L #36

Annulé lui aussi, le marathon de Paris. Ou plutôt reportés tous les deux, le semi et le marathon, aux dates respectives du 6 septembre et du 18 octobre. Autant j’étais sous le choc de l’annulation annoncée la veille du semi, un peu déçue, autant à un mois jour pour jour du marathon prévu à l’origine le dimanche 5 avril, son report aux calendes grecques m’a causé un profond soulagement, presque surprenant. Je ne me sentais pas forcément sous pression, auquel cas j’aurais davantage de sorties longues au compteur, au contraire je me sentais reculer face à l’obstacle, prête à braquer même. Finalement, c’est l’obstacle qui recule et me laisse du temps, tout le temps nécessaire pour mieux l’appréhender. Je me réjouis par la même occasion de prévoir avec bien plus de légèreté et d’insouciance les vacances à venir, l’attente du printemps dans les prochaines semaines, les week-ends à nouveau comme des moments de détente.

Le half-Ironman reste l’objectif sportif de l’année, le stage de triathlon l’entrée en matière, dans les deux cas je n’aurai donc pas déjà un marathon dans les jambes. Quelle aubaine. Je peux abandonner pour l’instant les vertiges de l’infiniment grand pour me concentrer sur l’infiniment petit, le Super Sprint est prévu à la fin du mois. L’année dernière, je l’avais nagé en brasse à défaut de maîtriser le crawl, j’avais paniqué, perdu mon souffle. Le souffle, dont la formatrice m’a expliqué pas plus tard ce matin qu’il permet aussi de poser la voix, gagner en assurance. Souffler. 300m de nage, soit trois aller-retour seulement, si cette année je pouvais y insérer une culbute… puis 6km de vélo, l’année dernière je n’étais pas encore tout à fait au point sur les vitesses, c’est le moins qu’on puisse dire. Mouliner, souffler et mouliner, progresser. Enfin, 2,5km de course à pied dans le quartier pentu autour de la piscine et j’avais marché sur une montée tellement je l’avais perdu tout à fait, mon souffle. Trottiner, continuer, expirer et reprendre mon souffle. Progresser jusqu’à la ligne d’arrivée et savourer le chemin parcouru.

Commençons donc par culbuter.

Format M #5

Première séance de fractionné en ce 1er août, trois blocs d’un kilomètre puis 500m avant la recup et rebelote. Je commence sur une allure de 4’25 », exactement l’allure à laquelle j’avais profité de ma séance de fractionné à la rentrée dernière, 8x1km et gainage entre chaque bloc, je reprenais un mois après le marathon des Gay Games et mon bassin ne s’était pas encore déplacé, j’étais au top de la forme ce samedi-la. Ce fut bien le seul samedi de la saison. Ce jeudi, j’ai fini le troisième bloc à une allure de 4’12 », j’ai exulté non seulement parce que j’ai atteint 3’48 » sur 400m, ce qui ne m’était pas arrivé depuis le début de l’année, mais surtout parce qu’enfin j’ai l’impression que le travail commence à payer un peu. Enfin, un peu, et cela reste une impression, à confirmer.

Premier triathlon maison en ce week-end où j’ai prévu d’aller nager en eau libre à Torcy avec un aller à vélo, le lendemain je profiterai d’une sortie dominicale pour me décrasser les jambes. Un triathlon sur deux jours certes, mon chassé-croisé personnel entre entraînements juilletiste et aoutien, avec des transitions plutôt très vacancières, une sieste et un ciné. J’ai l’habitude d’arriver sur les quais sans avoir une idée précise du film que je vais voir et je me laisse guider par les horaires pour avoir le moins d’attente possible. Il se trouve que la prochaine séance m’a amenée à découvrir un documentaire sur Diego Maradona. J’ai été prise dans le feu de l’action et de la passion déchaînée autour de ce prodige du ballon, grand séducteur et fils responsable qui a pris en charge sa famille à 15 ans avant d’être rattrapé par l’addiction à la cocaïne. Je n’ai pas regretté un instant d’avoir opté pour ce documentaire édifiant.

