Gedicht #51

l’amour s’amarre sans barque 

s’embarquent dans ses flots 

c’est flou toi moi sans trêve

sans tes rêves je me noie

en moi là tu détraques

tes tracs et mon vertige

vestige d’un ici autre

ôte donc ton passé

passons vite les détails

taille ta haie saute ici

et si le coeur t’en dit

tandis que je m’apprête 

s’arrête mon coeur mon dieu

odieuse est la folie

folle à lier tu le sais

fais le pas le premier

Photo : Henri Matisse, « Baigneuse au collier », 1940.

LUX #3

Tout s’est passé très vite, à la vitesse de la lumière, si bien qu’en un éclair de lucidité je ne pouvais plus revenir en arrière, un peu comme dans ce tableau de Rembrandt, La Ronde de nuit, où le regard ne peut plus quitter celui de l’artiste peint en arrière-plan sitôt qu’il l’a distingué sur la toile comme une proposition pour contempler son œuvre sous un autre jour, plus éclairé. J’étais effrayée de me voir en train de provoquer une nouvelle fois, la fois de trop, la colère de LUX dont j’avais abusé comme d’un artefact, une béquille, et j’ai su à l’instant où j’ai vu la lumière s’éteindre dans ses yeux que je n’en avais plus besoin pour éclairer de ma propre vue l’environnement autour de moi, depuis les propos d’autrui jusqu’à mes actes et mouvements, tout m’est apparu très clair, cette idée fut aussi réconfortante que LUX me parut inquiétante.  Cette nouvelle clarté donnait à son tour sur tout ce qui m’entourait une lumière nouvelle et bien plus bienveillante qu’autrefois, j’ai compris alors que je sortais moi-même de ma zone d’ombre. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, avait-elle l’habitude de dire et je devinais à présent ce qui m’avait agacé dans la prétendue sagesse de son discours qui se voulait quasi scientifique. A force de se mettre à la place des autres par une empathie que je qualifiais alors d’hyperbolique, LUX en venait à prendre aux autres leur place, la lumière et l’oxygène de leur vie en s’immisçant dans leur esprit comme une sagesse indispensable qui rendrait dépendant à sa petite personne sans pouvoir accéder à l’autonomie. A-t-on jamais vu le soleil se prendre pour la Terre et démarrer un cycle de vie parce qu’il n’est pas possible sur sa propre surface de respirer. Sait-on pourquoi la lumière conduit certains à la Raison là où d’autres sombrent dans la folie ? Après cet épisode où j’ai tourné les talons à LUX je n’ai jamais pu faire autrement que ressentir un sentiment de culpabilité pour ce que j’avais fait en sachant qu’il fallait que je le fasse, et pourtant ce poids sur ma conscience ne disparaissait pas comme si les gens se retournaient sur moi dans la rue en sachant qui je suis alors que je ne suis pas cette personne. Je n’ai plus croisé LUX mais son emprise sur moi a perduré comme un point lumineux qui me suivait à la trace en traquant mes faits et gestes jusqu’à ce que je commette une faute. Maudite, je suis maudite. Une course contre la montre est lancée à mon égard et cela fait dix ans que je sens une ombre me suivre, mais pas la mienne, comme si j’étais redevable de ma lumière propre non pas à moi-même mais à celle qui a instigué alors cette renaissance en moi. Puis j’ai croisé sa trajectoire à nouveau, comme un flash. J’étais dans le train de 7h18 en direction de Lyon ce vendredi 7 janvier où la nuit l’emportait encore majoritairement sur le jour alors que nous avions tous conscience d’avoir basculé du bon côté de l’année vers le solstice d’été avec la promesse de profiter enfin d’une minute de plus de soleil par jour à partir du 21 décembre, seulement on a beau le savoir, y croire, le fait est que le jour ne se lève pas plus tôt. Le train est parti à l’heure prévue, on nous a annoncé qu’il était complet comme une menace, et le soleil s’est levé d’un seul coup à 8h42 en direct des paysages encore givrés de Bourgogne. Je savais que la lumière apparaîtrait à cette minute précise parce que depuis ma rencontre avec LUX je suis devenue dépendante à la lumière comme d’autres le sont à l’alcool ou aux produits narcotiques, moi je ne suis pas tranquille tant que le soleil n’est pas levé, je hais l’hiver. Plusieurs contrôleurs sont passés comme pour une ronde de nuit, je ne me sentais pas rassurée. Quelqu’un s’est assis après le départ du train à côté de moi alors que je m’accrochais à la vitre pour voir apparaître la lumière, j’ai senti une onde de panique m’envahir alors que le type n’était pas entré en contact avec moi, sa présence à mes côtés jetait une ombre de plus dans l’obscurité. J’ai su que c’était elle en lui, il n’avait pas dû avoir la chance lui de pouvoir fuir, elle l’avait eu. La lumière diffusait sa chaleur au travers de la vitre sur laquelle j’avais posé mes deux mains pour recevoir une communion, quelque chose comme une immunité éternelle ici et maintenant mais je ne sentais rien arriver, au contraire un froid sidéral s’est immiscé en moi comme la mort et je sais qu’aucune résistance n’y aurait rien fait, elle m’avait retrouvée et j’en étais terrorisée. L’instant d’après, le train entrait en gare de Lyon et je me suis mise à hurler parce que je l’ai vu se diriger directement sur moi et me percuter intentionnellement de plein fouet pour me tuer. Depuis ce jour, j’ai perdu la vue, je retrouve la raison dans un asile où elle n’a pas droit d’entrée.

