La préparation pour le prochain marathon est sensée avoir débuté cette semaine, pourtant je repousse l’échéance de ces douze semaines d’entraînement assidu, je n’y suis pas. Je continue à courir le matin dans mon stade et sur de petits trajets, j’en viens même à me concentrer sur la distance du 5km dont je franchis le cap des 22mn à ma grande surprise, 21mn et 21s en ayant couru le premier kilomètre au-dessus des 5km/h, tout espoir est permis. En attendant la prochaine course, je suis inscrite à mon premier trail au Touquet, celui D2B, avec un départ à Berck, dans le cadre d’un week-end qui s’annonce festive autant que sportif, on s’est organisés pour partir en voiture dès le samedi matin pour déjeuner sur place, profiter. Le temps est humide et les bourrasques de vent sur la plage nous mettent en condition pour le lendemain, un peu comme le jour où nous avons suivi à Athènes le parcours du marathon en car pour en découvrir le délirant dénivelé qui nous avait tous laissé sans voix une heure seulement avant le départ. Je commence à me demander ce que je fais là, je vais m’envoler. Nous prenons des forces le soir autour d’une table de vingt-quatre couverts, je suis la seule fille et je fais la connaissance de personnes exceptionnelles, je me sens si bien dans ce groupe. J’ai passé le début de semaine dans des Maisons Relais & Châteaux en plein cœur de la Champagne, à déguster des menus gastronomiques et goûter de prestigieuses cuvées, j’ai profité d’une suite impériale avec un lit à baldaquin, m’offrant un bain sans fin, matin et soir, c’est pourtant dans cette brasserie à manger des pâtes à la banque franquette et partager ma chambre en lits séparés avec un autre coureur, que je me sens encore plus privilégiée sur terre. Enfin je partage sans compter des moments de convivialité plutôt que de chercher à multiplier les sorties en mode solitaire, je cesse de fuir en avant, maintenant je cours ici sans me blesser. Parvenir à courir sous la pluie et par un vent déchaîné, avec une tempête de sable en continu, cela reste une autre affaire, je ne suis pas la seule à appréhender cette toute nouvelle aventure. Le car qui amène les coureurs au départ nous dépose en pleine flaque d’eau, au milieu de nulle part, compliqué de se repérer tant il est difficile de garder les yeux ouverts, au secours. Un café nous accueille nos tenues d’explorateurs du Pôle Nord, les quatre garçons et moi. Mais il faut bientôt rejoindre le front de mer, retrouver la joie des bourrasques et tâter la fiabilité du sable sous nos baskets pour rejoindre la ligne de départ qui fait face à un désert sur plusieurs kilomètres avant la première dune, le vent soulève le sable par rasades contre nous. Au moment où je commence à courir, tout mon corps lutte pour rester penché en avant et faire un pas de plus plutôt que d’être balayée vers l’arrière ou déportée sur le côté au risque de pénaliser un autre coureur si je ne maîtrise pas suffisamment mon élan, ma vitesse est réduite. Je parviens à avancer dans un peloton sur quelques kilomètres, j’ai du mal à trouver ma respiration, le vent souffle à ma place. Je m’arrête, exténuée. La course vient de commencer.

Le peloton me dépasse et je me retrouve seule à avancer face au vent, je marche. Devant moi les premiers coureurs m’apparaissent comme des fourmis dans un horizon confus. Je m’imagine déjà reléguée à la dernière place lorsqu’un nouveau peloton me rattrape et vient m’encadrer, je reprends la course avec eux, un instant je suis protégée des rafales incessantes. Mais très vite j’abandonne la lutte contre les éléments et laisse à nouveau le peloton me dépasser, je reprends la marche en essayant de stabiliser mes pas davantage, le parcours sur la plage est interminable, aucun virage à l’horizon, je ne veux pas me retourner, je ne recule pas. La première dune s’annonce après trois éternités de marche, j’ai l’impression que tous les coureurs, les plus vaillants en tout cas, m’on dépassée depuis belle lurette, je continue de ne pas reculer ne serait-ce que dans l’espoir à un moment donné de me mettre à l’abri du vent et ne plus entendre celui-ci siffler dans mes oreilles, mon visage brule, j’ai les pieds déjà gelés. Après une première montée vers les terres, un sentier s’ouvre devant moi en serpentant parmi les fougères, je rattrape quelques coureurs en retrouvant un rythme normal, je reprends du plaisir à découvrir un paysage plus docile, je respire et j’accélère vers la prochaine dune au sommet de laquelle chaque fois un nouveau tableau s’ouvre à nous, je me laisse surprendre. Dans les descentes, je me laisse aller à dévaler la dune comme si j’allais finir par me rouler dans le sable à l’arrivée, je ris toute seule comme je ne l’avais pas fait depuis très longtemps, les autres coureurs, plus prudents, me regardent dégringoler en maîtrisant bien leur descente. Je continue à courir en conservant mon élan pour affronter au mieux la prochaine montée, mais le sable est mou, mes pas s’enfoncent profondément dans les traces des autres coureurs, je gravis les derniers mètres en tirant sur les bras pour rester équilibrée, surtout ne pas chuter. Sitôt que le paysage se dessine sur les prochains mètres, je dévale à nouveau et j’accélère. Sauf qu’au bout de plusieurs dunes franchies l’une après l’autre dans une jouissance inouïe, le sentier finit par nous ramener à la plage, toujours balayée par un vent violent, je fais la gueule. Je me remets à marcher, lutter contre les éléments ne me procure aucune satisfaction et m’épuise nerveusement, je préfère capituler et m’économiser dans l’effort de la marche. Forcément, je suis à nouveau rattrapée par les coureurs que j’avais devancés dans les dunes, je fais moins la maline, je ne suis plus du tout dans la course, j’aimerais en finir au plus vite. Tous les pelotons du monde entier m’ont dépassée, bientôt une cloche va sonner la fin de la course et la plage va être remballée, les ventilations stoppées et tout sera fini, j’aurai perdu. Dans un dernier effort, j’accélère la marche et me surprend à dépasser certains coureurs qui luttent au petit trot, le dernier virage vers la ville et son bitume se dessine, on m’annonce un peu plus de deux kilomètres avant la ligne d’arrivée, déjà. Je n’y crois pas, je me remets pourtant à courir, tout le monde est sans doute rentré chez soi.

Je suis arrivée, j’y suis arrivée. Je n’y crois toujours pas. Sous les 3 heures.

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