Je suis partie le samedi à 8h pour rejoindre la base de loisirs de Torcy par les bords de Marne, Nogent puis Bry-sur-Marne, il n’y avait quasiment personne sur mon trajet depuis Paris, la température était parfaite. Je me souviens de mon premier trajet à vélo, en mode récupération trois jours après le marathon de Paris, je n’avais pas changé de vitesse une seule fois. Cette fois-ci je mouline davantage, j’accélère sur la longue piste qui longe le lac de Vaires sur plus d’un kilomètre mais je n’atteint pas 35km/h. Il faut définitivement que j’apprenne à rouler, et je ne parle même pas de dénivelé. Simplement rouler, suffisamment vite et longtemps. En arrivant, je note que la plupart des nageurs sont plutôt en train de sortir de l’eau et se rhabiller sur la berge, on me confirme que la barrière horaire indiquée par la FFtri est à 10h et non pas 11h, comme je l’avais cru. Tant pis, j’attends mon camarade de nage et nous nous mettons à l’eau les derniers, les canards commencent à s’impatienter sous les branchages, qui aimeraient reprendre possession des lieux. Je fais le tour des 3 îles, je dévie régulièrement en crawl, je reprends le bon tracé en brasse coulée. J’arrête la montre à 1,5km de nage en étant allée chercher deux bouées pour arriver au compte juste. Je suis au-delà des 35mn, pour le coup je ne me suis pas pressée et j’ai profité amplement d’être seule dans le lac pour savourer l’instant.

Il va néanmoins un jour falloir commencer à nager vite, maintenant que je maîtrise à peu près la technique du crawl et que je suis à l’aise en eau libre. Je suis rentrée pour midi, je ne prévois rien d’autre qu’une longue transition loisir jusqu’au lendemain matin. Réveil à nouveau à 7h, direction Bastille pour un parcours de 12km. Je sais que je peux les courir en 57mn, en l’occurrence je me greffe sur une sortie qui sert de prepa à un 100km, le rythme est donc de 10km/h et cela me va en ce dimanche de chassé-croisé. Les bords du canal vers Saint-Denis sont très agréables et l’arrivée sur le stade de France quasi magique ! J’en fait le tour avec excitation, le compte kilométrique est bon. Je peux rentrer à présent, à partir de maintenant je ne peux que progresser.

Trois éternités #40

Il est arrivé sans même que je m’aperçoive de l’échéance, le semi-marathon de Paris. J’avais bien noté que j’étais en déplacement en Angleterre la semaine précédente et que je n’aurais aucun moyen de m’entraîner sinon rapidement chaque matin, à l’occasion d’une petite sortie de cinq kilomètres dans le parc des magnifiques manoirs de la Cornouaille. Quel meilleur moyen pour découvrir une contrée que de la parcourir à pied, le regard aux aguets. J’avais en mémoire également un premier concert de la chorale la veille de la course et dont l’horaire ne me permettrait pas de participer à la pasta party avec les autres membres du club. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir cinq fidèles coureurs du club venus m’écouter chanter, je me suis sentie revigorée, remplie d’énergie pour affronter la course sans préparation. Au moins j’avais été entraînée à courir sous la pluie pendant une semaine entière. Le ciel bleu a fini par se dégager alors que nous rejoignions les sas de départ après la photo de groupe prise sur fond de cathédrale au loin, le départ serait donné vers Austerlitz sur les quais. Comme par hasard, une notice m’avait rappelée que j’avais couru mon premier semi-marathon quatre ans auparavant, presque jours pour jour, le départ était alors donné au bois de Vincennes, j’avais marché au quatorzième kilomètre qui grimpait trop pour moi, 1h59mn58s. Près de 40000 coureurs sont attendus aujourd’hui, c’est énorme et l’organisation est ficelée. Nous partons avec deux minutes de retard seulement, le parcours est roulant quasiment jusqu’au bout, sinon une légère montée au neuvième kilomètre, aux abords de la Porte Dorée. Je me rends compte au sixième kilomètre que je suis toujours dans le peloton du meneur d’allure pour les coureurs visant 1h40, je le perds de vue régulièrement, puis il réapparaît devant moi au douzième kilomètre, je ne dois pas être si mal en point, mais ce vent. Ce vent ! J’attends le dénivelé négatif que l’on m’a promis au dix-septième kilomètre avec grande impatience, j’aimerais me laisser couler jusqu’à Bercy sans plus avoir à lutter contre les giboulées qui menacent ma motivation sur les hauteurs du plateau vers Charenton, continuer. Certains coureurs se sont mis à marcher, j’ai moi-même décéléré, tout mais pas marcher non. J’en suis au dix-septième kilomètre et la fin de la course me paraît interminable, j’aimerais arriver au kilomètre suivant pour me dire qu’il n’en reste plus que trois à effectuer pour retrouver la rumeur de la ville et les encouragements des gens qui redonnent un coup de fouet sur la dernière ligne. Je pense que j’ai une chance folle de courir sur un aussi beau parcours. Bientôt le paysage urbain se dessine plus précisément, au moment même de franchir les rames du tramway, comme au marathon de Paris lorsque je me dis que la direction est prise vers la ligne d’arrivée à nouveau après s’être éloignés trop longtemps et bien trop loin de la capitale. Je n’ai plus de jambes sur les deux derniers kilomètres, il fait un temps splendide et je profite, la ligne d’arrivée ne devrait plus être loin, la voici qui apparaît depuis le pont. 1h44mn41s.