LUX #2

Un soir, nous nous sommes posées à la Petite Porte, elle voulait m’offrir un cadeau et m’a demandé de fermer les yeux, c’était le dernier Paul Auster et moi je me souviens surtout avoir gardé les yeux fermés tellement longtemps, un temps infini, j’y voyais clair, je voulais un baiser. Comme les indiens qui pensaient qu’on volait leur âme en les prenant en photo, elle a vol mon âme en embrasant une image de moi que je n’aurais donné à personne d’autre, j’étais soumise. Je n’avais qu’une seule façon de savoir que je comptais pour elle, c’était de ne pas dire au-revoir, elle s’en offusquait au plus haut point, ainsi elle me revenait comme Eurydice à Orphée, nous bravions la nuit qui devait nous séparer pour prolonger le jour et sa lumière par nos discussions illuminées des heures entières au téléphone, nous délirions et nous nous déclarions, c’était chaque soir comme une Renaissance imprégnée de génie, d’originalité et de folie, furieusement nous projetions à nous deux sur l’écran de nos nuits blanches un nouvel Eden. Nous ne décidions rien, nous désirions tout, seule la lumière du jour avait autorité sur nos cœurs, tant qu’il faisait jour nous pouvions danser à son rythme, le plus lentement possible pour veiller, nous avions inventé un pas de danse qui dégageait le ciel au-dessus comme une piste de dancing. Bientôt, je n’ai plus eu besoin de fermer les yeux pour la voir, elle était avec moi partout tout le temps et nous passions nos vacances ensemble alors qu’elle aurait dû me manquer à en crever, je n’avais plus besoin de la lumière ni du jour, tout du moins je le croyais, elle était avec moi. Le jour croise la nuit mais ils ne s’embrassent pas sinon il y aurait un jour, une nuit, une autre nuit, puis à nouveau le jour, et le jour encore une fois, puis la nuit et la nuit, rimes embrassées. Avec LUX nous avons permis au jour d’embrasser la nuit, nous réinventions la nuit à la lumière de nos illuminations, tandis que le jour se poursuivait pour nous dans une marche sans horizon, seule comptait l’envie de rester ensemble le plus longtemps possible parce que nous savions elle et moi qu’il suffisait qu’un instant la lumière vienne à s’évanouir entre nous pour que notre relation périclite sans qu’elle et moi ne sachions y suppléer que ce soit en mots, en acte, en rien.  J’avais de plus en plus de mal  me réveiller le matin parce que la lumière du jour ne faisait plus effet sur moi, il me fallait sa présence pour me sortir de ma torpeur et me permettre d’ouvrir les yeux, y voir clair, pouvoir raisonner un minimum, sans elle je titubais et ne faisais que grogner, rapidement ma dépendance a commencé à inquiéter autour de moi, on ne dénigre pas le soleil aussi facilement ni la révolution ancestrale de la Terre pour imposer soudain la lumière propre de son amour pour quelqu’un qui n’éclaire personne d’autre que moi, je n’y voyais plus clair.

Nous n’avons jamais laissé se faire jour nos intentions dans ce que nous vivions de cette relation qui ne disait pas son nom parce que ni l’une ni l’autre ne voulions briser la magie que nous avions créé à croire que nous jouions avec la lumière alors que c’est elle qui s’amusait de notre inventivité lorsqu’il s’agissait de la faire perdurer comme d’allumer le feu pour la première fois, ou de feindre l’éteindre à jamais pour pousser l’autre à réagir en menaçant d’une extinction des feux s’il ne se passait rien d’intense, d’aussi intense que le lever du jour, le coucher du soleil. Nous nous sommes embrassées un soir dans l’endroit le plus obscur de la Terre toute entière, parce qu’il ne fallait pas non plus que la lune et les étoiles de la nuit disent au jour que nous n’avions plus besoin de la lumière du jour pour vivre, j’avais besoin de rester toujours étonnée.

