Clignancourt #22

Le jour où je viens récupérer d’un pas espiègle mes semelles de vent rimbaldiennes, vraiment j’ai épuisé en moi tous les poisons, comme dirait l’autre. Souffrance et folie. Tous mes espoirs convergent en ce lundi, au seuil des festivités de fin d’année, vers l’espoir d’un apaisement espéré de mon long déglinguement généralisé, j’arrive en avance pour ne rien perdre du spectacle, un vrai ballet de podologues en blouse blanche. Ma podologue m’invite à m’assoir dans le même fauteuil que la semaine précédente et tente d’insérer mes semelles dans les chaussures qui résistent, il faut raboter me dit-elle, j’ai patienté pendant cinq ans sans plus savoir quoi faire ni comment alors cinq minutes. Je n’ai vraiment jamais, ô combien jamais eu l’esprit princesse, mais tellement pas. Cependant, lorsque depuis mon fauteuil si haut perché que mes pieds ne touchaient pas le sol, ma charmante podologue m’a enfilé le premier soulier puis le second et que j’ai pu me mettre à marcher, tout autour de moi j’ai eu l’impression que mon environnement s’était transformé d’un simple coup de baguette magique en une belle vallée verdoyante. Sous mes pieds à présent, des sillons et des sentiers, des chemins et des parcours semblent m’élancer dans toutes les directions et je me mets à marcher dans la pièce de plus en plus rapidement avec un sourire aux lèvres tant je me retiens d’éclater de joie. Rien n’est plus pareil, je ne retrouve pas les mêmes sensations rien qu’en marchant, toute trace de douleur à disparu comme si mille mains s’affairaient à masser mon corps. Je me doute bien qu’il me faudra plusieurs semaines pour retrouver une posture correcte. Mais d’ores et déjà, c’est comme si un miracle, encore un, venait de se produire au moment même où je n’osais plus me risquer à sortir trop loin, courir trop vite, bouger. Pour en avoir le cœur net, j’essaie de courir dès le midi sur un parcours où je m’effondrais au bout du premier kilomètre avant de boiter en reprenant mon souffle coupé par la douleur, sauf que cette fois-ci j’ai plus peur de la douleur que mal vraiment. Disons-le franchement, et pour avoir vécu l’expérience inverse de deux paires de semelles successives qui n’ont pas tenu leurs promesses de rétablissement à court terme, je ne souffre pas du tout pendant le premier kilomètre, pas plus sur la toute la longueur du deuxième, à coup sûr je vais m’effondrer au milieu du prochain étant donné les difficultés croissantes que j’ai rencontrées mais non, le troisième kilomètre se passe bien et je finis presque les larmes aux yeux le quatrième, bien sûr je manque d’entraînement. Mais pas d’enthousiasme, je souffle un bon coup et je repars pour un dernier kilomètre. Rentrée chez moi, j’envoie une déclaration à ma podologue, longue des mille et une nuits endiablées que nous ne connaîtrons jamais elle et moi, elle me répond étonnée, mais visiblement touchée, je ne dois surtout pas transgresser les seuils de progression. Je retourne courir trois puis deux kilomètres, et le lendemain cinq kilomètres. Reborn.

‘round S. #1.5

Nous nous sommes quittées ce dimanche soir – une semaine après l’avoir vue s’envoler de chez moi le cœur battant et l’esprit serein, et deux semaines seulement après l’avoir embrassée en bas de mon immeuble -, en nous séparant non pas devant sa porte, comme c’était devenu une habitude lorsque je la raccompagnais chez elle, mais sur le trottoir d’en face, du côté de la rue du Mont Cenis. Du mauvais côté, me semblait-il. Certes, je n’avais plus à traverser la rue Caulaincourt, il me suffisait de dégringoler les cinq cent mètres qui menaient à la mairie pour arriver chez moi. Je pouvais tout aussi bien poursuivre sur Caulaincourt vers le cimetière Montmartre et y creuser ma tombe, ou alors continuer la rue dans l’autre direction et me jeter depuis le pont Marcadet sur les voies ferrées. Mais je n’avais pas envie d’en finir avec moi, avec elle non plus. Jamais rue pentue ne fut plus difficile à descendre, une descente aux Enfers, littéralement.

 

Depuis les profondeurs de la terre, un grondement sourd s’élevait indistinctement et secouait mes pieds, je ne parvenais plus à marcher droit, le trajet me paraissait interminablement long, fatiguant. Ma respiration était saccadée, je soufflais davantage que je n’inspirais vraiment, quelque chose en moi était en passe d’exploser et je le retenais, une chose énorme, difforme, et qui prenait de la place depuis le bas du ventre jusqu’à la cage thoracique comme pour m’empêcher de fonctionner normalement. Je suis entrée dans l’église de Clignancourt, cela fait plus d’une décennie que j’habite ce quartier, en face de cette église, et jamais encore je n’avais eu l’idée de pénétrer dans cet édifice. Je me suis avancée jusqu’à la statue de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées. J’aurais voulu hurler ma rage, j’en étais incapable. J’en étais réduite à constater mon impuissance.