Le chiffre 5 #2

Cinq ans ont passé, je me suis retrouvée en dernière année de primaire, et la tortue qui faisait la taille d’une pièce de cinq francs à l’époque a grandi au point de dépasser d’une longueur ma main, une spectaculaire transformation. Elle avait été baptisée Verdi par Madame Plat, la mère de cette dernière s’occupait de l’animal tous les étés et, nous ne l’avions appris qu’à la dernière rentrée en guise d’explication à cette métamorphose autrement ahurissante d’un reptile en si peu de temps, elle lui donnait à manger de la viande hachée à la place des traditionnelles vermicelles. Verdi en raffolait et avait pris l’habitude de pincer très fort les doigts lorsque nous nous approchions de l’aquarium, devenu beaucoup trop petit pour elle. Autant, la tortue n’avait pas démontré de grandes qualités de nageuse, autant pour le coup, elle en était arrivée à stagner dans une pataugeoire sans pouvoir donner aucune ampleur à ses mouvements.

Il était temps d’accorder une nouvelle qualité de vie à celle qui était en chemin, depuis 5 ans, pour nous survivre tous. Il a été décidé de céder Verdi au zoo de Vincennes, pour qu’elle s’intègre aux autres tortues de son espèce et vive en milieu un tant soit plus naturel que dans un aquarium de gadget pour la star qu’elle était devenue. Toute l’école prenait de ses nouvelles et venait lui rendre visite en maternelle, sans besoin pour cela de traîner une ardoise avec un chiffre 5 inscrit à l’envers dessus. Seulement pour moi, contrairement à tous les autres, Verdi était devenue un lot de consolation à ma traversée, presque une récompense pour mon originalité, je m’étais énormément attachée à elle, et je crois elle aussi à moi. Par exemple, plutôt que de rentrer sa tête à l’approche de tout un chacun, elle étirait son cou vers mon doigt comme si elle me reconnaissait.

Ma petite ardoise, mon chiffre 5 à l’envers et moi-même tenions notre revanche contre Mademoiselle Carrera, j’étais devenue celle qui a dompté la tortue pour en comprendre les moindres faits et gestes et interpréter ses silences, la peur que semblait susciter certaines voix sur elle, la curiosité dans son cou tendu vers l’horizon de son aquarium, et je me sentais sans doute un peu grandie par cette image que les autres me renvoyaient. Le moment de me séparer de Verdi fut déchirant, même si c’était la seule solution et la meilleure pour son propre bien-être. Elle allait continuer sa trajectoire de reptile nourrie à la viande fraîche de son côté, contacter d’autres tortues et peut-être reprendre quelques activités aquatiques, tandis que de mon côté j’intégrais le collège. Mon ardoise n’était plus qu’un lointain héritage, néanmoins très présent. Pas une fois, en écrivant le chiffre 5 à l’endroit, comme il faut, j’ai manqué d’avoir une pensée nostalgique vers mon chiffre à l’envers et inscrit tel quel dans mon esprit, à la fois comme le paradis perdu d’un retour à l’insouciance et la terre promise d’une paix universelle.