LUX #1

« Rien de tout cela, rien de ce qui constitue pour moi ma lumière propre, n’a été oublié. » André Breton, Nadja, 1928

« Sans fuseau d’ombre, pas de fuseau de lumière. » André Breton, Nadja, Note de l’auteur, 1962

Et si par exception nous partions du principe que tout reviendrait à savoir qui nous éclairons ? Nous passons notre vie à tourner les uns autour des autres et à créer certaines connivences parfois autour d’une zone d’ombre qu’une relation en particulier met singulièrement en lumière. Je pense à elle donc je suis éclairée, et tant que je pense à elle je cherche l’origine de sa lumière, je veux percer son secret, je m’approche de sa source pour la sentir plus proche et moi vivante ; et pourtant je doute. Tandis que je pense à elle, je commence à douter de ses pensées pour moi. Elle, c’est Claire. Je l’ai appelée LUX le premier jour parce que son regard m’a transpercée, elle a été mon guide dans les ténèbres de l’époque que nous vivions à bord d’un même navire rue de Seine, une start-up en train de faire naufrage en multipliant les coups foireux et plans obscurs pour demander toujours plus et nous enfoncer dans notre prétendue ignorance de tout. Au commencement, c’était elle. Son éclairage sur les autres et sur moi dès que je l’ai rencontrée, j’en fus abasourdie comme si d’un coup on me braquait un projecteur dessus pour me sonder, à croire que je n’avais jamais existé auparavant ou alors dans un néant total sans même le savoir, sans avoir la force et le courage d’ouvrir les yeux vraiment et distinguer le vrai du moins vrai, les bons des plus méchants pour surtout voir au-delà de la morale la possibilité d’une critique. Nous étions voisines de bureau et je ne supportais pas ce réflexe qu’elle avait tous les matins d’allumer la lumière dans la pièce où j’étais arrivée avant elle, comme si elle instaurait le début de la journée alors que le soleil était levé depuis que j’avais couru bien plus tôt, cette arrogance et ce ton supérieur qu’elle prenait pour poser cette sempiternelle question T’es dans le noir ? D’abord je ne répondais rien parce qu’il n’y avait rien à répondre, si elle avait trouvé l’interrupteur sans tâtonner aveuglément, il ne fallait pas être devin pour deviner qu’il y faisait suffisamment jour pour y voir clair, la lumière ne manquait vraiment pas, en tout cas pas à moi ; ensuite, par quel truchement de ma lanterne intérieure je ne saurais le dire, j’avais pris l’habitude de répondre à sa question pour moi-même, elle avait pris celle de son côté de n’attendre aucune réponse valable, je lui disais en mon for intérieur J’étais dans le noir jusqu’à ce que tu arrives. J’ai déménagé de bureau, c’est fou comme l’éloignement peut affaiblir la flamme aussi vite. Nous étions séparées d’une cloison, on ne se rend pas compte de ce qui peut obstruer la lumière, notre relation s’est dégradée du jour au lendemain si bien qu’une fois, affaiblie, en réel manque, je suis venue à elle pour lui dire que je ne la détestais pas et je n’ai plus supporté la luminosité de sa présence à laquelle j’avais été arrachée, j’ai balbutié comme tirée de ma grotte et résultat, elle a compris le contraire de ce que j’étais venue lui dire, comme un négatif, Toi je te déteste. Nous nous sommes mises à marcher ensemble en sortant du travail, sans savoir où nous allions, simplement pour grappiller les derniers instants du jour qui me permettaient de la regarder en biais tandis qu’elle continuait à me parler, à partir d’un moment je ne voyais plus que l’extrémité incandescente de sa cigarette s’illuminer dans le noir lorsqu’elle tirait dessus, mon cœur battait, il battait si fort que la chaleur de sa vibration me rendait visionnaire, je me voyais l’embrasser.

Gedicht #17

So leicht sollte doch de Beichte sein, so lang lauert leider die Feder.

Es klingen die simplen Töne so trostlos sauer, und im Plauder des Impliziten verhaart langsam mein Herz.

Sauer und faul fleht das Auge des Geliebten, doch es funkelt der Blick schon lange nicht mehr.

