La température grimpait dangereusement, il était temps d’aller sous la douche et faire une sieste. Cinq heures passées à cette table d’écriture, le corps tendu par l’effort et la tête embrouillée à force de tenter de saisir en plein vol des images défilant à une vitesse folle sous mes yeux lents. Ce n’était pourtant pas compliqué et pourtant, j’avais eu toutes les peines du monde à rassembler mes idées, si une image apparaissait les mots eux se volatilisaient sur la page vierge, tout restait à écrire et les secondes, instants d’éternité, s’écoulaient, me narguant de leur agilité. C’était tout sauf compliqué oui, aucun dialogue pas même une intrigue non, une description. La description d’un corps de femme, j’avais le modèle quasiment présent devant moi à force de l’avoir à l’esprit, obsession incessante qui m’avait emportée toute entière et maintenant me paralysait comme une première, comme s’il avait fallu la toucher pour la coucher sur le papier. Une première fois qui me faisait trembler des mains, le souffle court, mon corps me jouait des tours au moment où j’aurais voulu qu’il la mette en veilleuse pour que je puisse me concentrer, mais on écrit avec tout son corps, n’est-ce pas, pas seulement avec les mains ou l’esprit seul, tant que je ne parvenais pas à me maîtriser face à mon sujet, rien de valable ne pouvait sortir. Rien ne sortait du tout d’ailleurs, pas même le mot Corps pour parler du corps de cette femme. La sixième heure allait sonner et j’étais en nage, crispée comme en proie au pire des vertiges, mais je ne pouvais pas non plus aller me reposer sans avoir écrit au moins un mot proprement, les images de la peau nacrée de ce corps, ses bras élancés et l’élégance de sa nuque découverte, ses longues clavicules au-dessus desquels j’avais déjà composé toutes les perles pour en faire un collier, toutes ses images dansaient autour de moi, absente à ma table, les paupières lourdes. J’ai entendu les perles du collier se défaire et tomber par terre, le corps de cette femme s’est alors animé pour les ramasser, elle a d’abord porté sa main à son cou, c’était un ravissement, puis elle a écarté une mèche de ses cheveux en s’agenouillant, c’est là qu’elle m’a vu, ou plutôt, c’est là que j’ai vu son visage pour de vrai, comme mis à nu, le visage d’un ange, d’une beauté. Elle s’est relevée en tenant une première perle dans sa main et s’est approchée de moi en me fixant avec bienveillance, j’étais incapable du moindre mouvement ni d’une parole convenue, tout en moi tendait vers elle qui venait à moi, je sentais la chaleur de sa peau près de la mienne. Lorsqu’elle s’est penchée pour me donner sa perle, ses cheveux ont effleuré mon bras transi, ses lèvres étaient à hauteur des miennes et son sourire discret était une invitation à la suivre ici. J’aurais tout lâché pour rester avec elle le plus longtemps possible, pour rester là tout le temps. Mon stylo a dû tomber de ma main à cet instant et je me suis réveillée, le cœur battant très fort. J’ai regardé autour de moi, aucune femme n’était dans la pièce, aucune perle non plus par terre, au moment où mon regard s’est porté à nouveau sur la page d’écriture je suis restée interdite, mon texte était écrit.

Photo : Egon Schiele, « L’étreinte », 1917.

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