A présent, il n’y a plus que le reste de couscous tiède dans l’assiette posée devant moi. J’ai laissé la fourchette, pris une gorgée de vin rouge et caressé du doigt les grains de semoule. Ils étaient secs et doux au toucher, une sensation de vertige m’a poussée à y plonger la main, les yeux fermés. Les gens ont disparu autour de moi, les graines le plat et la salle aussi, jusqu’à ne plus former qu’une substance pareille aux sables mouvants en train d’ensevelir mon bras et bientôt mon corps tout entier happé comme par un mouvement global qui avalerait tout ce qui ne se manifeste pas tout de suite ou ne donne plus signe de vie à la surface de l’assiette. Je n’ai montré aucune résistance et me suis laissée engloutir tel un insecte par une plante carnivore, résignée à suivre la voie de la fatalité, ou tout simplement anéantie par le chaos des choses qui ne se passent pas comme je l’aurais voulu, maintenant et aussi vite que possible, naturellement et sans besoin d’en faire trop pour les provoquer.

Une chemise verte, un jean marron, et je prends racine comme s’il poussait en moi un germe. Le souvenir des couleurs vives reste en moi, pourquoi je ne sais pas. Le germe pousse, naissent les branches et je grimpe dans ce refuge à partir duquel je me construis un chemin, sans comprendre comment croître dans cette matière ainsi colorée, sinon en la décomposant. Je choisis cet éclat de soleil timide et frais comme un zeste de citron en tout début de matinée et je l’associe à la promesse de l’orange qui déversera son sucre brun au moment du coucher, je porte en moi la promesse d’une belle journée, je me mets en marche. J’étire mes bras jusqu’à toucher le ciel. Elle a les yeux bleus, c’est le dénominateur entre le vert et le marron. Elle a forcément les yeux bleus, sinon pourquoi cette obsession. A chacun de mes pas,  l’océan de néant au-dessus de ma tête se farde d’un peu plus de pureté, de légèreté et d’azur, plus j’avance et plus l’horizon en face de moi semble surgir tel un géant pour mieux reculer et s’élargir aux quatre coins du ciel comme on tire un tapis pour en apprécier les subtils motifs. Je trouve mon rythme sans même m’en rendre compte, je ne m’aperçois plus que je marche, c’est plutôt la marche qui s’épanche en une respiration lente et en tentantes pensées.

A mesure que mes pas me portent, le bleu du ciel s’intensifie et celui à l’âme s’estompe. Désormais, la couleur vert se décline en une multitude de sublimes nuances acides fruitées, fraîches et vivifiantes, on peut en percevoir les délicieuses possibilités mille lieux à la ronde. Quant aux tonalités marrons, elles se sont d’abord apparentées à une destination toujours plus lointaine, pareil au mirage que l’on atteint jamais, jusqu’à se fondre toujours plus dans le paysage et y parsemer des parfums et épices qui stimulent tous les sens. J’ai l’impression à chaque pas en m’approchant du paysage en pleine création qu’il va pour me révéler un secret. En me prenant la main la vie m’invitait à danser sur cette mélodie, fascinante et familière, à la suivre comme ma propre intuition, secrète comme ma poche,  universelle comme le monde.

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