Clignancourt #22

Le jour où je viens récupérer d’un pas espiègle mes semelles de vent rimbaldiennes, vraiment j’ai épuisé en moi tous les poisons, comme dirait l’autre. Souffrance et folie. Tous mes espoirs convergent en ce lundi, au seuil des festivités de fin d’année, vers l’espoir d’un apaisement espéré de mon long déglinguement généralisé, j’arrive en avance pour ne rien perdre du spectacle, un vrai ballet de podologues en blouse blanche. Ma podologue m’invite à m’assoir dans le même fauteuil que la semaine précédente et tente d’insérer mes semelles dans les chaussures qui résistent, il faut raboter me dit-elle, j’ai patienté pendant cinq ans sans plus savoir quoi faire ni comment alors cinq minutes. Je n’ai vraiment jamais, ô combien jamais eu l’esprit princesse, mais tellement pas. Cependant, lorsque depuis mon fauteuil si haut perché que mes pieds ne touchaient pas le sol, ma charmante podologue m’a enfilé le premier soulier puis le second et que j’ai pu me mettre à marcher, tout autour de moi j’ai eu l’impression que mon environnement s’était transformé d’un simple coup de baguette magique en une belle vallée verdoyante. Sous mes pieds à présent, des sillons et des sentiers, des chemins et des parcours semblent m’élancer dans toutes les directions et je me mets à marcher dans la pièce de plus en plus rapidement avec un sourire aux lèvres tant je me retiens d’éclater de joie. Rien n’est plus pareil, je ne retrouve pas les mêmes sensations rien qu’en marchant, toute trace de douleur à disparu comme si mille mains s’affairaient à masser mon corps. Je me doute bien qu’il me faudra plusieurs semaines pour retrouver une posture correcte. Mais d’ores et déjà, c’est comme si un miracle, encore un, venait de se produire au moment même où je n’osais plus me risquer à sortir trop loin, courir trop vite, bouger. Pour en avoir le cœur net, j’essaie de courir dès le midi sur un parcours où je m’effondrais au bout du premier kilomètre avant de boiter en reprenant mon souffle coupé par la douleur, sauf que cette fois-ci j’ai plus peur de la douleur que mal vraiment. Disons-le franchement, et pour avoir vécu l’expérience inverse de deux paires de semelles successives qui n’ont pas tenu leurs promesses de rétablissement à court terme, je ne souffre pas du tout pendant le premier kilomètre, pas plus sur la toute la longueur du deuxième, à coup sûr je vais m’effondrer au milieu du prochain étant donné les difficultés croissantes que j’ai rencontrées mais non, le troisième kilomètre se passe bien et je finis presque les larmes aux yeux le quatrième, bien sûr je manque d’entraînement. Mais pas d’enthousiasme, je souffle un bon coup et je repars pour un dernier kilomètre. Rentrée chez moi, j’envoie une déclaration à ma podologue, longue des mille et une nuits endiablées que nous ne connaîtrons jamais elle et moi, elle me répond étonnée, mais visiblement touchée, je ne dois surtout pas transgresser les seuils de progression. Je retourne courir trois puis deux kilomètres, et le lendemain cinq kilomètres. Reborn.

‘round S. #1.5

Nous nous sommes quittées ce dimanche soir – une semaine après l’avoir vue s’envoler de chez moi le cœur battant et l’esprit serein, et deux semaines seulement après l’avoir embrassée en bas de mon immeuble -, en nous séparant non pas devant sa porte, comme c’était devenu une habitude lorsque je la raccompagnais chez elle, mais sur le trottoir d’en face, du côté de la rue du Mont Cenis. Du mauvais côté, me semblait-il. Certes, je n’avais plus à traverser la rue Caulaincourt, il me suffisait de dégringoler les cinq cent mètres qui menaient à la mairie pour arriver chez moi. Je pouvais tout aussi bien poursuivre sur Caulaincourt vers le cimetière Montmartre et y creuser ma tombe, ou alors continuer la rue dans l’autre direction et me jeter depuis le pont Marcadet sur les voies ferrées. Mais je n’avais pas envie d’en finir avec moi, avec elle non plus. Jamais rue pentue ne fut plus difficile à descendre, une descente aux Enfers, littéralement.

 

Depuis les profondeurs de la terre, un grondement sourd s’élevait indistinctement et secouait mes pieds, je ne parvenais plus à marcher droit, le trajet me paraissait interminablement long, fatiguant. Ma respiration était saccadée, je soufflais davantage que je n’inspirais vraiment, quelque chose en moi était en passe d’exploser et je le retenais, une chose énorme, difforme, et qui prenait de la place depuis le bas du ventre jusqu’à la cage thoracique comme pour m’empêcher de fonctionner normalement. Je suis entrée dans l’église de Clignancourt, cela fait plus d’une décennie que j’habite ce quartier, en face de cette église, et jamais encore je n’avais eu l’idée de pénétrer dans cet édifice. Je me suis avancée jusqu’à la statue de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées. J’aurais voulu hurler ma rage, j’en étais incapable. J’en étais réduite à constater mon impuissance.

 

Je suis sortie de l’église et en inspirant à nouveau l’air frais dehors, ma poitrine s’est gonflée, j’ai levé les yeux au ciel, un gémissement est sorti de ma bouche, faible comme dans les rêves où le son ne veut pas sortir, le ciel n’a pas bronché. Une brise est timidement venue me caresser la joue pour y essuyer les larmes qui finissaient de couler. Derrière les nuages, la lune a fait son apparition, pâle et bienveillante, elle m’a fixée un moment, juste le temps que je sois certaine que ce soir dans le ciel, elle reste présente pour moi. Mes épaules ont tressailli, j’ai poussé un soupir. Toute la tension nerveuse est sortie de mon corps, happée bientôt par quelques piétons que je me suis empressée de suivre.

 

Un lundi d’automne, c’est la nuit. Sans nouvelle d’elle, j’ère sans fin. Vient le lendemain, on ne sait comment. J’ai reçu un message de sa part au milieu de ce paysage désertique et lunaire.