 

Je suis sortie de l’église et en inspirant à nouveau l’air frais dehors, ma poitrine s’est gonflée, j’ai levé les yeux au ciel, un gémissement est sorti de ma bouche, faible comme dans les rêves où le son ne veut pas sortir, le ciel n’a pas bronché. Une brise est timidement venue me caresser la joue pour y essuyer les larmes qui finissaient de couler. Derrière les nuages, la lune a fait son apparition, pâle et bienveillante, elle m’a fixée un moment, juste le temps que je sois certaine que ce soir dans le ciel, elle reste présente pour moi. Mes épaules ont tressailli, j’ai poussé un soupir. Toute la tension nerveuse est sortie de mon corps, happée bientôt par quelques piétons que je me suis empressée de suivre.

 

Un lundi d’automne, c’est la nuit. Sans nouvelle d’elle, j’ère sans fin. Vient le lendemain, on ne sait comment. J’ai reçu un message de sa part au milieu de ce paysage désertique et lunaire.

Elle me disait ne pas avoir dormi du tout et traverser la pire journée de sa vie, entre pleurs et peurs, conflit et réconciliation, j’avais tremblée toute la journée à l’idée de la perdre tandis qu’elle se battait pour sauver sa propre relation face au rapprochement initié ces dernières semaines entre nous deux. A nouveau, j’ai l’impression d’être du mauvais côté de la frontière, de l’autre côté. Mais elle est vivante et semblait même pressée de me parler, de me voir aussi.

C’est au moment où les choses ont semblé rentrer dans l’ordre de son côté, conflit et larmes essuyés avec sa partenaire, que pour ma part j’ai commencé à ressentir le déséquilibre d’une situation dans laquelle j’étais l’élément sortant (I am the underdog). Je jouais les trouble-fête et en aucun cas j’avais le ticket gagnant, sinon dans le cas où l’autre décampait. Et l’histoire ne prenait pas cette tournure, au contraire on s’arrangeait de ma présence malgré tout, les choses pouvaient reprendre leur cours normal après un bref intermède, une parenthèse sans plus. De fait, je n’avais pas voix à mon propre chapitre, sinon pour tout arrêter, en aucun cas pour faire évoluer l’histoire dans mon sens, tout était écrit à l’avance. J’étais plantée dans le décor, destinée à agrémenter quoi, je ne sais pas et à la limite, cela ne me concernait que très peu.

J’étais ainsi en proie à mon propre désarroi lorsqu’elle m’a prévenue que nous pouvions nous voir le lendemain, mardi, après mon cours de chant, tard dans la soirée, je n’avais rien avalé de la journée. Rien la veille non plus. Elle m’attendait, guillerette, à la sortie du métro, je lui ai demandé si elle avait dîné de son côté, elle m’a répondu qu’elle avait partagé le repas avec sa compagne et que les choses étaient à nouveau comme avant, c’est-à dire convenues, entendues. Sauf pour moi, mais je n’avais pas la force de réagir, et j’avais vraiment très faim. Nous avons commencé à marcher et je lui ai demandé de me raconter sa journée, elle m’a proposé d’aller chez moi. Je n’y avais pas pensé moi-même, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, cette invitation impromptue et spontanée de sa part, d’aussi loin qu’elle me parvenait, a commencé à me réchauffé le cœur. Je me suis rendue compte alors à quel point j’avais froid.

Je pensais qu’elle m’avait rejoint à l’improviste pour parler, pour me raconter ses derniers jours de tourmente et me donner des explications à moi qui ne comprenait plus rien à rien. Je m’attendais à ce qu’elle m’éclaire sur ce qu’il se passait entre nous pour elle, au contraire à partir de ce jour je n’ai plus eu de sa part aucune expression sur ses sentiments. Les miens se débattaient, en moi la raison voulait le reprendre sur la passion, cette dernière restait la plus forte. Il suffisait qu’elle apparaisse pour me nourrir, me ramener à la vie, lui donner du sens. Comment résister à l’envoûtement.

 

Elle est restée jusqu’au petit matin. Le mercredi, après la chorale, il était hors de question que nous passions la nuit ensemble comme cela avait été envisagé, en début de semaine. Nous avions eu notre moment ensemble et il fallait que je m’en contente en attendant la prochaine occasion de la retrouver. Tout doucement, mais délibérément, j’ai commencé à montrer des signes d’impatience, puis des marques d’agacement, enfin des menaces de disparition, pour autant que je puisse disparaître de sa vie dans laquelle je n’avais pas le début d’une place. J’avais ouvert les portes, les fenêtres de ma maison pour qu’elle puisse entrer n’importe quand, y compris si je n’y étais pas.

 

Il a commencé à faire froid, vraiment froid. J’ai continué à me lever le matin pour courir. Surtout ne pas réfléchir, ne pas penser à d’autres options, ne pas même envisager la possibilité d’avoir le choix. Le repli sous la couette n’existe pas à partir du moment où le réveil a sonné. Le réveil a fonctionné, il s’est acquitté de sa tâche et me demande d’en faire autant. Une fois dehors, il n’y a plus de retour possible. Le plus dur est fait, courir n’est que la récompense pour être sortie, le meilleur reste à venir. Rentrer au chaud, rester sans rien faire et contempler l’infini. En moi, je sens la blessure et la fin des saisons, les pluies torrentielles des transitions, le sentiment de finitude.

