L’enterrement était prévu à 14h le lundi. La cérémonie devait avoir lieu dans la petite église de Lieberhausen, un édifice à la blancheur remarquable et situé face au repère gastronomique de mon enfance, l’auberge Rheinhold. Nous y savourions le « Kinderteller Gockelhahn », une grande assiette de poulet pané avec frites biseautées et petits-pois carottes, spécialité culinaire à la subtilité typiquement teutonne et que je croyais concoctée spécialement pour ma sœur et moi, les Françaises débarquées dans la verte campagne rhénane. La femme pasteur était postée devant l’église, elle semblait beaucoup plus grande dans son habit d’apparat et, pour le coup, beaucoup plus crédible. Je n’avais pas remarqué la première fois l’allure androgyne du personnage. Le soleil était à son apogée et devenait quasiment insupportable lorsque les autres voitures se sont stationnées sur la charmante place de l’église. Nous avions trouvé refuge à l’ombre, c’est là que les invités à la cérémonie nous ont rejoints, sous le grand chêne ancestral. Ma cousine est venue nous saluer avec à son bras sa belle-mère, qui non seulement semblait d’emblée m’avoir reconnue, mais aussi être au courant de ma vie, j’avais peine à remettre son visage sur une première impression ou un moment partagé déjà. Puis une tante éloignée s’est approchée et m’a félicitée sur l’élégance de ma tenue de deuil ; enfin, sa fille Astrid, s’est émue jusqu’aux larmes en reconnaissant sa filleule, ma petite sœur, elle s’est empressée de la questionner sur les moindres détails de sa possible vie amoureuse. C’était gênant. J’avais très envie de grimper jusqu’en haut de l’arbre pour rejoindre les cieux,  tout là-haut j’avais quelqu’un avec qui tourner en dérision le comique de ces retrouvailles. Deux femmes d’un certain âge se sont approchées de ma mère et lui ont pris chacune un bras avec compassion. Pourquoi au pire moment cette envie irrépressible de rire, je ne sais pas. Sans doute en fallait-il vraiment peu en même temps pour que je me mette à pleurer à la place. Les deux femmes étaient les amies avec qui ma grand-mère avaient passé ses après-midi à jouer à la belotte, lorsqu’elle pouvait encore recevoir dans sa grand maison, leur jouer un morceau de Schuman au piano et leur exhiber fièrement le jardin qu’elle entretenait. Je me suis demandée laquelle des deux avait pour habitude d’embrasser ma grand-mère sur la bouche. J’ai été détournée de mes songes par l’arrivée d’une dernière personne qui s’était mise en retrait et attendait son tour pendant que tout le monde nous saluait avant de pénétrer dans l’église. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite parce qu’une forme d’inquiétude semblait altérer le visage que je lui avais connu avant, il y a de cela plusieurs décennies, et pourtant elle n’avait pas tant changé que cela, la petite voisine de ma grand-mère, Nicole Hennemann. Elle avait lu l’annonce du décès dans le journal local le matin même et avait décidé de poser sa journée pour venir, elle avait l’air remuée. J’ai failli lui prendre la main et me suis abstenue. Nous nous sommes assises à côté dans l’église et la femme pasteur est entrée en scène.

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