Cinq ans ont passé, je me suis retrouvée en dernière année de primaire, et la tortue qui faisait la taille d’une pièce de cinq francs à l’époque a grandi au point de dépasser d’une longueur ma main, une spectaculaire transformation. Elle avait été baptisée Verdi par Madame Plat, la mère de cette dernière s’occupait de l’animal tous les étés et, nous ne l’avions appris qu’à la dernière rentrée en guise d’explication à cette métamorphose autrement ahurissante d’un reptile en si peu de temps, elle lui donnait à manger de la viande hachée à la place des traditionnelles vermicelles. Verdi en raffolait et avait pris l’habitude de pincer très fort les doigts lorsque nous nous approchions de l’aquarium, devenu beaucoup trop petit pour elle. Autant, la tortue n’avait pas démontré de grandes qualités de nageuse, autant pour le coup, elle en était arrivée à stagner dans une pataugeoire sans pouvoir donner aucune ampleur à ses mouvements.

Il était temps d’accorder une nouvelle qualité de vie à celle qui était en chemin, depuis 5 ans, pour nous survivre tous. Il a été décidé de céder Verdi au zoo de Vincennes, pour qu’elle s’intègre aux autres tortues de son espèce et vive en milieu un tant soit plus naturel que dans un aquarium de gadget pour la star qu’elle était devenue. Toute l’école prenait de ses nouvelles et venait lui rendre visite en maternelle, sans besoin pour cela de traîner une ardoise avec un chiffre 5 inscrit à l’envers dessus. Seulement pour moi, contrairement à tous les autres, Verdi était devenue un lot de consolation à ma traversée, presque une récompense pour mon originalité, je m’étais énormément attachée à elle, et je crois elle aussi à moi. Par exemple, plutôt que de rentrer sa tête à l’approche de tout un chacun, elle étirait son cou vers mon doigt comme si elle me reconnaissait.

Ma petite ardoise, mon chiffre 5 à l’envers et moi-même tenions notre revanche contre Mademoiselle Carrera, j’étais devenue celle qui a dompté la tortue pour en comprendre les moindres faits et gestes et interpréter ses silences, la peur que semblait susciter certaines voix sur elle, la curiosité dans son cou tendu vers l’horizon de son aquarium, et je me sentais sans doute un peu grandie par cette image que les autres me renvoyaient. Le moment de me séparer de Verdi fut déchirant, même si c’était la seule solution et la meilleure pour son propre bien-être. Elle allait continuer sa trajectoire de reptile nourrie à la viande fraîche de son côté, contacter d’autres tortues et peut-être reprendre quelques activités aquatiques, tandis que de mon côté j’intégrais le collège. Mon ardoise n’était plus qu’un lointain héritage, néanmoins très présent. Pas une fois, en écrivant le chiffre 5 à l’endroit, comme il faut, j’ai manqué d’avoir une pensée nostalgique vers mon chiffre à l’envers et inscrit tel quel dans mon esprit, à la fois comme le paradis perdu d’un retour à l’insouciance et la terre promise d’une paix universelle.

Lorsque nous avons laissé s’échapper Verdi au bord du bassin, c’était le début de l’été et il faisait déjà une chaleur accablante, la tortue a fait un semblant de pas en avant puis est restée figée sur place. Madame Plat est partie faire le tour du zoo et je suis restée seule pour accompagner Verdi dans son plongeon d’adulte. Au fond de moi, j’espérais bien qu’elle ferait volte-face pour mieux galoper dans ma direction, à l’image de mon 5 qui résiste face à l’évolution de l’espèce des chiffres. Mais contrairement à mes attentes et après une longue hésitation, la tortue s’est avancée à nouveau jusqu’à l’eau qu’elle a semblé goûter d’abord, avant de s’y enfoncer la tête la première, puis tout le corps. Bientôt, la tortue avait disparu. Je restais là, bouche bée, dans l’attente d’une éruption de Verdi à la surface, plusieurs minutes se sont écoulées, il ne se passait rien. J’ai poussé un profond soupir.

Alors que je m’éloignais du bassin pour retrouver Madame Plat et lui raconter l’accomplissement de ma mission, une voix a attiré mon attention derrière moi. Cela provenait du bassin où je venais d’assister à la disparition de Verdi, on aurait dit le chant d’un être mi-homme mi-animal, en tout cas pas un son ordinaire, quelque chose sorti tout droit d’outre-tombe ou bien de l’au-delà. C’était à la fois fantastique et effrayant, et j’ai tout de suite pensé qu’une tortue comme Verdi aurait pu être à l’origine de ce chant qui allait droit au coeur. Au moment où je me suis retournée, une tête piquait à nouveau du nez vers les profondeurs du bassin, j’ai regardé un point fixement à la surface puis balayé les alentours à la recherche d’un autre témoin de la scène, j’étais seule à avoir entendu la mélodie aux élans de remerciement, ou d’avertissement, personne n’aurait su le dire exactement.

Je n’ai pas toujours eu cinq ans non plus. Moi aussi, j’ai pu évoluer sous ma propre carapace. J’ai pris quelques centimètres et opté pour une coupe garçonne. Ainsi affublée de mes pantalons rapiécés et de mon air sombre, j’avais déjà moins de chance qu’on me demande de choisir un prétendant pour aller lui claquer une bise, je risquais tout au plus d’être l’élue d’une fillette qui ne s’apercevrait de rien parce que j’avais l’habitude de regarder par terre à peu près tout le temps. Les autres moments, je les passais à animer des objets en leur faisant la conversation, plutôt que d’aller parler aux camarades de mon âge. Je n’étais pas encline à rallier un groupe d’enfants, effrayée par les enjeux qui s’y déroulaient entre les protagonistes dont les rôles paraissaient avoir été distribués comme pour jouer une pièce de théâtre, toujours la même, il y avait le roi, ses sbires, et ceux qu’il fallait pour une raison ou même sans autre forme de procès, renvoyer du cercle ainsi ressoudé. Je refusais de participer, m’étant moi-même exclue dès la première heure du sens de l’évolution. J’aurais du grandir avec des ailes ou des nageoires à la place des mains, mais la nature m’avait dotée de deux fois cinq doigts,  et j’avançais dans ma vie de bipède, une ardoise au-dessus de la tête.

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