Lorsque nous avons laissé s’échapper Verdi au bord du bassin, c’était le début de l’été et il faisait déjà une chaleur accablante, la tortue a fait un semblant de pas en avant puis est restée figée sur place. Madame Plat est partie faire le tour du zoo et je suis restée seule pour accompagner Verdi dans son plongeon d’adulte. Au fond de moi, j’espérais bien qu’elle ferait volte-face pour mieux galoper dans ma direction, à l’image de mon 5 qui résiste face à l’évolution de l’espèce des chiffres. Mais contrairement à mes attentes et après une longue hésitation, la tortue s’est avancée à nouveau jusqu’à l’eau qu’elle a semblé goûter d’abord, avant de s’y enfoncer la tête la première, puis tout le corps. Bientôt, la tortue avait disparu. Je restais là, bouche bée, dans l’attente d’une éruption de Verdi à la surface, plusieurs minutes se sont écoulées, il ne se passait rien. J’ai poussé un profond soupir.

Alors que je m’éloignais du bassin pour retrouver Madame Plat et lui raconter l’accomplissement de ma mission, une voix a attiré mon attention derrière moi. Cela provenait du bassin où je venais d’assister à la disparition de Verdi, on aurait dit le chant d’un être mi-homme mi-animal, en tout cas pas un son ordinaire, quelque chose sorti tout droit d’outre-tombe ou bien de l’au-delà. C’était à la fois fantastique et effrayant, et j’ai tout de suite pensé qu’une tortue comme Verdi aurait pu être à l’origine de ce chant qui allait droit au coeur. Au moment où je me suis retournée, une tête piquait à nouveau du nez vers les profondeurs du bassin, j’ai regardé un point fixement à la surface puis balayé les alentours à la recherche d’un autre témoin de la scène, j’étais seule à avoir entendu la mélodie aux élans de remerciement, ou d’avertissement, personne n’aurait su le dire exactement.

Je n’ai pas toujours eu cinq ans non plus. Moi aussi, j’ai pu évoluer sous ma propre carapace. J’ai pris quelques centimètres et opté pour une coupe garçonne. Ainsi affublée de mes pantalons rapiécés et de mon air sombre, j’avais déjà moins de chance qu’on me demande de choisir un prétendant pour aller lui claquer une bise, je risquais tout au plus d’être l’élue d’une fillette qui ne s’apercevrait de rien parce que j’avais l’habitude de regarder par terre à peu près tout le temps. Les autres moments, je les passais à animer des objets en leur faisant la conversation, plutôt que d’aller parler aux camarades de mon âge. Je n’étais pas encline à rallier un groupe d’enfants, effrayée par les enjeux qui s’y déroulaient entre les protagonistes dont les rôles paraissaient avoir été distribués comme pour jouer une pièce de théâtre, toujours la même, il y avait le roi, ses sbires, et ceux qu’il fallait pour une raison ou même sans autre forme de procès, renvoyer du cercle ainsi ressoudé. Je refusais de participer, m’étant moi-même exclue dès la première heure du sens de l’évolution. J’aurais du grandir avec des ailes ou des nageoires à la place des mains, mais la nature m’avait dotée de deux fois cinq doigts,  et j’avançais dans ma vie de bipède, une ardoise au-dessus de la tête.

Le chiffre 5 #1

Ça a commencé, je n’avais pas encore l’âge d’entrer en classe de cours préparatoire et déjà la maîtresse, Mademoiselle Carrera, nous demandait d’inscrire sur notre ardoise l’âge que nous avions et de montrer au reste de la classe et à l’appel de notre nom le résultat, 5 ans. Sauf qu’au lieu de tracer le chiffre 5 avec la tête en avant, dans le sens de la lecture, avec la petite queue qui pointe à l’arrière sur le côté gauche, mon « 5 » finissait sur la droite, la pointe de la craie prête à inscrire le prochain chiffre sur l’ardoise, dans le sens de l’écriture. On aurait dit que mon chiffre 5 à l’envers n’avait qu’une idée en tête, sitôt apparu blanc sur noir à la surface de l’ardoise, à savoir se barrer en courant vers le 4 pour laisser le 6 assumer le reste de la phrase tellement c’était trop lourd. Et la maîtresse connaissait ma difficulté. Parmi les autres jeux auxquels elle nous conviait, et dont j’ai compris plus tard qu’ils s’apparentaient à des pratiques perverses, il y avait aussi celui du bisou, le principe étant que chaque fille devait se lever et aller embrasser un garçon parmi ceux de la classe. De tous les mots à 5 lettres, « bisou » est celui que j’aime le moins car il oscille, perfide et fourbe, entre la « joue » et la « bouche ». Au moins lorsque j’écris « arbre », je vois se matérialiser l’idée d’autrui et lorsque j’inscris un « objet » en tête d’un message, c’est pour lui donner un sens.