‘round S. #1.4

Si tant est que l’on puisse définir à une acmé son commencement, le début de l’apogée, celui de ma relation à S., et dont j’espérais qu’il dure sans fin, se situerait à ce point précis de l’histoire où les choses semblent s’installer avec évidence et fluidité pour prendre la forme d’une certaine continuité, comme s’il s’agissait d’une évolution que la nature elle-même avait jugé bénéfique au développement personnel de chacune de nous deux – à l’environnement mondiale devrais-je dire pour donner une certaine perspective à mon propos, bien sûr – et que, de ce fait, rien ni personne n’aurait en aucun cas ne serait-ce que la possibilité d’entraver les promesses d’épanouissement de mon union à elle. Que celui qui n’a pas fait le souhait de régner éternellement dans le cœur de l’autre lève la main ici et maintenant, ou se taise à tout jamais.

En attendant l’avènement des cloches au plus haut des cieux et la consécration de la paix irrémédiable dans le monde avec un générique de fin arc-en-ciel sur fond de bons sons gospel, ce que j’espérais de tout mon cœur s’est réalisé, elle est revenue chez moi dès le lendemain. Comment définir autrement l’acmé que comme ce moment parfait où la réalité rejoint le rêve, le temps de croire que ce qui paraissait idéal la seconde d’avant s’inscrit dans la continuité. De son point de vue, la relation avait quelque chose de « surréel » dans le sens où tout allait beaucoup trop vite entre nous, après tout rien n’était prévu et surtout pas notre rencontre, ni pour elle ni pour moi. Je ne me suis pas inquiétée de sa réaction et me suis voulue rassurante. Sans doute, c’est moi que je cherchais à rassurer en tout premier lieu.

Pour fêter sa venue, j’ai sorti le sachet de bonbons Haribo de mon tiroir et l’ai ouvert pour m’en servir une portion dans la même coupelle qui avait servi aux amandes grillées dégustées deux jours avant. Cette fois, je ne mâche plus frénétiquement, je laisse fondre sur la langue la friandise dont le goût fruité se répand dans ma bouche, coule à travers ma gorge et se retrouve au bout de mes doigts colorés par les additifs chimiques. Je me régale à l’idée de la retrouver et me sert une deuxième coupelle de bonheur. Lorsqu’elle arrive, je suis ivre de sucre et de joie, j’ai le sourire jusqu’aux oreilles et mon baiser a le parfum à la fois de l’innocence et des excès. Je lui ai laissé un bonbon de chaque couleur dans la coupelle mais pas le temps en revanche de piocher le premier, je fonds sur elle avec un plaisir proche de l’évanouissement.

J’aime ce talent qu’elle a, caché, de ressembler à une actrice hollywoodienne des années fastes lorsque son regard se perd dans le vide, cet ailleurs auquel elle seule a accès. A d’autres moments, je lui trouve une ressemblance avec Betty Boop, j’aime aussi ce côté garçon manqué, son audace et sa mine courroucée lorsqu’elle insulte un type qui la siffle au stade, cette hargne, et ce féminisme qui ne veut surtout pas s’afficher en tant que tel. J’aime quand elle est aguicheuse et sensuelle, elle me fascine lorsqu’elle devient intellectuelle sans prétention, j’adore la suivre dans ses envolées conceptuelles autant que lyriques. J’aime son romantisme. Elle me fascine par son sens aigüe de la mise en pratique, elle a le pragmatisme généreux, je me passionne quand il s’agit de la déshabiller, la découvrir, la dévoiler, la suggérer et la caresser, partout où je suis autorisée. C’est- à dire partout. Tout le temps que je suis avec elle mon regard est captivé, mes pupilles focalisent sur elle au point de lire ses pensées, que son visage a appris à dissimuler sagement. Elle sait lire les miennes comme personne.

Parmi les éclaircies cependant, cette annonce qui ne m’échappe pas, elle ne sera plus seule dès la semaine suivante. Je lui demande si cela signifie qu’elle sera moins libre et disponible, elle me répond non seulement qu’il s’agit de ça, mais surtout qu’apparemment nous nous verrions déjà trop souvent. Tout allait bien jusque-là, tout allait trop bien. Jusqu’à ce mardi matin, près d’un mois après lui avoir adressé la parole pour la première fois, tout était parfait. A un jour près de ce qui eut pu être notre premier anniversaire de quelque chose à fêter, tout semblait couler de source. Pire, j’avais l’impression au-delà de la magie de la rencontre, d’avoir déjà croisé son âme des millénaires auparavant, durant une ère préhistorique et sous une forme végétale peut-être, et que nous étions en pleines célébrations de nos retrouvailles. Nous venions de passer la nuit entière ensemble, la deuxième seulement, un paquet de bonbons et une bonne dose d’amandes grillées plus tard, je sentais mon estomac se nouer pour la première fois à l’idée de la perdre, et cette idée m’était insupportable.

Nous nous sommes revues le mercredi à la répétition de chorale, je l’ai raccompagnée jusque devant chez elle, je suis rentrée chez moi et j’ai fait un sort au tofu nature et aux tomates cerise. Rien n’avait de saveur. Puis nous nous sommes donné rendez-vous le vendredi suivant au Café de la Danse pour un concert que je lui avais proposé. Elle est venue malgré tout, contre les réprimandes et les reproches qui semblaient s’accumuler à son égard. Je l’ai trouvée en panique et ne sachant comment la rassurer, je l’ai raccompagnée jusque devant chez elle, au lieu qu’elle ne me suive chez moi pour y passer la nuit, comme c’était prévu à l’origine.