Elle me disait ne pas avoir dormi du tout et traverser la pire journée de sa vie, entre pleurs et peurs, conflit et réconciliation, j’avais tremblée toute la journée à l’idée de la perdre tandis qu’elle se battait pour sauver sa propre relation face au rapprochement initié ces dernières semaines entre nous deux. A nouveau, j’ai l’impression d’être du mauvais côté de la frontière, de l’autre côté. Mais elle est vivante et semblait même pressée de me parler, de me voir aussi.

C’est au moment où les choses ont semblé rentrer dans l’ordre de son côté, conflit et larmes essuyés avec sa partenaire, que pour ma part j’ai commencé à ressentir le déséquilibre d’une situation dans laquelle j’étais l’élément sortant (I am the underdog). Je jouais les trouble-fête et en aucun cas j’avais le ticket gagnant, sinon dans le cas où l’autre décampait. Et l’histoire ne prenait pas cette tournure, au contraire on s’arrangeait de ma présence malgré tout, les choses pouvaient reprendre leur cours normal après un bref intermède, une parenthèse sans plus. De fait, je n’avais pas voix à mon propre chapitre, sinon pour tout arrêter, en aucun cas pour faire évoluer l’histoire dans mon sens, tout était écrit à l’avance. J’étais plantée dans le décor, destinée à agrémenter quoi, je ne sais pas et à la limite, cela ne me concernait que très peu.

J’étais ainsi en proie à mon propre désarroi lorsqu’elle m’a prévenue que nous pouvions nous voir le lendemain, mardi, après mon cours de chant, tard dans la soirée, je n’avais rien avalé de la journée. Rien la veille non plus. Elle m’attendait, guillerette, à la sortie du métro, je lui ai demandé si elle avait dîné de son côté, elle m’a répondu qu’elle avait partagé le repas avec sa compagne et que les choses étaient à nouveau comme avant, c’est-à dire convenues, entendues. Sauf pour moi, mais je n’avais pas la force de réagir, et j’avais vraiment très faim. Nous avons commencé à marcher et je lui ai demandé de me raconter sa journée, elle m’a proposé d’aller chez moi. Je n’y avais pas pensé moi-même, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, cette invitation impromptue et spontanée de sa part, d’aussi loin qu’elle me parvenait, a commencé à me réchauffé le cœur. Je me suis rendue compte alors à quel point j’avais froid.

Je pensais qu’elle m’avait rejoint à l’improviste pour parler, pour me raconter ses derniers jours de tourmente et me donner des explications à moi qui ne comprenait plus rien à rien. Je m’attendais à ce qu’elle m’éclaire sur ce qu’il se passait entre nous pour elle, au contraire à partir de ce jour je n’ai plus eu de sa part aucune expression sur ses sentiments. Les miens se débattaient, en moi la raison voulait le reprendre sur la passion, cette dernière restait la plus forte. Il suffisait qu’elle apparaisse pour me nourrir, me ramener à la vie, lui donner du sens. Comment résister à l’envoûtement.

 

Elle est restée jusqu’au petit matin. Le mercredi, après la chorale, il était hors de question que nous passions la nuit ensemble comme cela avait été envisagé, en début de semaine. Nous avions eu notre moment ensemble et il fallait que je m’en contente en attendant la prochaine occasion de la retrouver. Tout doucement, mais délibérément, j’ai commencé à montrer des signes d’impatience, puis des marques d’agacement, enfin des menaces de disparition, pour autant que je puisse disparaître de sa vie dans laquelle je n’avais pas le début d’une place. J’avais ouvert les portes, les fenêtres de ma maison pour qu’elle puisse entrer n’importe quand, y compris si je n’y étais pas.

 

Il a commencé à faire froid, vraiment froid. J’ai continué à me lever le matin pour courir. Surtout ne pas réfléchir, ne pas penser à d’autres options, ne pas même envisager la possibilité d’avoir le choix. Le repli sous la couette n’existe pas à partir du moment où le réveil a sonné. Le réveil a fonctionné, il s’est acquitté de sa tâche et me demande d’en faire autant. Une fois dehors, il n’y a plus de retour possible. Le plus dur est fait, courir n’est que la récompense pour être sortie, le meilleur reste à venir. Rentrer au chaud, rester sans rien faire et contempler l’infini. En moi, je sens la blessure et la fin des saisons, les pluies torrentielles des transitions, le sentiment de finitude.