Je savais déjà ce qui était attendu de moi pour avoir inscrit sur mon ardoise le chiffre 5 à l’envers, je m’infligeais ma punition sans oser rouspéter. Il me fallait sortir de la classe de cours préparatoire et traverser la cour de récréation sur laquelle donnaient toutes les autres classes pour retourner à l’école maternelle. Depuis leurs petites chaises, assis droit à leur pupitre, tous les autres écoliers des autres classes pouvaient me voir traverser l’immense cour, de la taille d’un petit stade, en se disant qu’ils préféraient leur place plutôt que la mienne. Au mieux, je leur donnais l’occasion d’une distraction entre la dictée et la leçon d’histoire. Je me souviens du calme et de la solitude de ma traversée, comme si tout un chacun, les maîtresses y compris, retenait son souffle, pour que chacun de mes pas résonne le plus indiscrètement et que le poids de la honte pèse le plus lourdement possible sur mes épaules de fillette âgée de cinq ans. De fait, je n’étais pas fière. C’est avec soulagement que j’ouvrais la porte de la maternelle, enfin on ne me verrait plus, je pouvais disparaître aux yeux des autres et trouver la paix auprès de mes camarades moins âgés que moi. Madame Plat m’accueillait avec un large sourire, sans doute ne cautionnait-elle pas les méthodes de Mademoiselle Carrera, elle commençait par me prendre dans ses bras. C’est le meilleur souvenir que j’ai gardé de mes cinq ans. Souvent, lorsque ma petite ardoise, mon cinq à l’envers et moi-même débarquions en maternelle, nous tombions le jour d’un anniversaire et j’avais droit à une part de gâteau au chocolat comme si j’avais été invitée à la fête. Ici, je me sentais en sécurité, un peu comme si les autochtones m’acceptaient avec ma déviance, pire ils donnaient à ma version du chiffre 5 tout le crédit du monde. Après tout, si j’arrivais à l’inscrire sur mon ardoise, c’est qu’il avait le droit d’exister lui aussi, à l’image de n’importe quel gribouillage, pardon chef d’œuvre original.

A l’occasion d’un anniversaire, Madame Plat avait offert une petite tortue de Floride à l’ensemble de la classe. C’était en début d’année et déjà mon ardoise et moi-même nous étions distinguées dans le domaine de l’inscription du chiffre 5 et de son exposition aux yeux de tous. Tandis qu’en classe préparatoire, la maîtresse nous faisait lever pour aller embrasser un camarade du sexe opposé, celle de la maternelle offrait l’occasion d’observer une petite chose aux tempes rouges sur lesquels toutes et tous, moi y compris lors de mes visites, nous souhaitions faire des bisous. Et quand je dis « chose », je ne vais pas jusqu’à qualifier la tortue d’objet, loin de là. Au contraire, je reconnaissais dans sa réaction de repli lorsque l’un de nous s’approchait de trop près, mon propre réflexe à chaque fois que Mademoiselle Carrera initiait son jeu maléfique, un mélange de peur et de dégoût m’envahissait alors. Je me sentais proche de ce vertébré au point de le faire parler pour amuser les écoliers de la maternelle, « ne m’approchez donc pas de si près ! » disait la tortue avec mes mots, et toute la classe riait. J’humanisais la tortue autant qu’elle me renvoyait à mon animalité.

Sans doute, me disais-je, mon chiffre 5 était le résultat de ce mélange spécial. Ce n’est que plus tard, des années après, que j’ai lu l’épisode de la Création dans la Bible. Il y est dit qu’au cinquième jour, Dieu crée les animaux, les poissons et les oiseaux, ceux-ci qui filent entre les doigts et ceux-là qui s’échappent dans les airs, pas les animaux domestiques. Dieu, ce jour-là, ne s’est pas occupé des quadrupèdes, pas plus que des reptiles et serpents, et encore moins des bipèdes. L’homme n’était pas même une option, un espoir, il semble d’emblée apparaître sous l’idée menaçante d’un assujettissement à venir, pas des poissons et des oiseaux mais des animaux créés le même jour que lui, c’est-à dire le sixième jour. Au cinquième jour, tout est encore possible, la liberté de le penser existe pleinement, dans l’intégralité que lui confère l’imaginaire, peut-être les petites tortues aussi en ont elles joui. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme, la menace du bisou dans les privilèges de la maîtresse et la traversée de la cour d’école dans le parcours de tout écolier solitaire, le 6 est déjà inscrit dans le 5, en filigrane, il suffit de courber à ce chiffre l’échine et de lui attacher la queue pour lui fermer la possibilité de filer. Tout chiffre 5 vit dans l’ombre d’un 6 qui a imposé sa puissance, son hégémonie suprême de symboliser le dernier jour de la création à proprement parler, avant le dernier jour, celui du repos. Tous les chiffres 5 sauf le mien, unique et magique, originel comme l’est l’innocence.