Je suis rentrée et j’ai avalé les quatre tranches de truite fumée et la moitié du pain aux céréales, l’esprit torturé par l’inquiétude. Rien n’allait plus. Je l’ai retrouvée le lendemain avec J., devant la porte de l’immeuble, pour partir ensemble au week-end chorale, loin de Paris, loin d’elle aussi et ça, jamais je ne l’avais imaginé ainsi. Nous avons pris une chambre ensemble mais je ne l’ai pas retrouvée, je ne parvenais pas à la rassurer, et en même temps je partageais son angoisse à l’idée du retour de sa partenaire, le lendemain même. Elle avait préparé un superbe Zucchini bread pour toute la chorale, j’en ai mangé la moitié à moi toute seule. Mais rien ne pouvait me consoler. Elle était en train de s’éloigner de moi au moment où je m’étais sentie proche d’elle comme de personne depuis très longtemps, une éternité.

L’acmé avait été de courte durée.

Clean #5

« Qu’on en finisse », avait-elle dit. J’avais émis l’idée qu’il serait plus sage si nous nous rencontrions assez rapidement au lieu de laisser le fantasme prendre toute la place au milieu d’échanges nourris d’espoirs, dans un étrange mélange d’inquiétude et d’excitation de mon côté. Il y avait dans sa remarque abrupte autant de soulagement que d’agacement, ou alors j’y projetais mon propre état nerveux, au moment où le pire qui puisse arriver eut été son refus soudain de me rencontrer, comme si l’intérêt de la relation de son côté tenait dans son caractère virtuel. Nous nous étions parlées la veille au téléphone, pendant plus de deux heures, et nous avions échangé des photos mises en scène qui suggéraient que l’une comme l’autre, nous assumions ensemble la démarche actuelle de séduction dans laquelle nous avions évolué. Restait à faire l’ultime et dernier pas, caler un rendez-vous et se rencontrer. En finir avec la tension. Je n’avais rien prévu d’autre en ce lundi que de récupérer et d’honorer mon cours de chant. La chanteuse de gospel, qui faisait elle aussi partie de l’atelier, m’avait proposé de venir me chercher pour rentrer ensemble à pieds, connaissant ma prédilection pour la marche.  J’avais accepté avant même de savoir que je proposerai cette journée pour rencontrer cette inconnue qui ne l’était plus tout à fait. J’étais confiante, sûre de la force de mon attirance et  persuadée de ne pas me tromper. Je suis arrivée souriante chez la coach vocale. À l’époque, lorsque je la connaissais essentiellement comme fumeuse de joints, elle commençait tout juste à donner des cours de chant et à en vivre, je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de la fille que je fréquentais, fumeuse elle aussi, moi je m’endormais systématiquement quand mon tour venait de tirer une latte. Nous somme restées en contact sans prendre de nouvelles activement, comme il est possible d’être en contact de nos jours avec quelqu’un sans l’avoir jamais concrètement contacté directement, et un jour, j’étais depuis deux ans dans la chorale,  je lui ai demandé si elle pouvait me donner des cours de chant. Voilà comment je connais la coach vocale, je l’ai contactée pour des cours de chant. J’ai crié Doll parts mieux que jamais. La chanteuse de gospel m’attendait à Convention. J’avais pris soin de fixer le rendez-vous avec la surprise du jour à 14h23, faubourg Saint Antoine, c’était suffisamment imprécis pour ne pas rendre la rencontre trop réelle encore. Quand je me suis retrouvée seule à Châtelet, j’ai ralenti le pas, presque instinctivement, les choses ont commencé à prendre une allure sérieuse en abordant Bastille. Je me rapprochais du lieu de rencontre mon cœur s’accélérait au rythme des messages que j’échangeais avec la destinataire et qui se voulaient rassurants, de fait ils ne l’étaient pas, impuissants face à l’excitation qui menaçait d’atteindre à son apogée alors que le moment de l’impact fut imminent.

Si seulement je savais comment, au dernier moment, céder à la panique, au patatrac cardiaque total et arrêter la machine en marche pour éviter de la croiser, s’il avait simplement suffit d’arrêter de marcher. Qu’on en finisse, avait-elle dit. Je ne savais plus par quoi commencer, sinon qu’il me fallait lui indiquer précisément ma position géographique et son évolution pour que nous tombions l’une sur l’autre. Nous approchions toutes les deux du marché d’Aligre, j’imaginais la rencontrer à chaque personne que je croisais, je dévisageais sans me rappeler plus aucun signe distinctif de celle que j’étais sensée reconnaître pour avoir passé un temps fou sur une photo d’elle à projeter ce moment que j’étais en train de vivre. Mais aucune des personnes qui venait vers moi, certaines en me dévisageant, d’autres en feignant ne pas avoir remarqué ma présence, aucune ne s’arrêtait en face de moi, toutes mes dépassaient. J’ai fini par baisser le regard pour calmer mon agitation.

Mon esprit s’est concentré sur la photo pour me rappeler son sourire. L’effet de son sourire en me rappelant son visage sur la photo fut immédiat, j’ai pu me centrer à nouveau, ma respiration s’est décélérée et mon cœur n’a plus du tout eu envie de s’arrêter de battre. Ensuite, le bleu de ses yeux, un bleu à mourir, et son regard aux profondeurs abyssales, en parfait accord avec la moue coquine que lui donnait ses fossettes, m’ont aidé à faire le pas suivant, à continuer à avancer. J’étais à nouveau captivée par son image, j’en aurais presque fermé les yeux en soupirant de soulagement.

