Au commencement, il y a ce « on » qui parle et me raconte l’histoire d’une personne que je ne connais pas comme si je faisais déjà partie de son univers et de ses intrigues, je me projette. On me dit que dans mon quartier, dans ma propre rue, vit une fille qui travaille dans un milieu qui m’est familier puisque j’y ai effectué une mission en sortant de mes études, je connais par cœur son trajet, je peux l’avoir croisée aux rayons fraîcheur de mon supermarché, en terrasse. La projection est facilitée par cette idée que les amis de mes amis sont mes amis sauf que sans connaître les premiers je ne peux pas vérifier tout à fait cette information sur les seconds, et c’est là que tout commence, dans ce décalage entre le récit et la vie, pour ramener l’un dans l’autre et réaliser le grand écart comme dans un rêve dont on dira ensuite que « c’était écrit ». On m’a d’ailleurs demandé si j’étais libre, ce que j’ai vite fait d’infirmer, il ne faudrait pas croire non plus que n’importe qui puisse s’imaginer n’importe quoi, c’est à moi que revient le droit d’envisager s’il y a lieu de faire quelque chose du « quand dira-t-on » au bon moment. De fait, je n’étais pas libre, je fréquentais une végétarienne radine comme un pou, elle m’avait fait la tête pendant trois jours la seule fois où elle m’avait offert un verre, un seul, trois jours.  C’était au mois de mai, autour du 15, le printemps s’était installé pour de bon et l’air sentait bon les possibilités à l’infini, les jours n’en finissaient plus de s’étirer comme une invitation à réaliser quelque rêve après l’hiver à en semer secrètement les graines et, le temps venu, en murir les fruits après avoir tissé les racines, entre frustrations dénouées et envies enfouies. Plusieurs fois, deux ou trois pas plus, je me suis amusée à chercher des informations sur la voisine mystère, la curiosité pour le parfait étranger est un premier élan pour qu’il ne le soit plus tout à fait, j’espérais trouver l’amorce d’une accroche qui me permettrait de la contacter. Je suis tombée sur une photo la dévoilant de profil, sur laquelle elle tient une cigarette avec un style savamment maîtrisé, assise à l’intérieur d’un café elle présente une nuque ravissante, le cliché a été pris à son insu si bien que son attention est totalement détournée du photographe. Il n’en reste pas moins qu’elle a choisi cette photo prise depuis l’extérieur comme par un passant arrêté dans sa course et happé par le spectacle d’une personne happée par une lecture et pour qui le reste du monde n’existe plus, spectacle dont il ne pourrait plus du tout se lasser, oui c’est cette photo que la protagoniste a choisi pour illustrer sa personnalité au tout-venant. Cette fille sur la photo n’a aucune envie d’être dérangée, peut-être qu’elle aurait refusée d’être photographiée si elle en avait eu l’occasion, et qui sait quelle aurait été sa réaction si le photographe avait toqué contre la votre au risque d’interrompre un moment de recueillement Que penser enfin de quelqu’un qui aurait eu l’idée saugrenue de la contacter de ma manière intrusive, sans la connaître ni d’Eve ni d’Adam, pas plus qu’à travers l’entremise d’un Dieu. A moins d’être ce Dieu lui-même, celui que personne n’attend, auquel personne ne croit plus.

Je m’y suis prise à trois fois pour la rencontrer, autour du 15 août, j’ai pris mon temps, j’ai surtout pris le temps de prendre la décision de contacter quelqu’un qui n’attendait rien de moi. C’était un samedi et j’avais passé ma journée à déambuler dans ce Paris déserté et adoré, depuis les puces de Saint-Ouen où j’ai pris un graffiti en photo qui traversait un pan de mur entier, en passant par la rue des Rosiers qui reste un mystère entier à mes yeux, jusqu’à la Recyclerie, cette ancienne gare aménagée en lieu de restauration, je n’avais fait que l’observer en passant devant lors de mes sorties et je m’étais promis d’y mettre les pieds un jour, seule. Je suis descendue sur les quais et j’ai visité tout ce que j’ai pu, le temps de profiter de mon sentiment d’étrangeté pour cette campagne en pleine capitale et avant que mon esprit s’habitue à cet espace de lumière et de végétation, d’activités écologiques et culturelles, entre le poulailler et le potager, la cuisine et l’annonce de différents ateliers prévus dans le mois. Mon tour de quartier s’est achevé au Tralali, là aussi où le mois d’août avait balayé la terrasse, il n’y avait pas âme qui trinque, sinon une autre fille assise au bar, et dont je me suis dit qu’il pouvait tout aussi bien s’agir de cette fameuse voisine qui avait demandé si j’étais disponible. Je n’avais jamais vu cette fille, ni au troquet ni dans le quartier, pourtant je les connais bien, mon quartier autant que mon troquet. J’ai même suivi la transformation de ce dernier sur des années, presque une transition comme on parle d’un changement d’identité sexuelle, puisque la première fois que j’y ai mis les pieds, le café s’appelait La Isla et comptait une clientèle essentiellement masculine, qui venait jouer au 421 autour d’un café, au grand dam de la patronne, assise la plupart du temps du mauvais côté du bar, en attendant que ses habitués se décident sinon à consommer de l’alcool, du moins à lui offrir une coupette qu’elle réclamait. Puis La Isla a fermé sans avoir trouvé de repreneur et je me suis retrouvée privée de troquet. Après des mois de rénovation, une éternité d’attente et d’intrigues autour de l’avenir du lieu, le Tralali a ouvert, flambant neuf, le zinc et le carrelage, les murs jaunis par la cigarette, la porte en bois qui se bloquait à l’entrée, l’ancienne alcôve en briques délavées, tout a disparu. L’ardoise a remplacé les anciens matériaux, les miroirs ont réfléchi l’espace pour l’agrandir et les grandes banquettes moelleuses ont donné au café une élégance que je ne soupçonnais pas. J’ai envoyé un message à mon amie pour mener mon enquête sur la voisine et ses habitudes, j’ai reçu la réponse sur le champ, elle était de retour de ses congés d’été le lendemain seulement, elle ne pouvait donc pas se trouver en même temps que moi dans mon troquet. Rassurée peut-être par la découverte de cette distance, je me suis décidée à lui envoyer un message que j’ai pris le temps de peaufiner, une missive assez brève et efficace, c’est en tout cas ce que je pensais. Le message ne lui est jamais parvenu. J’aurais dû en rester là, ne pas insister. Si un message n’arrive pas c’est qu’il n’est attendu par personne, j’aurais dû savoir ça.

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