C’est moi qu’on enterre. Sur la photo de la soirée festive cela ne se remarque pas trop et pour cause, le cliché a été pris plusieurs  mois avant le jour de mon véritable enterrement, les gens plaisantent autour de moi. Le restaurant où nous sommes entrés par petits groupes alignés comme des perles sur un fil nous attend, il y fait bon et l’on s’empresse de retirer les écharpes et défaire les manteaux, depuis les cuisines les odeurs de bouillons de légumes et de viande grillées titillent nos esprits encore engourdis par le froid de ce samedi du mois de mars. La pierre est apparente, le sourire du patron s’affiche en grand pour nous accueillir, nous nous répartissons autour des tables et les menus sont distribués. Le nombre de places a été prévu, chacun a trouvé la sienne, je ne connais personne sauf ma voisine d’en face dont je suis la pièce rapportée. Je discute course à pied avec ma voisine de droite et choix du vin avec mon voisin de gauche en me montrant très concernée, je n’ai pas forcément prévu de boire ce soir, je fais connaissance. L’ambiance est plaisante, les discussions s’animent autour d’un peu tout, rien ne laisse à penser qu’il pourrait se passer quelque chose.

D’ailleurs, il ne se passe rien. Mes deux voisines de droite s’avèrent être adeptes de la course, je fais étalage de mes temps sur moyenne distance histoire d’en mettre plein la vue. Seulement, ma voisine de biais s’évalue sur une courte distance, elle part très vite sans échauffement et jusqu’à essoufflement, tandis que ma voisine de droite prend le temps d’introduire son corps dans le mouvement de la course, comme elle dit, et se concentre exclusivement sur cette partie du travail d’endurance. Je me situe entre les deux, c’est-à-dire nulle part. Pendant ce temps, le choix du vin s’est porté sur un Fitou, une référence qu’il m’est resté d’un séjour très lointain à Toulouse, je buvais à peine, je ne savais pas boire, pourtant j’avais apprécié l’ambiance autour de cette bouteille dont le nom rime depuis avec dévergondage. Je ne buvais pas à vingt ans, j’ai arrêté de boire un peu plus de vingt ans plus tard, pour voir ce que cela fait, et je suis parvenue à dix mois d’abstinence, jour après jour. J’en ai notamment tiré des bienfaits au niveau de la course, tout semble tourner autour de cela décidément, en retrouvant l’arrogance énergétique que je croyais perdue. Ma voisine de droite m’interroge sur la course la plus longue que j’ai parcourue jusqu’aujourd’hui, c’est-à dire depuis trois ans que je cours. Ce plaisir que j’ai à parler du marathon comme une consécration, la sensation d’un coup de gagner en crédibilité et de marquer des points. Elles sont à présent trois à m’écouter. Mon voisin de gauche se fait déboucher la bouteille que j’ai choisie avec lui. Le serveur fait son numéro, il sert un fond de verre que mon voisin fait tourner méticuleusement dans son verre avant de le renifler, je sais pourtant qu’il est enrhumé, il avale d’un trait le contenu. Vraisemblablement, il n’a rien réussi à sentir, il mise tout sur le goût et décide d’emblée que le vin est bon, excellent choix. Il va pour me servir un verre. Personne ne se connaissait mais tout le monde se parle à présent, ça discute dans tous les sens comme s’il avait été décidé d’un commun accord que cette fête serait la dernière du siècle, chacun y va de son enthousiasme et de sa boutade, sur la photo pourtant tout est visible déjà. Il suffit de la regarder dans le détail, c’est là que se cache le diable depuis la nuit des temps. L’image de celle qui prend le cliché se reflète dans le grand miroir au-dessus de l’invitée photographiée, qui n’est autre que ma voisine d’en face dont je ne suis que l’ombre qui n’est pas sensée se faire remarquer. La photographe lui sourit largement, ainsi qu’à la voisine de droite qui s’est rapprochée pour cadrer dans le portrait, la pose est parfaite. Il en ira de même pour toutes les tablées, les invités seront priés de se montrer sous leur meilleur jour, le temps de laisser de la soirée un souvenir ému et impérissable. Cet instant où notre table est photographiée est un moment de répit car j’échappe à l’attention de ma voisine assise droite comme un « i » en face, et dont le regard ne me lâchera que trop rarement. Sur la photo, on peut voir que je discute avec ma voisine de droite, la tête légèrement inclinée du même côté, je l’écoute, le regard rivé sur la table. On ne voit de moi sur la photo que l’arcade sourcilière, dont on me dira plus tard qu’elle trahirait un caractère plutôt effronté. Moi-même, ce soir-là, je n’en ai pas conscience le moins du monde. Je continue à faire connaissance avec les gens, je commande le couscous qui me plaît et j’attends l’arrivée des plats avec la même impatience que les autres invités en train d’épier ce qu’il se passe aux autres tables. Je fais comme les autres en attendant de manger et pour ne pas avoir à convenir plus qu’il n’en faut. En somme, je joue mon rôle de convive parmi les convives. A aucun moment mon regard ne tombe sur elle, que je découvre après sur la photo, vêtue d’une chemise vert foncé, les cheveux détachés, et me tournant le dos.

Elle semble converser allègrement avec son voisin de droite, son bras droit entoure le dossier de la chaise de ce dernier et se prélasse, toute son attitude va dans le sens d’un vif intérêt pour la discussion, à moins qu’il ne trahisse une politesse extrême. Elle peut aussi avoir pour le jeune homme une certaine tendresse, voire vouloir le lui faire savoir par son attitude. Elle semble l’avoir élu comme compagnon de soirée. Sans doute se connaissent-ils déjà, les tables se sont organisées autour de quelques noyaux et il suffit que les premières bouteilles arrivent sur les tables pour que les frontières fluctuent et que les contacts soient facilités entre voisins de table rassemblés pour célébrer les printemps de celle qui tourne autour de ses invités pour garder trace des précieux moments d’affinités entre les personnes qu’elle affectionne tant. Jamais au cours de la soirée je ne me retourne vers la parfaite inconnue attablée derrière moi, encore moins ne lui ai-je adressé la parole, je n’ai pas eu la moindre occasion de la rencontrer, je ne remarque même pas sa présence, ni elle la mienne.

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