‘round S. #1.4

Si tant est que l’on puisse définir à une acmé son commencement, le début de l’apogée, celui de ma relation à S., et dont j’espérais qu’il dure sans fin, se situerait à ce point précis de l’histoire où les choses semblent s’installer avec évidence et fluidité pour prendre la forme d’une certaine continuité, comme s’il s’agissait d’une évolution que la nature elle-même avait jugé bénéfique au développement personnel de chacune de nous deux – à l’environnement mondiale devrais-je dire pour donner une certaine perspective à mon propos, bien sûr – et que, de ce fait, rien ni personne n’aurait en aucun cas ne serait-ce que la possibilité d’entraver les promesses d’épanouissement de mon union à elle. Que celui qui n’a pas fait le souhait de régner éternellement dans le cœur de l’autre lève la main ici et maintenant, ou se taise à tout jamais.

En attendant l’avènement des cloches au plus haut des cieux et la consécration de la paix irrémédiable dans le monde avec un générique de fin arc-en-ciel sur fond de bons sons gospel, ce que j’espérais de tout mon cœur s’est réalisé, elle est revenue chez moi dès le lendemain. Comment définir autrement l’acmé que comme ce moment parfait où la réalité rejoint le rêve, le temps de croire que ce qui paraissait idéal la seconde d’avant s’inscrit dans la continuité. De son point de vue, la relation avait quelque chose de « surréel » dans le sens où tout allait beaucoup trop vite entre nous, après tout rien n’était prévu et surtout pas notre rencontre, ni pour elle ni pour moi. Je ne me suis pas inquiétée de sa réaction et me suis voulue rassurante. Sans doute, c’est moi que je cherchais à rassurer en tout premier lieu.

Pour fêter sa venue, j’ai sorti le sachet de bonbons Haribo de mon tiroir et l’ai ouvert pour m’en servir une portion dans la même coupelle qui avait servi aux amandes grillées dégustées deux jours avant. Cette fois, je ne mâche plus frénétiquement, je laisse fondre sur la langue la friandise dont le goût fruité se répand dans ma bouche, coule à travers ma gorge et se retrouve au bout de mes doigts colorés par les additifs chimiques. Je me régale à l’idée de la retrouver et me sert une deuxième coupelle de bonheur. Lorsqu’elle arrive, je suis ivre de sucre et de joie, j’ai le sourire jusqu’aux oreilles et mon baiser a le parfum à la fois de l’innocence et des excès. Je lui ai laissé un bonbon de chaque couleur dans la coupelle mais pas le temps en revanche de piocher le premier, je fonds sur elle avec un plaisir proche de l’évanouissement.

J’aime ce talent qu’elle a, caché, de ressembler à une actrice hollywoodienne des années fastes lorsque son regard se perd dans le vide, cet ailleurs auquel elle seule a accès. A d’autres moments, je lui trouve une ressemblance avec Betty Boop, j’aime aussi ce côté garçon manqué, son audace et sa mine courroucée lorsqu’elle insulte un type qui la siffle au stade, cette hargne, et ce féminisme qui ne veut surtout pas s’afficher en tant que tel. J’aime quand elle est aguicheuse et sensuelle, elle me fascine lorsqu’elle devient intellectuelle sans prétention, j’adore la suivre dans ses envolées conceptuelles autant que lyriques. J’aime son romantisme. Elle me fascine par son sens aigüe de la mise en pratique, elle a le pragmatisme généreux, je me passionne quand il s’agit de la déshabiller, la découvrir, la dévoiler, la suggérer et la caresser, partout où je suis autorisée. C’est- à dire partout. Tout le temps que je suis avec elle mon regard est captivé, mes pupilles focalisent sur elle au point de lire ses pensées, que son visage a appris à dissimuler sagement. Elle sait lire les miennes comme personne.

Parmi les éclaircies cependant, cette annonce qui ne m’échappe pas, elle ne sera plus seule dès la semaine suivante. Je lui demande si cela signifie qu’elle sera moins libre et disponible, elle me répond non seulement qu’il s’agit de ça, mais surtout qu’apparemment nous nous verrions déjà trop souvent. Tout allait bien jusque-là, tout allait trop bien. Jusqu’à ce mardi matin, près d’un mois après lui avoir adressé la parole pour la première fois, tout était parfait. A un jour près de ce qui eut pu être notre premier anniversaire de quelque chose à fêter, tout semblait couler de source. Pire, j’avais l’impression au-delà de la magie de la rencontre, d’avoir déjà croisé son âme des millénaires auparavant, durant une ère préhistorique et sous une forme végétale peut-être, et que nous étions en pleines célébrations de nos retrouvailles. Nous venions de passer la nuit entière ensemble, la deuxième seulement, un paquet de bonbons et une bonne dose d’amandes grillées plus tard, je sentais mon estomac se nouer pour la première fois à l’idée de la perdre, et cette idée m’était insupportable.

Nous nous sommes revues le mercredi à la répétition de chorale, je l’ai raccompagnée jusque devant chez elle, je suis rentrée chez moi et j’ai fait un sort au tofu nature et aux tomates cerise. Rien n’avait de saveur. Puis nous nous sommes donné rendez-vous le vendredi suivant au Café de la Danse pour un concert que je lui avais proposé. Elle est venue malgré tout, contre les réprimandes et les reproches qui semblaient s’accumuler à son égard. Je l’ai trouvée en panique et ne sachant comment la rassurer, je l’ai raccompagnée jusque devant chez elle, au lieu qu’elle ne me suive chez moi pour y passer la nuit, comme c’était prévu à l’origine.