Ce qui s’apparentait au début à une rencontre hasardeuse s’était transformé en un rendez-vous galant en bonne et due forme, avec sa charge de tensions au moment où le meilleur pouvait advenir, de tensions et d’attentions au moindre détail pour éviter le pire aussi. Je nous imaginais assises bientôt l’une à côté de l’autre à la terrasse d’un petit café, surtout pas un bar branché à la musique trop forte. Nous serions assises à côté, et non l’une en face de l’autre parce que cette configuration est trop abrupte pour une première confrontation, plutôt serrées l’une contre l’autre et je ne cesserais de la chercher du regard en douce. Ce moment, tel que je l’imaginais, j’aurais voulu qu’il dure indéfiniment. Nous aurions bu des thés à la menthe avec beaucoup de sucre, surtout pas d’alcool pour un premier rendez-vous, et nous aurions parlé sans être dérangées, pas même le silence n’aurait créé de malaise entre nous, au contraire il aurait permis de savourer chaque échange comme on laisse fondre un bonbon sous la langue au lieu de le croquer.

Ce sera plus fort que moi, il faudra que je regarde ses lèvres, mais à son insu pour ne pas qu’elle comprenne mon envie de l’embrasser, je veux rester discrète, je ferai mine de lire sur ses lèvres. Je déchiffrerai au mieux le moindre de ses gestes, ses expressions de visages, la moue qui se dit flattée, je décortiquerai le mouvement de ses sourcils, le moment où elle s’arrête de parler, les inflexions dans sa voix et ses silences. Il me sera impossible de savoir si je lui plais ou non, tout ce que je serai en mesure d’évaluer sur le moment, c’est sa capacité à elle de m’envoûter dans la vraie vie comme dans le rêve que je me fais de cette rencontre depuis des mois, des jours, des millions et des milliards de minutes qui s’égrènent maintenant. Sa voix m’avait charmée au téléphone, au point de me scotcher au combiné plus de deux heures d’affilée, ne nous pourrions plus nous quitter après autant d’heures de discussion lors de notre première rencontre, je l’imagine me demander quel est mon programme dans les prochaines heures, je m’imagine jouant celle qui n’attendait que le moment où cette question lui sera posée, parce qu’aussi bien j’aurais raison d’y deviner une invitation à passer le reste de la journée ensemble, ici chez elle ou au septième ciel, peut m’importait à présent pourvu que ce soit avec elle. Dans une variante du scénario, je peux ne pas avoir voulu entendre l’invitation et je réponds au premier degré, je prends le métro à la station la plus proche, une autre option étant qu’elle ne me pose aucune question et que, dans la logique des choses, nous nous levons pour faire évoluer la situation d’une manière ou d’une autre, nous réglons nos consommations et nous mettons à marcher, l’une à côté de l’autre, dans la même direction.
Elle n’aurait pas l’air pressée de me quitter, j’adapterais mon allure à la sienne, ce serait ma manière de lui montrer mon attirance pour elle autrement que par l’échange d’un regard ou de mots explicites, comme un signe de séduction envoyé d’un bipède à un autre bipède. Je pouvais aussi envisager le moment où nous n’aurions plus rien à nous dire, après avoir épuisé tous les dénominateurs communs entre nous et n’avoir pas accroché plus ardemment à un sujet parmi toutes les conversations possibles et déjà engagées par d’autres depuis la nuit des temps. A cette pensée, mon cœur se serrait, j’avais le souffle coupé, j’avançais presque la mort dans l’âme. Je l’imaginais lancer une remarque ponctuant la fin de notre rencontre, quelque chose comme « voilà, nous nous sommes vues », pour me faire réagir, et je serais incapable de réagir, et nous nous séparerions sans autre forme de procès, nous nous quitterions par la force des choses, précisément parce que les choses de la vie ont parfois plus de poids que la volonté la plus farouche et déchaînée. J’étais terrorisée à cette simple idée.

Au dernier moment, j’ai changé de trottoir.

Clean #4

Ma grand-mère disait toujours trois choses, d’abord qu’il suffit d’aller chez le coiffeur pour aller mieux, comme si changer de coupe de cheveux avait un impact certain sur l’humeur et l’état d’esprit, ensuite que la bière n’est rien d’autre que du pain liquide, une manière de s’arranger avec la réalité en l’interprétant de manière à en adoucir en l’exultant ce qui autrement aurait eu tendance à déranger la bonne conscience, enfin que l’amour passe par l’estomac.

Je ressentais comme des papillons qui chatouillaient le mien chaque fois qu’il me prenait l’idée de regarder les photos en accès public, une en particulier me plaisait beaucoup pour le côté esthétique de la pose, elle s’était prise de profil dans les toilettes de ce qui semblait être un train comme on en fait plus, vieux comme sorti des années de l’entre-deux guerres, les murs étaient jaunis et les miroirs brisés s’enfilaient par un jeu de mise en abîme ,habilement exploité dans la mise en scène du cliché qui dévoilait son regard azur et son oreille dégagée dans un reflet, sa nuque et l’inclinaison travaillée de la tête dans un autre, un pousse-au-crime cette vision et son contexte. J’avais envie de la croquer intégralement en retournant inlassablement contempler cette photo, j’en inspectais chaque détail, je cherchais encore ce qui pouvait bien m’avoir échappé de la personnalité de celle dont je ne savais rien, ou si peu. Pourtant, la simple vue d’une photo d’elle suffisait à me faire vriller depuis que j’avais entendu parler de son histoire.

