Ce jour où je l’entends grommeler pour elle-même « mais ma sagesse a des limites ». Elle m’a proposé de monter sur son scooter, c’est même la première fois, le soleil est à son zénith en ce samedi estival et nous suivons gentiment la file des voitures qui s’arrête au feu, jusqu’à ce que d’un coup d’accélérateur, elle vire à gauche pour sillonner habilement entre les véhicules et repartir aussi sec pour passer au vert à l’instant où nous arrivions en tête de file. Accélérer sans regarder derrière, saisir l’instant présent, partir, ici maintenant demain ailleurs.  Le jour de son retour, je fonce chez elle la retrouver, c’est bien la même, non je n’ai pas rêvé, son sourire et cet éclat dans le regard, sa malice et la puissance de sa douceur, si désarmante, la tenir dans mes bras c’est déjà me mettre à nu devant elle, épouser son corps la nuit, oui toutes les nuits, donner libre cours à l’envie furieuse de fusionner avec cet astre sauvage et pénétrer sa chaleur, être inondée de ce désir fou pour elle, étreindre la moindre parcelle d’elle, et dans un élan volcanique et bouillonnant l’aimer jusqu’au dernier soupir, l’aimer vraiment. Désormais, lorsque je traverse la ville pour rentrer chez moi, ce sont des paysages entiers, autrefois muets, qui s’animent comme pour célébrer les traits de son visage et mon sourire. Avant de franchir le canal en son amont et gagner le pont bleu arc-bouté au-dessus des rails, celui qui marque une frontière à l’arrivée dans mon quartier, il me faut d’abord redescendre du septième ciel en empruntant le grand jardin public que je traverse d’une entrée à l’autre, située à la sortie opposée, tout en bas des Buttes. Je me laisse dégringoler, les bras ballants, en me laissant emporter par ma propre vitesse, grisée par l’ivresse de mes sentiments aussi. Parfois, le parc prend des allures de relief montagnard avec des paysages dessinés à même la roche, comme si la magicienne avait tracé sur les parois ces autres sentiers vivants qu’elle a par ailleurs déjà sillonné et dont j’ai à l’esprit les images et le récit. La vie prend du relief. J’aurais pu ne jamais prendre ce chemin, ne pas croiser sa route et ne plus connaître d’autre recoin dans ce parc des Buttes Chaumont que les traditionnels rendez-vous au Rosa Bonheur. A présent que mes petits pas ont croisé la trajectoire de ma comète, j’inscris à chaque virage et au tournant des allées successives qui se dessinent dans mon sillage les souvenirs qui réveillent mon enthousiasme et guident mon regard vers les coins les plus insolites du jardin. J’ai des envies d’île avec elle, des envies d’elle ailleurs, des pensées qui me traversent par milliers, des idées de parcs et de rivières à découvrir, d’autres paysages où inscrire nos pas.  Je marche plus lentement, la lumière du jour m’enveloppe et je traverse le pont en regardant les rails filer au loin, s’éloigner les unes des autres comme pour me proposer des chemins dont les possibilités s’étalent jusqu’à l’infini et je rentre en songeant déjà à la prochaine fois et à tous ces paysages nouveaux que je devine déjà, ici et maintenant, demain et ailleurs, attentive que je suis aux images et au récit de celle dont le visage porte la beauté du monde.

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