Rien que l’idée d’être hospitalisée loin de chez elle, de sa maison son jardin et de son piano à queue, était intolérable aux yeux de ma grand-mère, attachée à ses habitudes et rituels. C’est le premier et seul souhait qu’elle ait exprimé lorsque j’ai franchi la porte de l’unité psychiatrique où elle a été internée il y trois ans. Le spectacle était particulièrement affolant, des grabataires débraillés et de tous âges stationnaient dans un hall d’accueil pas accueillant, on aurait dit un sas vers un ailleurs, une mort certaine ou la prochaine pause déjeunatoire, selon. Et au milieu de cette véritable cour des miraculés, parmi toutes ces âmes en souffrance, il y avait ma grand-mère, que je n’ai pas reconnue et qui s’est tout de suite agrippée à mon bras lorsque je me suis approchée d’elle avec appréhension, guidée par une affable infirmière. Ma grand-mère a sermonné une phrase, la même pendant tout le temps que je suis restée avec elle et en la répétant jusqu’après que je sois sortie de cet antre digne des siècles derniers, elle ne souhaitait qu’une chose, que je la ramène à la maison : « Bring mich mit dir zurück! » (Emmène-moi avec toi !). Elle avait eu la présence d’esprit de me demander où je séjournais, je lui avais répondu que je logeais chez elle, dans sa maison, j’avais les clés sur moi. Je pensais la rassurer mais elle n’était pas inquiète pour moi, elle cherchait surtout à sortir d’ici. Je l’ai raccompagnée dans sa chambre, où sa prochaine obsession s’est concentrée sur ses culottes propres et l’idée de m’en faire cadeau, ses propres culottes. Elle ne semblait pas avoir récupéré tous ses esprits. J’ai remarqué également qu’un poil blanc lui poussait sur le menton. Je suis allée me renseigner auprès du personnel soignant sur l’état mental de ma grand-mère, ils ne semblaient pas vouloir me donner de plus amples informations. J’ai quitté les lieux sans en savoir plus et en laissant ma grand-mère dans un état plutôt inquiétant, hirsute et scotchée à la porte vitrée et blindée, que la même infirmière a pris soin de fermer à double tours derrière moi. J’ai laissé ma grand-mère emprisonnée alors que j’étais libre de rentrer  dans sa maison.  Je n’avais pas jusqu’à présent envisagé de mettre ma grand-mère dans une maison de retraire, « ausgeschlossen! » (« hors de question ! ») m’aurait-elle rétorqué avec son air scandalisé. Pour autant, elle ne m’avait pas donné l’impression lors de ma visite à l’hôpital de pouvoir s’assumer de manière autonome, j’avais peine à l’imaginer se concentrer sur son piano ou encore rester des heures à jardiner. Et j’avais raison de m’inquiéter car après une fugue de la première maison de retraite où elle fut accueillie à sa sortie d’hôpital, il a été décidé que ma grand-mère serait assistée chez elle, ce qui lui accorda un répit mais de peu de temps. Quelques mois plus tard, il s’est avéré que la moindre marche à gravir représentait dorénavant un risque pour ma grand-mère. Et des marches, il y en a toujours eu partout dans sa maison. Chez ma grand-mère, les marches ont même parsemé mon enfance à ses côtés, rythmée par de longs moments d’attente en silence et soudain des cris de joie, des larmes d’hystérie, de la vie.

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