Dimanche 9 août. Je suis partie par le Thalys de 11h25 pour arriver à 15h15 à Cologne. Ma cousine bavaroise était prévenue, elle viendrait m’accueillir à la sortie du train, elle-même de passage dans la ville rhénane à l’occasion de l’exposition sur Fritz Leonhard dont elle était fièrement la commissaire. Je l’ai vue de loin sur le quai, elle ne m’a pas reconnue tout de suite, il a fallu que je sois à deux mètres d’elle pour lire la surprise sur son visage. Il faut croire que j’avais changé. Son mari Helge la suivait derrière. La mère de celui-ci m’avait dit, le jour de leur mariage, qu’ils s’étaient trouvés l’un l’autre comme le couvercle à son pot. C’est encore l’effet qu’ils m’ont fait sur ce quai de gare, lorsque je me suis retrouvée face au couple. J’ai eu le privilège d’être choisie par ma cousine comme témoin à son mariage. J’étais avec ma première copine lorsqu’elle m’en avait fait la demande, à cette époque on ne m’avait encore jamais fait de demande aussi importante, j’étais transportée de joie et fière. J’avais écrit un discours qui avait trouvé un écho très enthousiaste parmi les convives bavarois. Ma cousine et moi avions été très proches lors de mon exil hivernal à Cologne, c’était un plaisir de la retrouver plus de dix ans après ici-même où je m’étais tant cherchée, j’avais trouvé en elle une véritable confidente dans ma torpeur.

Nous sommes allés boire quelques bières, des Kölsch, chez Früh. J’ai bu à moi toute seule la somme de leurs consommations à eux deux. Mes deux acolytes raccompagnés à leur voiture, j’ai pris le train vers Gummersbach, que j’ai pris si souvent dans l’autre sens pour me rendre à l’université de linguistique tôt le matin. A présent il était tard, et il pesait sur la vie de ma grand-mère une obscurité terrifiante qui m’envahissait. Combien de fois avais-je pris ce train ? Je connaissais par coeur chaque minute d’ennui de ce trajet d’une heure. Après des kilomètres de souvenirs, je suis arrivée au terminus, Gummersbach. Ce nom m’a toujours paru incongru, nous avions pris l’habitude de le transformer en « Gummi », la ville caoutchouc que nous pouvions modeler au gré de nos imaginations d’enfant. Depuis la gare, il m’a fallu prendre à pieds la direction opposée par rapport à la maison de ma grand-mère pour arriver à son foyer, où je me doutais déjà qu’elle ne m’accueillerait plus jamais. L’endroit n’était pas déplaisant, une pièce unique avec un coin salle à manger et un salon, derrière lequel un renfoncement permettait d’installer un lit ainsi qu’une armoire pleine à craquer de robes dont je reconnaissais chaque étoffe, depuis le motif dans son détail jusqu’à ce doux parfum familier. Une vue magnifique et dégagée s’offrait au visiteur depuis la table de la cuisine et la petite terrasse dont j’ouvris la porte pour aérer. C’était une belle journée et le soleil chauffait encore. Je me suis assise sur l’un des deux fauteuils laissés dehors, comme j’avais l’habitude de le faire sur l’immense terrasse de l’ancienne maison, et au lieu de profiter de la vue et du soleil, je me suis tournée vers l’intérieur pour observer la pièce d’un regard extérieur, pour ainsi dire. Les meubles n’avaient pas bougé depuis mon enfance, je les reconnaissais tous et leur emplacement ravivait des souvenirs par milliers. La table de la salle à manger semblait m’attendre pour le traditionnel déjeuner de Noël et la Linsesuppe, il suffisait d’ouvrir l’armoire pour sortir la vaisselle des grandes occasions, bien rangée, avec un peu de chance j’y trouverais encore mon verre préféré, celui avec la tête d’une marionnette de Sesamstrasse. Les fauteuils en velours épais et positionnés en biais devant la télévision m’invitaient à terminer la soirée en discutant du temps qu’il fera demain et des personnes dont nous aimions nous défaire pour le simple plaisir de nous moquer et d’en rire pendant des heures entières, une vie ne nous aurait pas suffi pour venir à bout de tout le monde.

Lundi 10 août. Je suis arrivée à l’hôpital en empruntant le trajet le plus long, ce fut interminable. Je n’ai pas trouvé mieux que de prendre le chemin que je connaissais depuis la maison de ma grand-mère. Les raccourcis, cela n’a jamais été mon truc. Je redoutais d’arriver, parfois il vaut mieux ne pas arriver trop vite.