Les saisons se sont succédées comme autant d’obsessions se substituant les unes autx autres et sans qu’il ne se passe absolument rien, un automne un peu monotone, puis un hiver beaucoup plus mordant et enfin le printemps avec son ouverture des possibles avant la folie estivale, la saison des extrêmes. C’était le 29 avril, ce jour tombait un vendredi et j’avais besoin de rafraîchir ma coupe de cheveux, me changer les idées, ou me remplir la tête de promesses, selon. Au moment où le coiffeur m’installe dans le fauteuil pour aller fumer une cigarette dehors pendant un moment interminable, je n’ai pas d’autre choix que de faire face à mon propre reflet et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir, pas plus que je ne supporte  ce que je ressens à l’intérieur de moi, une profonde lassitude, comme un abattement démultiplié depuis la nuit des temps. À ce train là, une nouvelle coupe de cheveux ne suffirait pas, j’avais besoin de franchir une ligne, n’importe laquelle. Et ce fut ce passage à l’acte, que j’avais laissé dans un coin de ma tête, qui fit les frais de mon désœuvrement, j’ai su au moment où je me suis vu le faire, que j’avais attendu de toucher mon fonds, pour la contacter.

A la première pinte, j’ai rédigé le message accompagnant ma demande d’amis, à la deuxième pinte je l’ai fait partir et j’ai commandé la troisième pour oublier ce que j’avais fait, si bien que le lendemain j’étais très surprise de trouver une réponse de sa part à mon réveil, elle demandait si nous nous connaissions. Je n’étais pas bien sûre de savoir qui j’étais moi-même au moment de lire son message. J’ai répondu la vérité, à savoir que nous avions une connaissance en commun, que je me gardais bien de qualifier d’amie, le mal était fait. Elle m’aurait posé la question tôt ou tard, le fait est qu’elle m’avait répondu et que la balle était dans mon camp, je devais me montrer honnête pour ne pas la braquer contre moi. L’idée de cette fameuse connaissance en commun m’était tout sauf favorable, elle me l’a bien fait comprendre. Il a d’abord fallu lui prouver que je n’étais pas l’autre, ensuite que je ne venais pas du tout de sa part, et qu’elle ne me manipulait pas non plus pour cueillir toutes les informations nécessaires à je-ne-sais quel plan machiavélique.

Ensuite, elle m’a demandé de lui donner mon numéro de téléphone pour pouvoir vérifier par elle-même mon identité, ma sincérité et mes intentions. Sur ces dernières et dans ce contexte, je ne me serais jamais montrée insistante. Je n’ai pas même essayé de la faire rire, simplement à dire la vérité et rien que la vérité. Non, je n’étais pas sortie avec l’autre et, qui plus est, je n’étais plus en contact avec elle, j’ai dû le répéter, insister plusieurs fois pour qu’elle l’entende, et encore je ne suis pas certaine qu’elle m’ait cru sur parole. Il n’empêche que j’avais ses coordonnées, son numéro de téléphone figurait à présent dans mon répertoire et je pouvais y apposer son nom, ce prénom qui m’avait paru à la fois si étrange et familier, je me sentais riche de cela et heureuse qu’elle m’ait répondu. Quelle ne fut pas ma joie en constatant le lendemain, dimanche, qu’elle revenait vers moi de son plein gré, certes avant tout pour s’assurer de sa propre sécurité vis-à-vis de mon intrusion, mais non sans une certaine forme d’intérêt intrigué par ma démarche.  Je n’étais, selon ses propres dires, par la seule inconnue à tout savoir de sa vie, je m’en offusquais à peine car, après, nous échangions, elle me sollicitait, j’y étais, je me trouvais là sans y être attendue.

Le lundi matin, l’air de rien, elle me demande conseil pour choisir la nouvelle paire de baskets qu’elle avait prévu d’acheter, elle vient déjà d’écumer une dizaine de magasins de sport en quête de la paire parfaite. Je n’ai pas l’occasion d’aborder un autre sujet tant que ladite paire soit acquise et qu’elle soit certaine d’avoir fait le bon choix, mon avis ne vaut rien, pourtant j’ai l’impression de jouer ma vie sur ce coup. Je commence peut-être à m’attacher à elle, je me mets en quatre pour gagner sa confiance. Nul doute, elle correspond bel et bien à ce que j’avais imaginé mais plus important encore, elle est « clean ».

Clean #2

La folie, dit-on, c’est de répéter les mêmes erreurs en espérant des résultats différents.
Le premier rendez-vous avec la destinataire de mes cartes postales ne devait pas avoir lieu, jamais. Il n’était pas prévu, sinon aux calendes grecques ou par le plus pur hasard de la vie, que nos chemins se croisent un jour. Je ne connaissais d’elle que sa photo, ou plutôt quelques-unes des photos qu’elle avait publié publiquement et que j’avais pris l’habitude pendant toute une saison d’aller régulièrement les consulter comme pour vérifier si je n’avais pas omis un détail dans mon observation de son profil qui m’en eut appris davantage sur sa personne, et je projetais sur sa photo des intrigues, mes fantasmes. A son insu, je passais beaucoup de temps, un temps fou même, avec cette parfaite inconnue, livrée à mon obsession.