Comment je n’ai pas rencontré Sarah Jaffe à la Côte Saint Jacques & Spa #2

Que de passages pour accéder à la Maison Sage

où Sarah Jaffe chante ce soir, fidèle à son image

et à son public, crooner, chahuteur, pas très sage ;

elle entonne de son dernier album quelques passages

mais ça cause, personne n’écoute, l’alcool fait des ravages.

Je suis d’un autre âge et j’essaie par mon attention

de retenir sur scène celle qui joue pas pour des pions

et n’a pas besoin de stage pour prouver son talent,

peine perdue elle a disparu et je suis en rage,

la chanteuse texane vole vers d’autres horizons.

‘round S. #3.3.2

En plein cœur de l’hiver, j’ai fait une trêve. A trois jours de Noël, je ne suis pas allée courir, le lendemain non plus, pas plus le jour d’après. Le 22 décembre, j’étais sur le point d’atteindre les 220 kilomètres depuis le début du mois. Et j’ai braqué comme le cheval face à l’obstacle. J’ai cessé de fuir en avant, j’ai capitulé par impuissance. Cela a duré dix jours pendant lesquels j’ai laissé le poids du temps s’accumuler sur moi comme la neige s’entasse sur le paysage qui existait pour le recouvrir entièrement jusqu’à créer l’illusion de sa disparition.

A la place du paysage est apparu un visage. J’ai commencé à en dessiner les contours, à tâtons. Du fond de ma grotte, enfouie sous mon tas d’instants ratés et sans plus avoir la moindre notion du temps – continue-t-il à s’écouler dehors et suis-je définitivement perdue pour le reste des temps à venir ? -, j’ai tracé avec mon doigt ses traits. J’ai fait appel à mes plus récents souvenirs en fermant les yeux et ses expressions me sont apparues. Le toucher de son regard, la caresse de son sourire et la malice de son air parce qu’elle ne me dira pas ce que je voudrais entendre.

‘round S. #3.3.1

Il y a eu un matin, ce réveil si serein une fois, et tous les matins qui ont suivi après. D’autres matins moins sereins, un peu déteints, comme les feuilles qui tombent d’un coup de l’arbre, balayant au passage le souvenir des couleurs si vives et captivantes, autrement plus vivantes, de la première feuille apparue sur l’arbre aux premières lueurs du jour, la première fois.

Il y a eu un automne, et les pages sont tombées pour mieux s’éparpiller aux quatre coins de la toile. Maintenant c’est l’hiver, et je me suis remise à courir dans l’interminable silence, doucement j’ai repris le rythme. Et ce matin, j’ai entendu un oiseau chanter, comme pour mieux me rappeler que pendant presque deux saisons entières, il n’avait plus chanté. Bientôt, ce sera le printemps.

La fracture, toutes les fractures ne seront plus qu’un lointain souvenir et je retournerai traquer le premier rayon de soleil le matin comme j’avais l’habitude de le faire avant d’avoir la mauvaise idée – une fois, la seule fois,  mais la seule et unique fois de trop -, d’aller courir le soir, tendue comme un arc par ma journée de travail. Ce jour-là, un mardi, je me suis blessée. A trois jours seulement du printemps.

Comment je n’ai pas rencontré Sarah Jaffe à la Côte Saint Jacques & Spa #1

Trois mois que la bouteille traînait à côté de mon évier, trois mois que je l’avais embarquée depuis l’aéroport de Mykonos pour Nath qui m’avait gardé les chats pendant mon séjour sur l’île, trois mois que j’étais rentrée et la bouteille de Retsina trônait ainsi, intouchable, couronnant par sa présence même mes six premiers mois d’abstinence.