J’ai découvert sur le lit que l’on m’a indiqué comme étant celui de ma grand-mère un être squelettique et dévêtu, amoindri et usé, rongé par des attaques de panique, délaissé par la vie. Je suis entrée sur la pointe des pieds, je me suis tenue à deux mètres du lit pendant un instant, puis je l’ai saluée, doucement : « Hallo Mamie, ich bin’s, Mausi! ». Elle a eu une réaction de stupeur lorsque je me suis avancée avec hésitation vers elle pour m’asseoir sur le rebord du lit, près de sa hanche gauche qui venait d’être opérée. Elle avait l’air bouleversée et n’avait de cesse de répéter « Hallo! », sans trop savoir que faire ni penser, quoi dire. J’ai lu dans son regard un appel à l’aide, le même que celui désespéré depuis l’autre côté de la vitre dans l’asile de fous, sauf qu’à présent c’est dans son propre corps en proie à une dégradation flagrante qu’elle se trouvait enfermée. J’étais là et je n’y étais pas, elle ne me voyait pas, ce n’est pas moi qu’elle voulait voir. Elle réclamait « Ingrid », il fallait que « Ingrid » vienne le plus rapidement possible, et je ne savais pas qui était cette « Ingrid ». J’avais bien le souvenir d’une Iris, maman d’une Inga, chez qui j’allais jouer avec autant d’enthousiasme que chez la petite Nicole Hennemann, mais aucune Ingrid dans les annales de ma grand-mère. Iris était une amie d’enfance de ma mère. L’infirmière qui était venue lui remettre les draps de manière convenable ne s’appelait pas non plus Ingrid et pensait que j’aurais réponse à sa propre interrogation à ce sujet. C’était une énigme pour tout le monde. Aucun médecin n’était présent le matin, moi non plus, je n’étais que l’ombre de moi-même. Il fallait que je revienne l’après-midi. Elle avait subi non pas une mais deux opérations, et un anévrisme lors de la seconde. Ma grand-mère allait mourir, trop vite.

Je suis retournée dans la chambre d’hôpital, où l’on avait pris soin de m’installer une chaise de l’autre côté du lit, vers la fenêtre. J’avais le visage à sa hauteur, mon regard était rivé au sien, qui ne parvenait que très difficilement à rester fixé sur quelque chose, sur moi par exemple. Sans arrêt, elle soulevait le drap pour constater sa plaie post-opératoire, elle était désemparée. Sans doute, personne n’avait-il pris la peine de lui expliquer qu’elle venait d’être doublement opérée. A quoi bon, elle n’entendait plus personne, pire son propre corps ne lui répondait plus. Je lui ai caressé les jambes par-dessus le drap, peut-être ressentait-elle encore quelques sensations dans ses membres. Puis je lui ai caressé la joue, en lui parlant doucement, je répétais toujours les mêmes choses, comme à un enfant. Parfois, elle me regardait, l’air atterré. J’ai remarqué qu’il sortait de sa bouche une substance adipeuse. J’ai pris un mouchoir pour la nettoyer, ma grand-mère râlait plus qu’elle ne respirait. Je me suis souvenue que j’avais le dictaphone dans mon sac, à portée de main, au pied de la chaise sur laquelle j’étais clouée. Mais je ne lui voyais plus aucune utilité, ma grand-mère avait dit tout ce qu’elle avait à dire, « Ingrid », et elle attendait des réponses, peut-être même une présence. Je l’ai prise en photo. Je la trouvais magnifique, malgré tout. Elle basculait soudain la tête en arrière, les yeux révulsés et la bouche entr’ouverte. Seul le battement intempestif de sa tempe indiquait qu’il subsistait chez elle un semblant de vie, quelque chose qui tremblait d’espoir. Ingrid, vite.

Mardi 11 août. J’ai eu ma mère au téléphone le lundi soir pour lui faire un récit le plus objectif possible de ma visite, en lui épargnant les détails physiques du spectacle auquel j’avais assisté. Réfugiée sur son île, ma mère a répondu que ma grand-mère était une force de la nature, bientôt elle recouvrerait ses esprits.

Ma grand-mère est décédée le mardi matin. Dienstag. J’ai découvert son cadavre en entrant dans la chambre d’hôpital. Son visage était bandé pour éviter à la mâchoire de s’entrouvrir, ses mains étaient rassemblées comme pour une prière éternelle, ses yeux ne semblaient plus vouloir s’ouvrir. Ingrid ne viendrait pas. Ou, peut-être était-elle venue à travers ma personne. Au téléphone, ma mère me conseilla de chercher dans l’armoire sa plus belle robe, elle me demanda si ma grand-mère avait l’air apaisée, je fondis en larmes. Je lui racontai l’épisode d’Ingrid, elle ne sut pas me dire de qui il pouvait s’agir, elle ne connaissait personne de ce nom-là, sans doute était-ce une camarade de classe dans son enfance. J’avais eu la lourde tâche, du moins je la considérais comme telle, d’annoncer au matin à ma mère le décès de la sienne. Après m’avoir fait répéter trois fois, elle ne put que constater : « Ah, elle est morte ? ». Oui, c’est ça Ingrid, ta mère est morte.

Une réflexion sur “La poésie des petits pas #5

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s