J’avais entendu parler d’elle pour la première fois par une voisine de quartier dont je venais tout juste de faire la connaissance, c’était l’été précédent, quelques neufs mois en arrière, autour du 15 août ; je revenais de mon île en Grèce, je ne courais toujours pas suite à ma blessure au printemps et j’écrivais en vain à la randonneuse retournée dans son pays depuis presqu’un mois, j’avais du temps à perdre. J’ai croisé la voisine deux, trois fois, elle venait de s’installer un peu plus loin dans ma rue pour s’éloigner, m’avait-elle raconté d’emblée, du quartier de sa précédente relation avec une personne aussi dérangée que néfaste selon ses propos, et qui m’a intriguée sans que je ne puisse expliquer pourquoi. J’ai retenu son nom, posé quelques questions sans paraître trop intrusive ou déplacée, ensuite je n’ai plus cherché à revoir la voisine, je n’avais plus besoin d’elle désormais pour mener mon enquête personnelle sur celle qui, m’ayant été présentée comme dangereuse, attisait ma curiosité plus que de raison, la tentative de mise en garde contre elle me l’avait rendue attachante. J’ai même fini par prendre le parti de considérer plutôt que ma voisine était folle et néfaste, je n’ai plus jamais trouvé d’occasion de  la déranger.

Pendant ma saison de convalescence, alors que je ne pouvais toujours pas sortir courir et que je ne cherchais plus à rester en contact par écrit avec la randonneuse, j’ai eu tout le temps de retourner dans ma tête l’histoire de cette fille qui aurait poussé une autre à bout au point de l’inciter à déménager. Je ne croyais pas à cette version de l’histoire, il manquait un élément essentiel pour y entendre la vérité et en comprendre le sens. Il fallait écrire une nouvelle version dans laquelle celle que j’allais rencontrer avait surtout voulu sauver l’autre de ses propres démons.

Seulement voilà, comment entrer en contact avec une parfaite étrangère sans représenter à mon tour un danger ? S’il y avait bien une erreur à ne pas commettre, c’était de m’annoncer par l’intermédiaire de son ancienne amante au risque de l’effrayer quant à mes intentions, c’est pourtant ce que j’ai fait.

Il m’a fallut dix jours, à partir du vendredi vingt-neuf avril au soir lorsque je me suis décidée à lui envoyer un premier message, pour la rassurer et lui faire entendre que je n’avais rien à voir avec son ancienne voisine. Nous avons convenu le lundi neuf mai au matin de nous voir en début d’après-midi, histoire de couper court définitivement à tout malentendu. Les échanges étaient devenus moins tendus entre nous, je sentais sa méfiance disparaître et à la place s’imposer une curiosité certaine pour ma démarche et ce qui m’avait motivée à la contacter. Le dimanche avant notre rencontre, elle m’a proposé de l’appeler et nous sommes restées deux heures et trente-sept minutes ensemble au téléphone, un record pour ma part. Pourtant, je n’aime pas et n’ai pas l’habitude de recourir au téléphone pour être en contact avec les gens, en l’occurrence la proposition s’inscrivait dans une mise en confiance initiée plus d’une semaine en amont, jusqu’alors je m’étais montrée docile, discrète et déterminée à la fois. Je sentais de sa part l’envie d’en avoir le cœur net quant à ma personne et aux prémices intrigantes de notre relation, car nous avions bel et bien noué une forme de relation au fil de nos échanges réguliers ces derniers jours. Je ne voulais rien lâcher, pas si près de la possibilité de la rencontrer enfin. Je me préparais à l’appeler, l’heure avait été fixée, je ne savais toujours pas s’il valait mieux m’allonger sur le lit pour être détendue ou au contraire m’installer sur le tabouret devant mon bureau pour rester sur mes gardes, vigilante face au moindre risque de dérapage. Après tout, j’étais allée chercher le contact avec une inconnue de manière insistante, il fallait que j’évite toute provocation inutile. C’est pourtant le contraire que j’ai fait. Lorsqu’elle a décroché, d’emblée j’ai entendu son sourire, un sourire dans lequel j’ai voulu lire son excitation sexuelle. J’avais pourtant opté pour le tabouret plutôt que le lit, il faisait chaud.

Dans les faits, sa voix m’a parue criante de sexualité. Peut-être m’y attendais-je ou l’avais-je envisagé. Je revenais d’un week-end où j’avais beaucoup chanté et je l’avais chauffée par messages interposés, elle s’était montrée étonnée sans être choquée plus que ça. Se parler de vive voix devait nous permettre de redescendre du contexte fantasmagorique que j’avais mis en place, l’alcool servi au déjeuner aidant à me désinhiber, je réalisais que j’étais en train de la séduire.