J’avais prévu de repasser chez moi la récupérer et me changer après mon escapade à la Côte Saint Jacques & Spa, mon train me ramenait de Bourgogne en fin d’après-midi et nous n’avions pas prévu de nous voir avant le début de soirée avec Nath. Elle m’avait proposé l’inauguration d’un nouveau lieu, la Maison Sage, un concert y serait donné par une chanteuse du Texas dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, Sarah Jaffe.

C’était le jeudi 17 novembre, le train partait à 9h26 depuis la gare de Bercy, dont je ne connaissais pas non plus l’existence jusqu’à ce jour. J’ai quitté mon appartement et les chats le matin, vêtue d’un trois-pièces et sans la bouteille de vin résiné. Je suis arrivée à l’hôtel les mains vides et avec un retard de presque une heure parce que mon train avait du, pour des raisons plutôt confuses, stationner sur la voie. Aux petits soins, le personnel m’a proposé une coupe de Champagne en cherchant à l’incident sa cause la plus probable.

J’ai décliné la coupette, poliment. Les explications liées à mon retard paraissaient plutôt farfelues, de moins en moins crédibles, j’ai senti en moi le doute s’immiscer au moment où la réceptionniste a évoqué l’hypothèse d’un changement d’aiguillage lié à la pleine lune. Puis chacun est retourné vaquer à ses occupations et j’ai été installée à une table du restaurant située près de la baie-vitrée donnant sur la rivière. A l’autre bout de la salle venait de s’attabler une jeune femme qui ne semblait pas de la région, elle portait un grand chapeau rose pâle. On lui prêtait une grande attention, on voulait en même temps rester d’une discrétion exemplaire. Autour d’elle, on s’empressait.

Il semblait que la consigne avait été donnée au restaurant de me divertir de l’autre table, d’abord en m’invitant à profiter de la vue sur la berge à chaque fois que mon regard s’attardait ailleurs tandis que l’on présentait au chapeau rose pâle dans une grande corbeille la sélection de petits pains spéciaux, ensuite en m’invitant à goûter à la production de vin local à laquelle on substitua à mon intention un jus de raison divin au moment où celle qui ne pouvait qu’être une artiste reconnue pour être aussi à l’aise face à tant de déférence. Enfin, on me servit un dessert casse-tête au moment où une serveuse s’était approchée pour échanger avec celle en qui j’ai deviné Sarah Jaffe et que j’essayais d’intercepter des bribes de conversations susurrées.

 

A Joigny, au cœur de la Bourgogne, on sait recevoir avec honneur et bonheur une chanteuse venue tout droit du Texas. J’en étais encore à tenter de percer la coque croustillante de mon dessert pour atteindre la mousse au praliné sous le caramel résistant lorsqu’en relevant la tête, je m’aperçu que le chapeau et sa propriétaire s’étaient éclipsé à mon insu. Le stratagème du dessert avait donc fonctionné. J’avais rendez-vous au Spa et il ne fallait pas que je manque mon train de retour pour arriver à l’heure au concert de l’artiste texane. J’ai beau être d’une nature plus résistante qu’une coque de caramel au toucher d’une cuillère, j’ai bien senti l’enveloppe de mon corps fondre comme du sucre dans une casserole à feu doux au contact des doigts de fée d’une masseuse dont la respiration apaisante m’a emportée dans des délires outre-Atlantique.

J’étais sur le point d’offrir une glace à la pistache à Sarah Jaffe lorsqu’une voix à la fois suave et ferme m’a prévenu qu’il était 15h50. Si je voulais avoir mon train de 16h11, il me restait la possibilité de télé-transporter la table de massage sur le quai de la gare ou alors de partir d’ici directement en courant et en string. Dans tous les cas, il fallait commencer par ouvrir les yeux et revenir sur terre. La masseuse m’a gentiment détaillé les soins dont je sentais encore les effets, en l’occurrence un baume à base de pistache. Je paraissais ravie, limite intéressée, incapable de réagir, plus sereine que Buddha.

Dans ma tête pourtant, c’était la tempête. Sans doute la chanteuse était-elle à l’approche de Paris, voire déjà sur scène et en pleine répétition avec ses musiciens, tandis que je me trouvais avec une masseuse à cent cinquante kilomètres de là, dans un état de quasi lévitation et à moitié nue. Je suis parvenue à me redresser pour agripper mon peignoir et filer me rincer sous la douche.

