Lorsque je suis arrivée au bar ce samedi noir, c’était soir de match, d’ordinaire j’aurais fui. J’avais fait les courses, acheté litière et croquettes, mes sacs pesaient bien deux ânes morts, j’aurais du rentrer directement me poser chez moi, mais non je me suis installée au comptoir. Calée entre deux supporters hystériques et alcoolisées, je me suis fondue dans la masse et les hurlements qui berçaient ma lecture, mon esprit ne pouvait s’évader, tout plutôt que le silence, je m’y reprenais à plusieurs fois pour lire le sous-titrage d’une photo dans le Parisien sans que je ne parvienne en rien à saisir les tenants du fait divers en question, rester occupée c’est tout. La lecture, ou plutôt la tension dans l’effort de m’accrocher à n’importe quel article, accaparait mon corps tout entier, j’étais physiquement possédée par le texte en creux que je tentais de remplir plutôt mal que bien en y projetant tout ce qui me venait à l’esprit, la page me servait de défouloir, il aurait été difficile de m’extraire le papier des mains sans l’arracher. Personne ne faisait attention à moi tandis que je m’évertuais à donner à l’actualité locale une importance vitale en m’attachant à chaque syllabe jusqu’à décomposition totale des phrases, finalement toutes les lettres se délitaient et la signification des mots mis à l’origine par une main divine les uns à côté des autres m’échappaient aussi bien que ma propre présence ici. Tout semblait vain. Tout ne tenait bientôt plus qu’à une virgule, à laquelle je m’agrippais pour reprendre mon souffle comme un alpiniste retenu à la falaise d’une seule main tandis que son corps est appelé par le précipice, mon regard pris un dernier élan vers l’horoscope du jour. Tandis que mes yeux s’éternisaient sur le symbole de mon signe astrologique comme un ultime repère en cette terre de perdition, les habitués du bar commencèrent à s’éclipser à la fin du match, laissant la place à une chaleur moite et un silence de désolation, le match était perdu et mon horoscope ne semblait pas aller dans mon sens non plus, il restait plutôt obscure. Je ne sais pas quelle heure il pouvait être ni dans quel état j’étais et pourquoi donc je pleurais. Quelques acolytes étaient venus me saluer en sortant fumer et les larmes avaient sans doute profité de leur absence pour couler et tenter d’évacuer un peu de cet épuisement qui m’embarrassais au moment de me remettre en route pour rentrer, je n’avais pas envie de parler, ni de tout ni de rien, encore moins de n’importe quoi. Le silence s’imposait à nouveau.

Les croquettes, la litière et moi-même sommes sorties du bar, il suffisait de traverser la rue, faire le code et monter les marches pour me coucher et le lendemain eut été un autre jour. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. Je n’avais aucune main libre pour me tenir la rampe, ça n’a pas loupé, j’ai manqué une marche et me suis trouvée déséquilibrée, je suis partie en arrière, entraînée par le poids de mes sacs, et j’ai dévalé toutes les marches après avoir heurté la tête. J’ai chuté d’un étage. J’ai le souvenir vague d’avoir encore pu rentrer chez moi poser les sacs, avant de partir en ambulance aux urgences, sans avoir pu donner à manger aux chats affamés. Puis je me suis assoupie après avoir envoyé quelques messages décousus dans lesquels je prévenais les personnes de la chute sans en connaître l’issue, je ne voulais pas partir non plus. Quand je me suis réveillée sur un brancard, plusieurs heures après et la tête lourde, un jeune médecin m’a informée que le scanner n’avait rien donné et que je pouvais rentrer chez moi. J’étais vivante, victime d’une torpeur que je n’avais pas évitée mais qui m’avait épargnée. Malgré tout, une bosse énorme et violette me défigurait le front et remontait jusqu’au sommet du crâne en provoquant une douleur vive si par malheur je l’effleurais, j’étais à fleur de bosse. Je suis rentrée à pieds, j’ai pris tout mon temps, il était sept heures du matin et il faisait beau. Curieusement, personne ne nous dévisageait dans la rue, ma bosse et moi-même, celle-ci était davantage présente dans la sensation que dans l’apparence, la douleur allait s’estomper avec le temps et un jour elle n’existerait plus sinon dans mes souvenirs, j’en ressentirai un soulagement, pour l’instant je me sentais étrangement légère, aucune sentiment de culpabilité. Au contraire, je m’étais réveillée presque apaisée et chaque pas à présent m’insufflait un sentiment de liberté nouveau, comme si rien n’avait existé auparavant de la fatigue chronique, je laissais derrière moi le poids de la désillusion et du vide, j’étais vivante et j’avais très faim. D’un coup aussi m’est revenu à l’esprit mon départ prochain pour l’Amérique latine, accaparée que j’étais par les intrigues dans mon quartier j’avais relégué dans un coin retranché de ma conscience cette échéance qui à présent prenant tout son sens et me donnait un nouvel élan, plus que jamais j’étais prête à faire mon sac, me projeter sous d’autres cieux. Le mois de novembre avait définitivement posé sur les journées son linceul blanc et glacial, auquel j’avais cru pouvoir échapper vite fait en sautant dans le vide, les deux poings serrés. Mes mains s’affairaient maintenant à concentrer le strict nécessaire dans l’espace restreint de mon sac à dos, des livres et un carnet de voyage, des t-shirt et des chaussures de marche pour arpenter les rues là-bas à la rencontre de l’autre, voir si j’y étais, dans ma propre étrangeté.  J’ai accepté la proposition d’Elsa de boire un verre la veille de mon départ et tandis que nous discutions au Capitole les sirènes hurlaient dans les rues ce vendredi du mois de novembre. Des gens armés tiraient sur les terrasses, le Bataclan était retenu en otage, combien de morts. Toute la nuit, j’ai entassé mes amis dans mon sac, les autres aussi, au petit matin je suis partie.

 

 

 

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