Dès l’instant où j’ai entendu son sourire m’envahir depuis le combiné du téléphone jusqu’au sixième sens que je ne pensais pas posséder et qui me soufflait d’un coup qu’il pouvait bien s’agir de la bonne rencontre, non seulement je n’ai plus ressenti l’effet de l’alcool, mais surtout je me suis laisser aller à déambuler avec elle entre les détours improvisés de récits animés par une envie soudaine de me mettre en valeur, alors que l’instant d’avant je m’étais dit que dans le pire des cas, on raccrocherait assez vite et que l’affaire serait classée. Deux heures et trente-sept minutes d’étreinte téléphonique, soft et affolant à la fois.

Je n’avais plus qu’à attendre sagement qu’elle me propose un rendez-vous, c’est en tout cas ce qui me paraissait être l’option la plus fiable pour parvenir à mes fins. C’est pourtant le contraire que j’ai fait, j’ai précipité les choses.

Elle venait de m’envoyer deux photos d’elles ; les deux étaient prises en Grèce, l’ambiance et le mobilier épuré dans la chambre d’un blanc typique ne laissaient pas l’ombre d’une suspicion, et surtout elle avait évoqué un séjour en Crête au moment où je vérifiais les quelques points que nous pouvions avoir en commun, notamment les destinations Grèce et New-York. J’aurais pu faire les mêmes photos de vacances qu’elle, pas le genre en revanche de celles que je venais de recevoir ce lundi matin, au lendemain de notre longue conversation téléphonique. Je n’aurais jamais eu la même audace qu’elle, c’est en tout cas ce que je croyais. La première photo la montrait de dos, telle une statue antique à la pose lascive, elle était allongée et semblait feuilleter un magazine ou rêvasser en regardant par la fenêtre ouverte sur le ciel bleu ; à moins qu’elle n’ait pris la pose pour les besoins de la photo. Cette dernière option semblait d’autant plus crédible que sur la deuxième photo, à la charge tout aussi érotique, le modèle faisait face au photographe, toujours seins nus. On pouvait se douter qu’il existait une relation amoureuse et charnelle entre le photographe et son modèle, et que cette séance de nue était préméditée, voire orchestrée en préliminaires.

A cette période, j’étais en train de travailler « Doll parts » de Courtney Love, j’apprenais notamment à crier dans la dernière partie de la chanson, car chanter c’est crier m’avait-t-on affirmé. Je ne me voyais pas capable de dévoiler ni sensualité ni sexualité, c’est pourtant ce que j’avais entrepris avec une parfaite inconnue pendant tout un week-end, virtuellement. J’avais prévu un cours de chant ce lundi, en début d’après-midi. Je suis sortie de la douche, une serviette nouée en mode paréo, je l’ai légèrement desserrée et, dos au miroir de la cheminée, j’ai cherché la position la plus valorisante, avec le reflet de la nuque dans le miroir, et j’ai mitraillé plusieurs fois histoire d’en finir au plus vite, pudeur oblige oserais-je dire. Parmi tous les clichés, j’en ai retenu un, ou plutôt j’ai éliminé tous les autres d’office, et le dernier fut envoyé par dépit. Si ça ne le faisait pas, c’est que je n’étais pas faire pour cette fille. Ça l’a fait, sa réponse à ma photo, que j’ai mis plusieurs secondes à découvrir, était concluante. Il était hors de question que nous ne nous rencontrions pas, assez rapidement, et tant qu’à faire ce même jour, pour en finir surtout avec l’insoutenable suspens et la possible déception qui nous pendait au nez à toutes les deux.

Cette manière que nous avons eue elle et moi de ne pas raccrocher pendant plus de deux heures de conversation ininterrompue, là où autrement, c’est-à dire avec d’autres personnes qu’elle, je n’aurais pas pris la peine de décrocher, rarement je m’étais mise dans cet état de tension nerveuse. Ce n’est pas tant qu’elle m’ait parue différente de toutes les autres, mais je n’ai pas pu ne pas la contacter par messagerie et décrocher le téléphone parce que l’entendre de vive voix et recevoir une réponse de sa part a d’emblée fait sens, en dépit du bon sens selon lequel il n’y a rien de logique à contacter quelqu’un qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam sinon d’après les ouï-dire d’une voisine dérangée. C’est comme si sa réponse venue des profondeurs de l’improbabilité faisait écho en moi à une attente ancestrale jamais satisfaite, à l’insatisfaction même. Sept minutes d’introduction, une demi-heure pour raccrocher et entre ces extrémités, deux heures d’intense excitation. Je pouvais toujours ne pas la rencontrer, à ce stade j’avais le choix et je savourais comme jamais ce champs des possibles qui s’offrait à moi. Rien ne prédisposait à cette prise de contact, ni affinités ou contacts partagés a priori, mais a priori seulement.

L’hypothèse la plus probable était que nous allions être déçues au moment de la rencontre, ramenées à la réalité après avoir projeté sur cette dernière nos fantasmes et envies personnelles, créé le manque là où il n’y avait rien. Sans doute eut-il été préférable de ne pas confronter la rencontre à l’idée que nous nous faisions de la rencontre idéale. C’était de la folie de provoquer pareille déception, si nous ne nous plaisions pas. Le résultat pouvait être catastrophique. L’erreur avait été de croire que le résultat pouvait être différent et la rencontre idéale se réaliser sous prétexte que la démarche était différente, un peu comme si j’avais crié au destin ses quatre vérités au lieu d’attendre qu’il me fasse signe.

Folie en boucle je crie ton nom.