, quelque part elle devait savoir que je l’attendais, elle sait déjà tout ! Comment se préparent donc les gens à se rencontrer dans la sphère que l’on appelle le hasard, combien de siècles de souvenirs des autres et de soi faut-il avoir traversé pour un jour faire autrement, ne pas juste être la personne de plus, la rencontre de trop, mais la bonne personne. Les gens autour de nous continuent à se presser et nous oppresser avec leurs attentes déçues, tout au contraire je vois un soleil plus grand que jamais réfléchir des milliers de possibilités au-dessus d’un océan qui m’invite à plonger du haut de mes peurs, je n’ai plus peur, je saute. Le rendez-vous est fixé, va-t-elle s’y rendre, rien n’est moins sûr puisque tout, tout est encore possible, nous sommes dans le temps d’avant, j’effleure le présent pour tester la température. Mon cœur ne bat plus, il chante, il s’essaie aux chœurs, c’est un orchestre entier, un furieux tintamarre qui doit s’entendre jusqu’à l’autre bout de la ville, je suis rendue, je suis mise à nu. Un message me parvient, nous sommes toujours dans l’instant juste avant, que m’écrit-elle, dehors il fait froid et elle est arrivée en avance, elle n’entrera pas, il est temps que je sorte là. Je ne sais pas encore que je vais passer tout le trajet à la regarder avec émerveillement, à l’écouter me raconter des choses qu’elle m’a déjà dites mais en face de moi, assise à un mètre, nos genoux vont pouvoir se toucher. Je vais sortir et vivre tout ça, et tout le reste. Elle est là.

Elle est là. Il y a une semaine de cela, elle n’était justement pas là, elle n’est pas venue. Je lui avais proposé de venir à l’entraînement qu’elle connaissait mieux que moi pour pratiquer la course à pied depuis des années avec un talent fou et une aisance sans équivalent. Récemment, elle avait abandonné un peu le terrain de la course, lâché l’affaire, elle en était là. La course contre le temps l’avait rattrapée, l’emportant dans un flot de préoccupations à cent mille lieues du temps que l’on apprend à perdre lorsque plus rien n’importe sinon d’être là, plutôt que dans une fuite en avant dans l’instant d’après lorsque rien de tout cela n’existe plus. A l’occasion d’un premier échange que j’avais initié en prétextant vouloir me renseigner sur la soirée organisée au Nouvel An, j’avais trouvé une chance plus rapide de nous rencontrer autour du prochain entraînement au stade, le soir et par un froid piquant, rendez-vous peu avenant auquel je suis arrivée pourtant le cœur battant mais sans grand espoir de voir l’artiste. Elle n’est pas venue et je me doute qu’elle s’en mord les doigts de m’avoir déçue ou déroutée, au fond de moi je m’imagine au chaud avec elle et j’espère qu’elle en profite au moins pour deux, le temps que je traverse de mon côté les exercices de fractionné, pieds et mains gelés. Bien sûr, je ne manque pas de lui envoyer une photo de la séance pour dédramatiser son absence et ne pas lui faire croire que je pourrais lui en vouloir, quelle idée de se les geler ici. Avant même qu’elle ne m’ait répondue, je décide d’aller à cette fameuse soirée du Réveillon, elle y sera, nous aurons plusieurs heures devant nous pour faire connaissance, toute une vie. D’ici là, je l’aurai rencontrée le temps d’un trajet en métro et son charme aura opéré sur moi. J’en suis là de mon excitation teintée d’appréhensions lorsque la porte s’ouvre sur elle à la soirée, à laquelle je suis arrivée quelques minutes plus tôt, sans l’avoir lâchée du téléphone un instant pour être sûre qu’elle vient, qu’elle sera là. Je sais surtout que je ne serai jamais sûre. J’en suis là. Je n’ose pas la regarder. Elle est là et connait tout le monde, elle parle et s’anime. Le champagne est servi avec les premières verrines, le buffet se rempli tour à tour de gambas énormes et juteuses, de saumon rouge luisant et de cèpes au parfum festif, je n’ai d’yeux que pour elle qui papillonne à travers les salles et me capte de temps à autres entre deux échanges. Au moment de m’installer le plus innocemment du monde à côté d’elle qui me tourne le dos, plongée dans une conversation de son côté, et c’est le moment de se souhaiter la bonne année. Me voilà repartie de mon côté et elle du sien, je souhaite mes meilleurs vœux à tout un chacun et reçoit ceux de personnes que je ne connaissais pas la minute d’avant, quoi de plus prometteur pour la nouvelle année que d’engager la conversation entre inconnus prêts à partir ensemble vers de nouvelles aventures, elle est à l’autre bout de la pièce, aussi active que moi pour ne pas nous rencontrer dans la mêlée des embrassades offertes à tout va, n’importe quoi. Je me retrouve dans la cuisine pour poser ma pile d’assiettes, elle la sienne aussi, nous y voilà.

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