Je suis rentrée et j’ai avalé les quatre tranches de truite fumée et la moitié du pain aux céréales, l’esprit torturé par l’inquiétude. Rien n’allait plus. Je l’ai retrouvée le lendemain avec J., devant la porte de l’immeuble, pour partir ensemble au week-end chorale, loin de Paris, loin d’elle aussi et ça, jamais je ne l’avais imaginé ainsi. Nous avons pris une chambre ensemble mais je ne l’ai pas retrouvée, je ne parvenais pas à la rassurer, et en même temps je partageais son angoisse à l’idée du retour de sa partenaire, le lendemain même. Elle avait préparé un superbe Zucchini bread pour toute la chorale, j’en ai mangé la moitié à moi toute seule. Mais rien ne pouvait me consoler. Elle était en train de s’éloigner de moi au moment où je m’étais sentie proche d’elle comme de personne depuis très longtemps, une éternité.

L’acmé avait été de courte durée.

Clean #5

« Qu’on en finisse », avait-elle dit. J’avais émis l’idée qu’il serait plus sage si nous nous rencontrions assez rapidement au lieu de laisser le fantasme prendre toute la place au milieu d’échanges nourris d’espoirs, dans un étrange mélange d’inquiétude et d’excitation de mon côté. Il y avait dans sa remarque abrupte autant de soulagement que d’agacement, ou alors j’y projetais mon propre état nerveux, au moment où le pire qui puisse arriver eut été son refus soudain de me rencontrer, comme si l’intérêt de la relation de son côté tenait dans son caractère virtuel. Nous nous étions parlées la veille au téléphone, pendant plus de deux heures, et nous avions échangé des photos mises en scène qui suggéraient que l’une comme l’autre, nous assumions ensemble la démarche actuelle de séduction dans laquelle nous avions évolué. Restait à faire l’ultime et dernier pas, caler un rendez-vous et se rencontrer. En finir avec la tension. Je n’avais rien prévu d’autre en ce lundi que de récupérer et d’honorer mon cours de chant. La chanteuse de gospel, qui faisait elle aussi partie de l’atelier, m’avait proposé de venir me chercher pour rentrer ensemble à pieds, connaissant ma prédilection pour la marche.  J’avais accepté avant même de savoir que je proposerai cette journée pour rencontrer cette inconnue qui ne l’était plus tout à fait. J’étais confiante, sûre de la force de mon attirance et  persuadée de ne pas me tromper. Je suis arrivée souriante chez la coach vocale. À l’époque, lorsque je la connaissais essentiellement comme fumeuse de joints, elle commençait tout juste à donner des cours de chant et à en vivre, je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de la fille que je fréquentais, fumeuse elle aussi, moi je m’endormais systématiquement quand mon tour venait de tirer une latte. Nous somme restées en contact sans prendre de nouvelles activement, comme il est possible d’être en contact de nos jours avec quelqu’un sans l’avoir jamais concrètement contacté directement, et un jour, j’étais depuis deux ans dans la chorale,  je lui ai demandé si elle pouvait me donner des cours de chant. Voilà comment je connais la coach vocale, je l’ai contactée pour des cours de chant. J’ai crié Doll parts mieux que jamais. La chanteuse de gospel m’attendait à Convention. J’avais pris soin de fixer le rendez-vous avec la surprise du jour à 14h23, faubourg Saint Antoine, c’était suffisamment imprécis pour ne pas rendre la rencontre trop réelle encore. Quand je me suis retrouvée seule à Châtelet, j’ai ralenti le pas, presque instinctivement, les choses ont commencé à prendre une allure sérieuse en abordant Bastille. Je me rapprochais du lieu de rencontre mon cœur s’accélérait au rythme des messages que j’échangeais avec la destinataire et qui se voulaient rassurants, de fait ils ne l’étaient pas, impuissants face à l’excitation qui menaçait d’atteindre à son apogée alors que le moment de l’impact fut imminent.

Si seulement je savais comment, au dernier moment, céder à la panique, au patatrac cardiaque total et arrêter la machine en marche pour éviter de la croiser, s’il avait simplement suffit d’arrêter de marcher. Qu’on en finisse, avait-elle dit. Je ne savais plus par quoi commencer, sinon qu’il me fallait lui indiquer précisément ma position géographique et son évolution pour que nous tombions l’une sur l’autre. Nous approchions toutes les deux du marché d’Aligre, j’imaginais la rencontrer à chaque personne que je croisais, je dévisageais sans me rappeler plus aucun signe distinctif de celle que j’étais sensée reconnaître pour avoir passé un temps fou sur une photo d’elle à projeter ce moment que j’étais en train de vivre. Mais aucune des personnes qui venait vers moi, certaines en me dévisageant, d’autres en feignant ne pas avoir remarqué ma présence, aucune ne s’arrêtait en face de moi, toutes mes dépassaient. J’ai fini par baisser le regard pour calmer mon agitation.

