J-50. Trois ans que je persiste à courir depuis la blessure, trois semaines que j’ai des semelles pour pallier au déséquilibre du bassin, il faut trois mois pour que le corps réalise, ce qui tombe bien puisque c’est précisément le délai prévu pour préparer le prochain marathon. Comment un déséquilibre aurait pu me constituer pendant autant d’années jusqu’à m’habituer aux bénéfices secondaires de béquilles sollicitées à l’occasion de situations difficiles, périlleuses. Pour le moment, il fallait quitter l’oisiveté de l’île et retourner à l’entraînement. Déjà je m’imaginais en train de justifier mon incapacité à suivre le rythme des autres en prétextant la fatigue encore présente suite au précédent marathon pour excuser les lacunes dans la préparation du suivant, ou comment trouver une béquille toute trouvée pour m’enfuir. Rendez-vous était pris le lendemain de mon retour, au programme de cette séance prévue au bois de Vincennes un exercice de huit fois une boucle de mille mètres et une série de renforcement musculaire en récupération active entre chaque boucle courue à l’allure 10 km. Moi qui avais espéré une reprise autour de la corde à sauter et autres sauteries, je fus surprise. Le premier tour me paru le plus long, nous étions tous les cinq coureurs encore en phase d’échauffement et peu familiarisés avec le tracé, que chacun a couru à son rythme. Au bout du quatrième tour, nous avions déjà enduré trois séries de pompes et de squats qui avaient vite fait d’alerter les muscles sur l’accélération dans la difficulté de l’exercice, je me suis retrouvée au milieu de ce groupe formé par quatre coureurs à l’allure soutenue, autre surprise. Je me fondais dans leur foulée sans me sentir asphyxiée dans mon souffle, je courais pourtant à une toute autre allure que celle à laquelle j’avais régressé pendant tout mon séjour sur l’île. Nous courions à présent à un rythme de quatre minutes et vingt-cinq secondes le kilomètre. Le coach nous a demandé de ne pas changer de rythme durant les quatre prochains tours, encore une fois je me suis imaginée rester en retrait du groupe et finir avec un tour de retard. Nouvelle surprise, il n’en fut rien. Au contraire, stimulée par la cohésion du groupe que le hasard venait de former à l’occasion de cette séance, je me suis mise à nous encourager à haute voix ainsi que le faisait les autres, tout en alternant entre la deuxième et troisième position. Je me sentais entraînée, au sens littéral du terme, au-delà de l’effort que j’aurais été capable de fournir seule sur le même exercice, je courais pour les autres autant que pour moi. Sans doute aussi m’étais-je aussi suffisamment économisée en courant sans enjeu ni de vitesse ou d’endurance, pour me permettre de puiser à nouveau dans des ressources réalimentées. Nous avons achevé le huitième tour sur une pointe de vitesse et plus en forme que jamais, mon cœur était gonflé d’énergie et de joie, comme si j’avais couru à perdre haleine avec l’enthousiasme d’un enfant qui se rue dans les bras ouverts qu’on lui tend, et sans béquille. J’avais été capable de tout donner, restait à savoir s’il ne s’agissait que d’un heureux hasard.

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