Je ne me suis pas aperçue tout de suite que mes cheveux étaient également badigeonnés à la pistache, le temps étant compté je ne me suis pas lavé la tête. Je n’avais pas retrouvé mes esprits tout à fait en m’habillant, si bien que mon trois-pièces s’est transformé en simple pantalon veste, j’ai roulé le gilet en boule dans mon sac en m’apercevant que ma chemise était restée à moitié déboutonnée.

Le chauffeur de l’hôtel n’avait quant à lui heureusement pas perdu la boussole et m’a déposée devant la gare avant de repartir aussi vite, tel un bolide. Aucun train à l’horizon et pour cause, celui de 16h11 avait été annulé. Je n’aurais pas le temps de repasser par chez moi. Je me suis affalée sur un banc et j’ai pris racine jusqu’au train suivant. C’est ainsi que j’ai débarqué au concert de Sarah Jaffe, transformée en pistachier.

‘round S. #3.2

Enfin, O. et le projet d’un prochain voyage. Le retour d’une randonneuse peut en cacher un autre. Et il se trouve que celle qui m’avait initiée à la randonnée sur l’île l’année précédente a pour perspective la même destination au printemps. Larguer les amarres, le reste suivra. Lâcher de souvenirs, comme on laisse s’envoler des ballons pour les regarder s’éloigner au loin, défilé de saisons pareil à une succession de photos dont on ne sait plus pourquoi on les a prises en les examinant à nouveau.

 

Par exemple, la dernière fois que je l’ai vue à la répétition. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle vienne, cela relevait du miracle. Je l’ai serrée dans mes bras devant tout le monde, j’étais en train de grignoter quelques amandes dont j’avais rapporté un sachet. Je revenais de Belleville, où j’étais allée féliciter la destinataire des cartes postales pour ses cinq années de clean. S. avait ramené un petit paquet de Haribo pour le pot après la répétition, je l’ai emporté chez moi en douce. Si je crois au miracle, pour autant je ne donne aucun crédit aux formules magiques, et le savant mélange d’amandes un soir et de bonbons Haribo le lendemain n’a jamais fait changer le cours d’aucune histoire, en tout cas pas la mienne.

 

La preuve. La dernière fois que je la raccompagne chez elle, une simple accolade, rien d’autre. Pas même un essai de tentative avortée. Rien de rien. Elle rentre chez elle, moi chez moi. Je n’ai plus jamais remis les pieds rue Custine. J’emprunte Clignancourt si je viens du Sud et Caulaincourt si ma migration du jour m’amène du Nord. Il n’y a plus de jonction entre ces deux rues qu’un seul numéro rapprochait à mes yeux, comme un check-point entre deux quartiers que tout oppose, le point central du Tout-Paris de mon esprit le temps d’un automne.

 

Un dernier tour de piste, et puis s’en va. La dernière fois que je cours avec elle au stade, c’est pour mieux la perdre de vue. Les grands spots n’avaient pas été allumés, sans doute pour décourager les retardataires à s’éterniser en ce dimanche où la fermeture des portes se faisait plus tôt que tous les autres soirs. La nuit tombait et nous n’y voyions quasi plus rien, l’ambiance était surréaliste, sublime. J’avais repéré la lune et courais dans sa direction de toutes mes forces, celle-ci jouant à s’éclipser derrière les nuages pour mieux reparaître et me laisser suivre ma voie sans m’influencer sur la décision, le virage que je devais prendre, selon. J’ai continué à courir, à défaut de savoir voler.

 

 

J’ai couru une distance totale de 1429,33km en 2016, en commençant peu avant le marathon, donc sur neuf mois, 888 miles. A vol d’oiseau, j’aurais pu arriver à Gjovic en Suède, dans le Comté d’Oppland, ou à Michalovce en Slovaquie, dans l’ancien comitat hongrois de Zemplin.

Au lieu de ça, j’ai continué à marcher chaque matin sur Caulaincourt pour aller écrire, et à marcher sur Clignancourt certains soirs pour aller crier.

Ce soir, j’irai crier fort sur Sarah Jaffe, Before you go.

J’ai la chanson en tête, enfin presque.

A vol d’alto.