Barcelone fut décidée comme la destination de prédilection pour un week-end prolongé. Un soir, alors que nous étions en train de nous frayer un chemin vers le fonds de la salle du Rosa Bonheur pour y poser nos affaires avant d’aller commander à boire, j’ai reconnu Anne, que j’avais rencontrée l’année passée. Je l’ai reconnue à son regard, elle m’avait marquée par son humour. J’ai présenté Anne aux autres et elle a continué à faire connaissance en dansant. Ce ne fut pas une surprise de constater que Natalie cherchait à se rapprocher d’Anne en l’invitant régulièrement à danser, j’apprenais tous les autres matins de la semaine à quel point il lui tardait de la retrouver le vendredi suivant. Hélène, Elsa et moi suivions ces épisodes avec intérêt et non sans inquiétude. Nous reconnaissions toutes chez elle cette faculté que nous avions plus ou moins nous-mêmes à nous emballer trop vite. Anne accepta de se joindre à notre projet de voyage dont la préparation avança d’un grand pas.

Notre invitée avait l’habitude de passer des journées entières en fin de semaine à Beaubourg, assise à même la sculpture en bois au sous-sol, pour lire. Au moment où je l’ai croisée au Rosa Bonheur, elle lisait Rilke. Je m’étais rapprochée d’elle assez naturellement, parce que nos discussions me plaisaient, un samedi soir j’ai même passé une heure à écrire sur ce même sol. Sa présence était réconfortante, comme une autorité qui m’aurait rassurée par sa bienveillance. Il y avait à cette époque une rétrospective de Guy Maden à laquelle elle nous avait conviées, Natalie et moi. Ces séances cinématographiques échelonnaient mes semaines automnales d’éclaircies culturelles suivies d’échanges plutôt insolites dont je me nourrissais copieusement. Il avait suffi que nous parlions une fois d’opéra pour que je réserve deux places pour aller voir « Médée » à l’opéra Bastille, moi qui n’aime pas ce lieu pour le vertige qu’il me procure lorsque je suis assise au balcon, ce sont pourtant les meilleures places et je ne me voyais pas en réserver d’autres. La mise en scène de l’opéra nous a déçues, cependant l’expérience de partager le spectacle de cette œuvre avec quelqu’un nous a un peu dévoilées l’une à l’autre. Anne s’est confiée à moi, tout en me sachant proche de Natalie, en me laissant entendre qu’elle cherchait à renouer avec celle avec qui je l’avais rencontrée en couple l’année précédente. Je pensais que la rupture était consumée, en fait il n’en était rien. J’ai été témoin d’une scène étrange un soir que nous sortions danser ailleurs qu’au Rosa Bonheur. Anne s’est retrouvée face à face avec son amie qu’elle n’avait pas revue depuis des mois de séparation. Nous avancions vers le bar, elle s’est alors figée sur place sans savoir quoi faire ni que dire, l’autre en face tout aussi surprise. Il s’est passé trois éternités avant que l’une réagisse enfin ne serait-ce que pour sourire à l’autre. Il y avait comme une fatalité dans ces retrouvailles, dans l’échange de regards se mêlait autant d’étonnement que de désir, j’en étais le témoin direct. Je n’aurais pu mettre en scène mieux ce qui se jouait devant moi comme une évidence.

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