Mon esprit s’est concentré sur la photo pour me rappeler son sourire. L’effet de son sourire en me rappelant son visage sur la photo fut immédiat, j’ai pu me centrer à nouveau, ma respiration s’est décélérée et mon cœur n’a plus du tout eu envie de s’arrêter de battre. Ensuite, le bleu de ses yeux, un bleu à mourir, et son regard aux profondeurs abyssales, en parfait accord avec la moue coquine que lui donnait ses fossettes, m’ont aidé à faire le pas suivant, à continuer à avancer. J’étais à nouveau captivée par son image, j’en aurais presque fermé les yeux en soupirant de soulagement.

Ce qui s’apparentait au début à une rencontre hasardeuse s’était transformé en un rendez-vous galant en bonne et due forme, avec sa charge de tensions au moment où le meilleur pouvait advenir, de tensions et d’attentions au moindre détail pour éviter le pire aussi. Je nous imaginais assises bientôt l’une à côté de l’autre à la terrasse d’un petit café, surtout pas un bar branché à la musique trop forte. Nous serions assises à côté, et non l’une en face de l’autre parce que cette configuration est trop abrupte pour une première confrontation, plutôt serrées l’une contre l’autre et je ne cesserais de la chercher du regard en douce. Ce moment, tel que je l’imaginais, j’aurais voulu qu’il dure indéfiniment. Nous aurions bu des thés à la menthe avec beaucoup de sucre, surtout pas d’alcool pour un premier rendez-vous, et nous aurions parlé sans être dérangées, pas même le silence n’aurait créé de malaise entre nous, au contraire il aurait permis de savourer chaque échange comme on laisse fondre un bonbon sous la langue au lieu de le croquer.

Ce sera plus fort que moi, il faudra que je regarde ses lèvres, mais à son insu pour ne pas qu’elle comprenne mon envie de l’embrasser, je veux rester discrète, je ferai mine de lire sur ses lèvres. Je déchiffrerai au mieux le moindre de ses gestes, ses expressions de visages, la moue qui se dit flattée, je décortiquerai le mouvement de ses sourcils, le moment où elle s’arrête de parler, les inflexions dans sa voix et ses silences. Il me sera impossible de savoir si je lui plais ou non, tout ce que je serai en mesure d’évaluer sur le moment, c’est sa capacité à elle de m’envoûter dans la vraie vie comme dans le rêve que je me fais de cette rencontre depuis des mois, des jours, des millions et des milliards de minutes qui s’égrènent maintenant. Sa voix m’avait charmée au téléphone, au point de me scotcher au combiné plus de deux heures d’affilée, ne nous pourrions plus nous quitter après autant d’heures de discussion lors de notre première rencontre, je l’imagine me demander quel est mon programme dans les prochaines heures, je m’imagine jouant celle qui n’attendait que le moment où cette question lui sera posée, parce qu’aussi bien j’aurais raison d’y deviner une invitation à passer le reste de la journée ensemble, ici chez elle ou au septième ciel, peut m’importait à présent pourvu que ce soit avec elle. Dans une variante du scénario, je peux ne pas avoir voulu entendre l’invitation et je réponds au premier degré, je prends le métro à la station la plus proche, une autre option étant qu’elle ne me pose aucune question et que, dans la logique des choses, nous nous levons pour faire évoluer la situation d’une manière ou d’une autre, nous réglons nos consommations et nous mettons à marcher, l’une à côté de l’autre, dans la même direction.
Elle n’aurait pas l’air pressée de me quitter, j’adapterais mon allure à la sienne, ce serait ma manière de lui montrer mon attirance pour elle autrement que par l’échange d’un regard ou de mots explicites, comme un signe de séduction envoyé d’un bipède à un autre bipède. Je pouvais aussi envisager le moment où nous n’aurions plus rien à nous dire, après avoir épuisé tous les dénominateurs communs entre nous et n’avoir pas accroché plus ardemment à un sujet parmi toutes les conversations possibles et déjà engagées par d’autres depuis la nuit des temps. A cette pensée, mon cœur se serrait, j’avais le souffle coupé, j’avançais presque la mort dans l’âme. Je l’imaginais lancer une remarque ponctuant la fin de notre rencontre, quelque chose comme « voilà, nous nous sommes vues », pour me faire réagir, et je serais incapable de réagir, et nous nous séparerions sans autre forme de procès, nous nous quitterions par la force des choses, précisément parce que les choses de la vie ont parfois plus de poids que la volonté la plus farouche et déchaînée. J’étais terrorisée à cette simple idée.

Au dernier moment, j’ai changé de trottoir.